Waterloo selon Robert Aron par Georges FELTIN-TRACOL

Né en 1898, Robert Aron ne fut pas qu’une des principales figures non-conformistes de la revue L’Ordre nouveau avec ses comparses Arnaud Dandieu, Alexandre Marc et Denis de Rougemont. Élu à l’Académie Française en 1974 et décédé en 1975 avant d’y être reçu, il acquiert la réputation d’un historien méticuleux et impartial. Le Dieu des origines (1964) ou Les années obscures de Jésus (1960) en font foi. Il n’hésite pas non plus quelques années seulement après les événements à sortir une trilogie exempte de toute vision fielleuse et moralisatrice : Histoire de Vichy (1954), Histoire de la Libération de la France (1959) et Histoire de l’Épuration (1967 – 1975).

Déjà auteur avec Arnaud Dandieu de Décadence de la nation française (1931), du Cancer américain (1931) et de La Révolution nécessaire (1933), il sort son premier essai historique en 1938. ll s’agit cependant d’une variation uchronique sur la non-défaite de Napoléon à Waterloo. Certes, Robert Aron n’emploie pas le terme. Dans sa préface rédigée en 1967 qui ouvre la nouvelle édition, il parle d’« histoire imaginaire (p. 11) » et pose immédiatement la question fondamentale à toute spéculation contrefactuelle : « N’était-ce pas également pour tirer d’une histoire imaginaire, aussi sérieusement documentée d’ailleurs que bien des histoires réelles, un enseignement humain adapté aux besoins de son époque ? (p. 11) »

Les trois premiers chapitres relatent la bataille du Mont Saint-Jean à Waterloo. Constatant les mauvaises transmission, compréhension et application de ses ordres, « Napoléon Bonaparte descend à pied dans la plaine, pour s’incorporer à ses troupes et subir à son tour l’effet des ordres qu’il a données (p. 88) ». Il tente son va-tout. « Se redressant, rentrant dans les rangs de la garde, gagnant son nouveau poste de combat, Napoléon, en une inspiration subite, sent remonter à ses lèvres le cri de guerre de sa jeunesse : l’homme de la Révolution, de la patrie en danger, a remplacé l’empereur :

En avant ! s’écrit-il, en avant, vive la Nation !

Le bougre, s’exclame Ney, il trouve toujours le mot qu’il faut (pp. 98 – 99). »

Sa présence galvanise les Français qui disloquent les lignes britanniques et repoussent les forces prussiennes. Au soir du 18 juin 1815, l’« Ogre corse » remporte la bataille et entre en conquérant, dès le lendemain, dans Bruxelles. Toutefois, il décide de rentrer à Paris et d’y convoquer pour le 21 juin un conseil des ministres extraordinaire. Les rumeurs les plus folles courent dans la capitale française. Les ministres, Fouché en tête, et les hauts dignitaires impériaux comme Joseph et Lucien Bonaparte restent dans une prudente expectative.

Waterloo Aron

Robert Aron narre alors une séance surréaliste au cours de laquelle aucun ministre n’arrive à savoir si Waterloo est une défaite ou une victoire… L’auteur pense surtout que « c’est qu’au centre des défaites comme au centre des victoires, l’homme est toujours le plus fort, et l’auxiliaire efficace de son destin : il est toujours le vainqueur. C’est toujours de lui que dépend le sens final, dans lequel va s’orienter l’avenir. C’est lui qui, par le dynamisme qui l’anime, soit celui de ses désespoirs, est le relais de l’histoire, où elle refait le plein des forces qui la déterminent (p. 18) ». Robert Aron devine sans insister la possibilité d’une autre conception de l’histoire. Celle-ci, polythéiste, sera énoncée par Giorgio Locchi. C’est la vision d’une histoire sphérique qui s’exonère de la perception cyclique de l’histoire et de toute téléologie linéaire monothéiste. L’histoire se présente comme une sphère qui se meut à travers les dimensions temporelles du passé, du présent et du futur, ainsi que dans un espace physique non euclidien. Cette sphère prend une direction, un sens, sous l’impulsion d’une puissante volonté personnelle (manifestation d’une personnalité historique majeure) ou d’une forte impulsion collective surgie d’un peuple encadré par une élite consciente des enjeux. Suivant l’intention réalisée, la sphère s’oriente vers un nouveau point destinal. La conception de l’histoire sphérique s’inscrit par ailleurs sans aucun mal dans la théorie scientifique du Multivers (ou des univers parallèles ou « alternatifs » dits uchroniques).

