Vers une nouvelle conception de la stratégie. À propos de Terre et Mer de Carl Schmitt par Georges FELTIN-TRACOL

Dans l’œuvre gigantesque qu’a produit le penseur, juriste et philosophe allemand Carl Schmitt, il existe un remarquable opuscule qui tranche tant par la clarté de la thèse que par l’érudition fournie. Il s’agit de Terre et Mer.

Le lecteur français prend connaissance de ce précis de géostratégie maritime ou, plus exactement, de « thalassopolitique ». Le terme, forgé sur celui de « géopolitique », a été conçu par le préfacier et ami de Schmitt, Julien Freund.

Poursuivant dans ce livre une réflexion entamé pendant le second conflit mondial, Carl Schmitt se propose de mettre en lumière un domaine entièrement neuf de la stratégie : le monde vu de la mer ou, plus exactement, pris à partir de l’angle marin.

Écrit dans une langue simple, bien que riche, – le texte était à l’origine destiné à sa fille Anima – Terre et Mer dresse un tableau qui se veut universel parce que touchant l’histoire, la philosophie, le droit, la littérature, la politique, l’anthropologie, la mythologie, etc., des relations qu’entretiennent depuis toujours les civilisations et l’élément marin.

Après avoir montré par quelques exemples lumineux que l’être humain étant un être terrestre et que par conséquent sa géopolitique était « tellurique », C. Schmitt défend la thèse que le XVIe siècle marque le commencement  d’un nouveau type d’homme : l’être marin. Ce type s’incarna dans l’Anglais via un facteur décisif : le protestantisme.

De lecture aisée et actuelle, complété par les excellents textes de Julien Freund, Terre et Mer donne à réfléchir sur le destin du monde. La fin du XXe siècle voit en effet le triomphe de la conception marine du droit, de la diplomatie, de la stratégie, dont le vecteur de diffusion le plus marquant demeure l’ensemble pluri-océanique anglo-saxon. Il n’est pas anodin de remarquer que l’Irak, la Libye, Haïti ou la Serbie ont subi ou subissent des blocus institués par l’O.N.U. sous l’injonction des États-Unis. Or, comme « tout ordre fondamental est un ordre spatial » (p. 62), le soi-disant Nouvel Ordre mondial, issu de l’après-Guerre froide, est en vérité un ordre maritime d’essence anglo-saxonne.

Dominé par les Anglo-Saxons, l’Occident se plie à la stratégie voulue, à savoir des débarquements limités dans le temps en vue d’effectuer des opérations de maintien de la paix en ex/post-Yougoslavie, à Chypre, au Liban, en Somalie, (on appelait jadis ces déploiements la « politique de la canonnière »). Les notions même de « bloc » et de « frappe chirurgicale » relèvent plus de la terminologie maritime que du vocabulaire militaire terrestre.

Mais il faut s’empresser d’ajouter que la conception même de la guerre navale a changé. Jadis, elle était, pour reprendre l’expression du maréchal Erwin Rommel « une guerre de professionnels ». En haute mer, les belligérants s’affrontaient sans qu’en pâtissent les populations civiles. Désormais – la guerre du Golfe l’a montrée – cette conception s’étend à tout le champ polémologique, aidé dans ce travail par un technicisation sans précédent des moyens de destruction, individuels ou collectifs.

Dorénavant existent deux types de combattants : le soldat occidental, pilote d’aviation ou marin, qui face à une puissance du Tiers-monde ne risque presque plus rien et mène une « guerre vidéo en direct » et le soldat du Tiers-Monde qui subit les nouveaux « orages d’acier » de la technique déchaînée. Cette situation prévalait déjà dans la dernière année du second conflit mondial quand les forces de l’Axe faisait face au machinisme militaire allié.

Dans ce nouveau genre de conflit, le facteur humain se réduit à la portion congrue. L’armée de terre – en tant que telle – et plus principalement l’infanterie -ne sont plus la « reine des batailles ». De ce constat découle la baisse de l’engouement envers le service militaire obligatoire. En effet, à quoi bon perdre un certain temps de sa vie quand on sait qu’en dernière analyse ce sont les professionnels qui défendront le territoire ? Cette différenciation engendre une distinction de fait entre l’appelé démotivé et le professionnel. De moins en moins baroudeur et tête brûlée et de plus en plus technicien, ce dernier devient un ingénieur de la mort. Il était somme toute logique que dans de pareilles conditions, périclitassent les valeurs patriotiques et les vertus civiques !

Si la guerre semble s’être aseptisée, il ne faut surtout pas occulter le fait humain. Certains peuples, moins bien techniquement armés, ont su vaincre certaines armées de l’Occident (le Vietnam en est le meilleur exemple). Nous croyons que nous avons acquis pour l’éternité une supériorité militaire grâce à la Technique. Nous sommes bien    présomptueux !

La civilisation technicienne dévalue l’esprit national, favorise la mondialisation des échanges et réifie tous les liens sociaux. L’hédonisme, le consumérisme et l’individualisme portés au pinacle par la « morale démocratique », accentuent notre narcissisme collectif et corrodent nos âmes. Nous cessons d’être des faiseurs d’histoire pour en jouir. Quand une communauté remplace le désir d’agir sur l’histoire par la douce quiétude de la jouissance, cela signifie que cette communauté entame son déclin.

C. Schmitt dit que si toute vie vient de la mer, la mer reprendra ce qu’elle a donné. Le triomphe de l’idéologie marine en Occident constitue donc le symptôme majeur de notre déchéance d’entités facteurs d’histoire. Nous voulons croire que nous maîtrisons l’histoire en oubliant tout simplement que le Capitole se trouve toujours à proximité de la Roche tarpéienne.

Georges Feltin-Tracol