Vers le Grand-Duché de Bruxelles ? par Daniel COLOGNE

De nombreux Belges, tant au Sud qu’au Nord du pays, demeurent attachés à la famille royale, malgré le luxe tapageur des tenues vestimentaires de Mathilde. Déjà duchesse de Brabant, celle-ci renoncerait-elle facilement au titre de reine des Belges pour celui de Grande-Duchesse de Bruxelles ? Rien n’est moins sûr. Car ladite princesse a un ego surdimensionné que peu d’observateurs savent déceler derrière les attendrissantes visites humanitaires, le spectacle édifiant de la mère de famille nombreuse et catholique, les missions commerciales d’un couple mal assorti où le pâle Philippe lève les yeux au ciel pendant que sa brillante épouse fait du charme à un milliardaire asiatique.

Pourtant, le Grand-Duché de Bruxelles serait, dans la future Confédération Belgique (1), la colonne médiane idéale entre la Wallonie reconvertie à un socialisme identitaire et la Flandre concrétisant enfin sa revendication « nationalitaire », terme que Jacques Ploncard d’Assac aurait en l’occurrence préféré à « nationaliste ».

Ce Bruxelles grand-ducal conserverait ainsi son statut de capitale européenne auquel Luxembourg aurait pu prétendre à sa place. Le Grand-Duché de Bruxelles serait évidemment dissocié de Hal-Vilvorde en tant qu’arrondissement judiciaire, avec pour conséquence le désengorgement des tribunaux bruxellois. Ceux-ci pourraient dès lors montrer la plus extrême sévérité envers ceux qui transforment certains quartiers en zones de non-droit où la police n’ose plus intervenir et où « les aborigènes en voie de disparition » (les Brusseleirs autochtones) n’osent plus s’aventurer hors de chez eux le soir.

Mais bien entendu, la généralisation abusive et l’amalgame xénophobe sont à proscrire. Les Belgo-Turcs de la chaussée de Haecht (Schaerbeek) implorent les Européens de venir réhabiter leur quartier pour sortir de leur ghetto. Il y a là une jeunesse issue d’une vague d’immigration extra-européenne dont l’analyse comportementale doit être nourrie de profondeur historique.

Une couche de la société n’est ni un agrégat d’individus ni un bloc monolithique. C’est un ensemble diversifié, déterminé ou conditionné par de multiples facteurs, dont certains sont ignorés depuis bientôt quatre siècles. Je pense évidemment aux « influences cosmiques » (Michel Gauquelin), à l’astrologie dans laquelle Kepler (mort en 1630) voyait encore un « grain d’or », à l’étude des grands cycles planétaires qui peut favoriser la compréhension de la psychologie des générations.

Ainsi en va-t-il de la jeunesse et il me paraît abusif d’évoquer des « masses juvéniles » en soulignant de surcroît leur inaptitude au marché du travail. C’est mon seul point de relatif désaccord avec le communiqué du 14 juin 2010 (2).

Il existe des jeunes gens issus de la communauté marocaine de Bruxelles qui exercent les métiers d’architecte ou de professeur d’informatique. Cette même communauté produit des jeunes femmes qui décrochent un master en ressources humaines (titre supposant cinq ans d’études universitaires) ou un poste de secrétaire dans un grand organisme humanitaire.

Ces gens quittent leurs quartiers d’origine, les ghettos coincés entre le canal Anvers – Charleroi et le chemin de fer périphérique, pour s’installer dans des communes encore semi-rurales (Ganshoren, Evere, Berchem Sainte-Agathe) faisant partie des dix-neuf communes de l’agglomération bruxelloise.

Par ailleurs, certains des anciens ghettos, comme par exemple le quartier dit « maritime » (à Molenbeek, près du canal), font l’objet d’un réaménagement dans le cadre d’une politique urbanistique de mixité sociale.

Parmi les Belgo-Marocains qui s’adaptent – parfois brillamment – au marché du travail, certains sont européanisés, d’autres font retour à des aspects rigoristes de leur tradition religieuse (par exemple, le port du voile chez les femmes).

