Une vie de Saint-Loup par Georges FELTIN-TRACOL

Ancien militant solidariste dans les années 1970, biographe dans la même collection « Qui suis-je ? » de Henri Béraud (dont il préside l’association des Amis), Léon Daudet et Henry de Monfreid, Francis Bergeron vient de faire paraître un Saint-Loup qui fera date tant la figure de Marc Augier (véritable identité de Saint-Loup) demeure méconnue.

En plus d’une centaine de pages, Francis Bergeron condense la vie incroyable de ce natif de Bordeaux décédé en 1990 et apporte des compléments réunis en annexes. Outre l’inévitable étude astrologique de Marin de Charette, Francis Bergeron fournit au lecteur des dates biographiques, la bibliographique de Saint-Loup (ses articles inclus) et une étonnante (et très utile) cote bibliographique de ses ouvrages. Il propose même une rubrique « Ils ont dit de Saint-Loup » dans laquelle on comprend pourquoi un François d’Orcival a beaucoup à se faire pardonner aujourd’hui…

Comme la quasi-totalité des biographies, l’auteur suit un déroulement linéaire. Cependant, c’est avec une heureuse pertinence que Francis Bergeron calque son plan sur de grandes périodes de la vie de Saint-Loup résumée par des phases où il était « fréquentable » et d’autres, « infréquentable ». C’est fort bien vu.

Marc Augier naît en 1908 dans un milieu bourgeois quelque peu atypique puisque son père est protestant et sa mère catholique. Élève à la scolarité terne, il suit à la fac des études de droit avant de tout lâcher pour une amante qui ne le quittera plus : la moto. Le jeune Augier devient alors mécano, effectue de nombreux petits boulots et parvient difficilement à s’offrir l’engin de ses rêves. Il monte ensuite un club motocycliste et organise un raid dans les Pyrénées. Cette première aventure lui permet d’être publié dans La Dépêche du Midi (Relevons une modeste erreur – p. 14 – de l’auteur qui évoque la république d’Andorre alors que c’est une principauté avec deux co-princes, l’évêque espagnol d’Urgel et le président de la République française).

La moto sera l’une des grandes passions de Saint-Loup et, outre des chevauchées mécaniques dans les Balkans, dans l’Atlas ou dans le Sahara, il saura en tirer quelque roman tel Une moto pour Barbara (1973). Saint-Loup se passionne aussi pour l’automobile et ses grandes figures industrielles : Renault de Billancourt (1955) ou Marius Berliet l’inflexible (1962). Francis Bergeron estime qu’« il y a une vraie connivence entre le fascisme et l’épopée automobile. Cette connivence, on la retrouve, par exemple, dans le courant artistique né en Italie au début du siècle avec Marinetti, le futurisme. Vitesse, élitisme, compétition, performance sportive, risque calculé, toutes valeurs éloignées des mots repères de la démocratie ou du communisme… (p. 72) » Soit ! Mais n’y a-t-il pas en Saint-Loup une sensibilité moderne, faustienne, qui le tenaille intérieurement ?

Saint-Loup apprécie et pratique ce qu’on appelle aujourd’hui les sports extrêmes (sans que cette désignation ne soulève la réprobation véhémente des ligues de petite vertu toujours vigilantes). Il fait du ski et de la haute-montagne, d’où ses ouvrages « montagnards » (Face Nord – 1946, La montagne n’a pas voulu – 1949, Monts Pacifique – 1951, Pays d’Aoste – 1952, ou bien en 1982 La République du Mont Blanc). Que ce soit à moto, dans une cordée ou sur des skis, Saint-Loup goûte le risque, l’effort et l’endurance. Cet alpiniste affectionne tout particulièrement le ski de descente car « le ski de fond s’accommode mal de la psychologie propre au sportif latin, note-t-il. Le ski de descente nous plaît, car il en appelle à nos facultés bien connues de témérité, de rapidité dans la décision et, aussi, pourquoi le cacher, à notre amour du sport spectaculaire. Le ski de fond demande un effort secret, de la patience, de la ténacité, toutes qualités qui nous font défaut (p. 60) ». Saint-Loup ou l’anti-Evola de « Psychanalyse du ski » dans L’Arc et la Massue !

Oui, il y a un esprit faustien en Saint-Loup parce que c’est un activiste, parce qu’il est « le contraire d’un idéologue, le contraire d’un philosophe, assure Francis Bergeron. C’est un militant, certes, par son goût de l’action. Mais ce n’est pas un homme du combat des idées. C’est un homme d’action, ayant mis ce goût de l’action au service de causes politiques et parfois militaires (p. 103) ». Bref, Saint-Loup n’est pas Jean Mabire dont il était d’ailleurs l’ami. Malgré un parcours assez semblable et un engagement identique, la personnalité de Robert Dun (pseudonyme de feu Maurice Martin) ne correspond pas non plus à celle de Saint-Loup.