Le 22 juin, Napoléon Ier convoque les deux assemblées, le Sénat conservateur et le Corps législatif, qui se réunissent au même endroit. On y retrouve alors la critique non-conformiste du système parlementaire. « Une assemblée parlementaire c’est une Bourse des valeurs, non plus industrielles ou commerciales, mais patriotiques et humaines. Et les jeux politiques de l’une sont encore plus abstraits et pervers que les spéculations de l’autre (p. 194). »

Devant les sénateurs et les députés regroupés, l’Empereur des Français annonce son abdication. « Même victorieux, Napoléon restait le même, et il ne pouvait plus régner (p. 18) ». Il prononce en outre un discours très décentralisateur qui ravit l’ancien non-conformiste fédéraliste proudhonien. Napoléon entend redonner leur vitalité originelle aux communes. Celles-ci doivent s’affranchir « d’un pouvoir central, émanant sans doute du peuple, mais qui ne le représentait pas (p. 208) ». Il faut donc « rendre aux communes leur autonomie et leurs pouvoirs dont les ont dépouillées les divers représentants de diverses administrations centrales (p. 209) ». Il s’en suit une certaine confusion propice au cirque parlementaire. Finalement, l’ancien souverain impérial et royal part pour l’île de Sainte-Hélène dans l’Atlantique Sud sous la surveillance des matons britanniques. La France renoue avec le cours de l’histoire qu’on lui connaît (la Seconde Restauration, la Monarchie de Juillet, etc.).

L’ardeur communaliste du jeune historien Aron n’a pas d’égale que sa détestation des puissances financières. Au début de son intervention devant les deux chambres réunies, l’empereur Napoléon est interrompu par un coup de feu. A-t-on voulu l’assassiner ? Non ! Il s’agit du suicide dans les rangs du public d’« un obscur banquier de Francfort, nommé Rothschild, qui, ayant pensé la prospérité de sa banque sur un coup de bourse heureux, avait, la veille, dès les premières nouvelles arrivées de l’armée, misé sur la défaite de l’Empereur. Le malheureux, emmené à l’infirmerie du Palais, ne tarda pas à rendre l’âme. Ses derniers mots furent : La Banque Rothschild est perdue… Nous ne serons jamais riches(p. 202) ». Il est exact que dans l’après-midi du 18 juin, « à la Bourse, les spéculateurs, qui avaient escompté la défaite et le retour de la paix, vendirent en hâte, faisant ainsi tomber la rente de 57 à 53 francs (p. 134) », ce qui fait dire au futur exilé avant de poursuivre sa déclaration que « la banque reste plus dangereuse que moi (p. 202) ».

Victoire à Waterloo est une uchronie aux conséquences limitées. Soucieux du bien-fondé de sa démonstration, l’auteur du Discours contre la méthode (1974) n’envisage que des répercussions immédiates cantonnées à quelques jours. Il ne tient certainement pas à chroniquer le développement du régime libéral des « Cent-Jours ». C’est ce qui fait le charme discret de ce livre d’histoire irréelle.

Robert Aron a néanmoins osé écrire sa première œuvre historique à partir d’une hypothèse uchronique. Cette audace prouve qu’il comprenait tout l’intérêt de pratiquer – à l’instar de M. Jourdain – le raisonnement contrefactuel.

Georges Feltin-Tracol

Robert Aron, Victoire à Waterloo, Plon, 1968, 247 p.