Cette reconversion traditionnelle réagit à la précipitation avec laquelle, sous l’influence des lobbies du « monde de la laïcité », la Belgique a légiféré sur des problèmes de société délicats qui postulaient plutôt un examen au cas par cas, avec une jurisprudence souple. La Belgique avait seize ans de retard sur la France pour dépénaliser l’avortement (loi du 4 avril 1990). Aujourd’hui, elle a pris résolument la tête du peloton européen anti-burqa. Son enseignement est tout aussi délabré que celui du voisin français, mais la réussite professionnelle n’est plus tributaire des mêmes aptitudes qu’il y a quarante ans, lorsque Mai 68 a donné le coup de pistolet de la folle course aux réformes pédagogiques non-directives.

La décrépitude de l’enseignement de l’Histoire est le phénomène le plus préjudiciable, car il coupe les jeunes Belges de leurs racines et les rend inaptes à relever le défi de la multiculturalité, face à des communautés extra-européennes bien conscientes, au contraire, de la richesse de leurs traditions.

Le Grand-Duché de Bruxelles devrait être une capitale européenne fière de son patrimoine, et non un lieu de passage pour les adeptes d’une « civilisation » limitée à « des inventions mécaniques et des tractations commerciales » (René Guénon dans un article de 1925).

Dans le numéro 120 de Vers la Tradition (juin – juillet – août 2010), Nikos Vardhikas met à profit une recension pour dénoncer « un œcuménisme libéral » (p. 78) qui évite de parler des différences entre le Christianisme et l’Islam, alors qu’il faut les expliquer « sans taire les points de ce qui peut paraître diviser » (p. 79).

Ces remarques sont valables pour tous les courants de pensée, et pas seulement pour les traditions religieuses. Les lobbies de la laïcité évitent les sujets qui fâchent et ramènent toute la production intellectuelle et spirituelle à son plus petit dénominateur commun.

L’« œcuménisme libéral » vilipendé par Nikos Vardhikas n’est autre que la laïcité, dont la stratégie consiste à engluer toutes les formes de savoir dans un consensus mou, pour installer progressivement sa propre vision : un égalitarisme d’alignement des individus atomisés au départ d’une hystérique  « poursuite du bonheur ».

Bruxelles est devenue cosmopolite à la suite des flux migratoires d’origine extra-européenne (surtout depuis l’accord belgo-marocain de 1964), mais aussi de source intra-européenne : la nouvelle bourgeoisie des fonctionnaires des pays membres de l’U.E. et des jeunes venus de tous les horizons pour monter des affaires dans une cité dont Antoine Wiertz a prophétisé dès 1840 la prospérité.

 

De surcroît, Bruxelles attire les jeunesses du monde entier parce qu’on peut s’y « éclater » au rythme d’un temps festif qui a tendance à se substituer au temps ordinaire, par une sorte d’inversion qui n’est d’ailleurs pas sans danger.

Le futur Grand-Duché de Bruxelles est destiné à relever les défis d’une « ville baroque » (Pierre Mertens) et à faire coexister des communautés fortement différenciées, conscientes de leurs richesses patrimoniales, unies par un lien plus puissant que la tolérance – ratatouille, pour laquelle il y a des « maisons », comme disait Claudel.

La réhabilitation de l’enseignement classique et directif, au moins pour l’Histoire et la Littérature, est une des conditions sine quibus non pour que le pari soit tenu.

La succession féminine étant à présent admise, il serait préférable que le titre de Grande-Duchesse de Bruxelles revienne à Astrid. Son prénom rappelle celui de la première épouse de Léopold III, d’origine suédoise, qui fut une véritable reine de cœur. Son époux Lorenz est apparenté aux Habsbourg et le Grand-Duché de Bruxelles serait la version miniaturisée de la future Europe impériale, à la fois unificatrice et respectueuse des diversités, authentique terre d’accueil de toutes les identités, pour les confronter à la sienne avec courtoisie et fermeté, et non pour les diluer hypocritement dans le laïcisme.

Daniel Cologne

Notes

1 : Dans l’expression « Confédération Belgique », « Belgique » est employé comme adjectif (cf. la « Gaule Belgique » des Romains et la « Confédération Helvétique » des Suisses).

2 : « Les législatives belges du 13 juin 2010 », communiqué du M.I.D. (Mouvement identitaire démocratique) du 14 juin 2010 mis en ligne sur Europe Maxima, le 27 juin 2010.

• D’abord mis en ligne le 1er septembre 2010 sur le site Gémini et Daniel Cologne.