Vive le sport mais pas le sport spectacle ! par Pierre LE VIGAN

« Faites du sport : vous ne vivrez pas plus vieux, mais vous vivrez plus jeune », avait coutume de dire Thierry Maulnier. Toutefois, la cause du sport n’est pas gagnée d’avance. Le sport court le même risque que la religion : être réduit à une pratique sociologique, voire à un opium du peuple. C’est à l’évidence un formidable dérivatif aux questions sociales et il y a lieu à critiquer le sport-spectacle. Mais le sport peut aussi se penser autrement. Glorification du corps mais surtout de l’effort du corps, unité de l’âme et du corps. Platon évoque les vertus de la gymnastique (Les Lois, La République). Saint Paul parle longuement de la gymnastique, de la lutte, de la course à pied. C’est à cette dernière activité qu’il assimile souvent sa propre expérience et son propre itinéraire spirituel. « Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée » (Lettre aux Hébreux, 12,1). « J’ai combattu le beau combat, j’ai achevé ma course » dit encore Paul. Dans un autre passage il affirme : « Je ne vais pas à l’aveuglette, et je boxe ainsi, je ne frappe pas dans le vide ». Jésus lui même est celui qui a couru devant, le pré-curseur (Lettre aux Hébreux, 6,20). Denis Moreau écrit : « Dans ces moments d’exception que procure l’effort d’endurance, un chrétien trouvera donc comme une jouissance anticipée du corps de gloire que sa foi lui promet pour l’autre vie. Et plus prosaïquement, il est envisageable qu’une pratique effective de la course d’endurance ait fourni à Paul son concept de corps glorieux et certains des éléments qui le constituent ».

Le sport n’est ni un simple spectacle ni un pur hygiénisme. C’est une pratique qui change la pensée elle même. Les choses du corps influent sur celles de l’esprit. L’effort, la recherche de l’allure, la confrontation avec l’adversaire direct (dans le cas du sport pugilistique), ou avec ces adversaires indirects que sont les concurrents (course à pied, course contre la montre…) sont des activités qui changent la vision du monde elle-même.  Ainsi tout exercice physique n’est pas du sport, ce qui met à l’écart l’amour, souvent qualifié de « sport en chambre ». (Quoique. Il y a en effet aussi une dimension sportive dans le sexe).

La philosophie est ainsi sur le stade, et la pensée elle-même, comme l’avait bien vu Montherlant dans de nombreux textes des années 20 et 30. Exercices physiques et exercices spirituels sont liés. Nietzsche l’avait dit : on ne pense bien qu’en marchant. Par le sport, l’homme effectue le passage « de la puissance à l’acte » (Aristote). L’homme expérimente aussi le progrès de soi, l’augmentation de soi. Il se maîtrise aussi, ce qui renvoie à une préoccupation du christianisme. Mais il exulte parfois : Apollon et Dionysos. Le sport établit encore une médiation entre l’homme et le monde en amenant ses schémas, ses images, ses représentations. Tout comme l’art et même souvent avec l’art.

Parabole de la société, le sport est compétition avec autrui, mais il est aussi souvent coopération avec autrui. Il est donc sélectif. Il repose  sur la distinction entre les nôtres (notre camp) et les autres (les adversaires, le camp d’en face). Il suppose bien sûr des règles précises, comme le jeu, dont il est proche. Dans le rugby, écrit Robert Damien, il faut « être à la fois et en même temps courageux et inventif, élégant et combatif, percutant et dynamique, intelligent et engagé, généreux et contrôlé, explosif et concentré… Des réquisitions antagoniques pour une métamorphose exaltante qu’un certain philosophe appelait la joie ! Qui ne l’a pas connue ne sait pas ce qu’est le bonheur… » Dans le sport cycliste, écrit Jean-François Balaudé « tout se passe comme si l’esprit s’absorbait totalement dans le corps; le résultat n’est pas que l’activité de l’esprit [s’abolisse] en cela même, mais que l’esprit accède, indiscernable du corps, à un plan d’existence exceptionnel ».

Dans tout sport, il s’agit de « se créer un corps plus élevé » (Nietzsche). Ce qui suppose deux principes de base. Considérer que « le corps est chose honorable ». Et que le progrès de soi est possible et louable. Blaise Benoît note ainsi : « une éducation est donc requise pour favoriser l’émergence de cette légèreté, condition d’un surcroît de finesse dans la construction de la relation que nous entretenons avec le monde ».

Pierre Le Vigan

• Denis Moreau et Pascal Taranto (sous la direction de), Activités physiques et exercices spirituels. Essais de philosophie du sport, Vrin, 2008.

• Paru dans Flash, n° 71, du 28 juillet 2011.