Toutefois, pour maints de ses lecteurs, Saint-Loup restera à jamais le promoteur des « patries charnelles », de cette « Europe aux mille drapeaux ethniques autochtones ».

Francis Bergeron montre bien que cet intérêt date d’avant la guerre, peut-être quand le jeune rédacteur du bulletin des Auberges laïques de jeunesse rencontra sur un navire en direction d’un Congrès mondial de la jeunesse outre-Atlantique le Breton Yann Fouéré. Cette idée d’une « Europe des ethnies » qui se manifestera par une fameuse carte publiée dans son roman historique Les S.S. de la Toison d’Or (1975), puis dans un numéro de Défense de l’Occident en mars 1976, prend corps lors du second conflit mondial quand le légionnaire français contre le bolchevisme Augier intègre la division S.S. Charlemagne et assure la rédaction de Devenir. Dans sa trilogie « sulfureuse » (Les Volontaires – 1963, Les Hérétiques – 1965 et Les Nostalgiques – 1967), Saint-Loup évoque l’existence d’une tendance pan-européenne, ethniste et anti-pangermaniste au cœur même de la S.S. en arme. Dans son autobiographie, Götterdämmerung (1949 / 1986), il narre sa rencontre avec cette mystérieuse confrérie dans le monastère d’Hildesheim. « Le mythe se situe au carrefour de la politique et l’ésotérisme (p. 102) », prévient Francis Bergeron qui montre un scepticisme certain à propos de ce thème politique majeur dans l’œuvre de Saint-Loup. « Il n’est pas certain du tout, à la lumière de notre monde du XXIe siècle, que ce soit la voie de l’avenir. Ni même que cette voie soit vraiment souhaitable (p. 89). » Saint-Loup pensait les patries charnelles en homme du XXe siècle et les imaginait comme de petits États régionaux. La reconnaissance des patries charnelles ne peut s’opérer aujourd’hui que dans un ensemble continental authentiquement fédéraliste et subsidiariste d’une part, et par leur enchâssement institutionnel dans des patries historiques (les nations honnies par Saint-Loup) et dans la grande patrie européenne d’autre part. Oui, la mondialisation broie les cadres nationaux ! Plutôt que de résister à cette déferlante qui emporte tout sur son passage, n’est-il pas préférable de la suivre sur son crêt en transmuant le poison en remède et en retournant contre le mondialisme ses propres armes ? N’est-ce pas là un défi vitaliste exaltant tel qu’aimait l’auteur de La nuit commence au Cap Horn (1952), implacable réquisitoire de l’occidentalisation du monde par l’exemple du génocide/ethnocide des indigènes de la Terre de Feu ?

L’ouvrage de Francis Bergeron souligne aussi que Saint-Loup ne fut pas de son vivant un « auteur maudit ». Souvent publiés aux Presses de la Cité et bénéficiant d’un tirage raisonnable, ses livres se vendaient assez bien et il n’était pas rare de les trouver dans les bibliothèques publiques. L’auteur de ces lignes se souvient fort bien avoir découvert, adolescent au milieu des années 1980, Nouveaux Cathares pour Montségur (1969) ou Le Sang d’Israël (1970) sur les rayonnages d’une bibliothèque municipale socialo-communiste ! Il est maintenant impensable que les médiathèques osent proposer à leurs usagers  pareilles lectures… L’épuration a belle et bien frappé Marc Augier avec soixante ans de retard !

Francis Bergeron revient enfin sur l’attaque par des extrémistes juifs du colloque littéraire consacré à l’œuvre de Saint-Loup organisé à Paris ce 20 avril 1991. En dépit des nombreux blessés graves (des personnes âgées pour la plupart), il faut s’étonner de la relative clémence des tribunaux à l’encontre des agresseurs. À l’heure où certains « nationaux » souhaitent s’entendre contre le péril islamiste et lorgnent vers les héritiers des agresseurs, il est important de rappeler que des taches de sang maculent à jamais la couverture de Rencontres avec Saint-Loup (1991). Ce précédent n’incite pas à soutenir une grossière diversion dont, au final, les dindons de la farce seront encore les seuls Européens. Accepter le risque ne signifie aucunement l’aveuglement et exige au contraire la plus grande lucidité. Espérons qu’en lisant cette belle biographie de Saint-Loup par Francis Bergeron, jeunes et moins jeunes le comprendront.

Georges Feltin-Tracol

• Francis Bergeron, Saint-Loup, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », 2010, 128 p., 12 €.