Une tragédie familiale à conséquences historiques : Napoléon et le roi de Rome par Pierre LE VIGAN

Le fils de Napoléon Ier fut prénommé Napoléon-François. Le prénom résume la contradiction et le sens d’une existence : être le fils de Napoléon Bonaparte et le petit-fils d’un empereur romain-germanique (François II), devenu empereur d’Autriche (sous le nom de François Ier) après la réorganisation de l’Allemagne par la France et la fin du Saint-Empire. Deux filiations trop différentes pour n’être pas écartelé. Mais aussi, la situation du fils de Napoléon résume la contradiction du père, entre héritier de la Révolution française et essai de fonder une nouvelle dynastie.

Les débuts du roi de Rome sont difficiles : lors de l’accouchement, qui se passe raisonnablement mal pour l’époque, Napoléon dit : « Sauvez la mère ». On oublie un instant l’enfant sur le parquet. Un an et demi plus tard, lors de la conspiration du général Malet, on oublie encore l’existence d’un héritier de l’Empire. En 1815, on pense à lui après Waterloo, ce qui, dans le désastre où est la France, ne porte pas à conséquence. En somme, on pensera plus au fils de Napoléon après sa mort que de son vivant.

Né en 1811, mort en 1832, né roi de Rome, mort duc autrichien. Un tel destin excite les imaginations romantiques. Si l’Autriche cherche à faire oublier l’enfant issu d’un mariage de circonstances, Napoléon-François qu’elle a rebaptisé Franz, la légende du fils naît en même temps que celle du père : après que les plaies des guerres de l’Empire aient été pansées. Le poème de Barthélémy, Le fils de l’homme, ou souvenirs de Vienne est écrit du vivant de l’« Aiglon », en 1829 (1). La mort à 21 ans de celui qui est devenu le duc de Reichstadt après avoir été brièvement prince de Parme exacerbe le mythe. En 1832, on donne à Paris La mort du roi de Rome, drame en un acte de Montigny. C’est la naissance d’un mythe romantique.

Le Second Empire marque plutôt une parenthèse dans le mythe : le régime ne tient pas à ce que l’on ravive trop un souvenir douloureux, d’autant que si Napoléon III est un Beauharnais, sa filiation en tant que Bonaparte est contestée. De plus, la naissance d’un héritier impérial, en 1856, amène, comme le note Jean Tulard, à ne pas trop s’attarder sur un fâcheux précédent (2). Après la défaite de 1870, l’« Aiglon » devient un élément du contentieux franco-allemand tout comme de notre mythologie nationale. C’est le moment de la création de la fameuse pièce de Jean Rostand.

En 1938, Jacques Benoist-Méchin suggère à Otto Abetz que l’Allemagne pourrait marquer son souci de tourner la page des querelles franco-allemandes en rapatriant le corps du fils de l’Empereur. L’idée, aussitôt transmise, enthousiasme Hitler. Mais Mussolini, en plein délire d’« italianité », revendique alors la Corse (et Nice, et la Savoie, et la Tunisie…). Autant dire que, du point de vue de l’Italie déjà alliée à l’Allemagne, l’« Aiglon », fils d’un Corse, est corse, donc… Italien ! Hitler, soucieux de ménager l’Italie, renonce à la restitution des cendres à la France. Il reprend le projet après sa victoire de 1940, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle doit fort peu à la contribution militaire italienne. Dans la nuit du 14 au 15 décembre 1940, –  Abetz est alors ambassadeur à Paris -, le cercueil fait son entrée aux Invalides. Ce sont des temps de deuil de la patrie, mais aussi des temps de galéjade. Le mot d’un chansonnier est significatif : « Les Allemands nous ont rendu des cendres, on aurait préféré du charbon ». Rien de commun avec le retour des cendres du père en 1840, un siècle auparavant, orchestré par Louis-Philippe, façon habile de « domestiquer » le mythe napoléonien, et de ceinturer Paris par la construction de l’enceinte de Thiers tout en mythifiant un capital de gloire.

Porté au crédit de Hitler par les collaborationnistes (ainsi Alphonse de Chateaubriand), le retour des cendres du fils de l’Empereur est aussi le thème d’un appel à la fierté nationale et au sursaut contre l’occupant.

Monique Difrane écrit:

« Les vautours sont vainqueurs en cet hiver de mort,

Ils ont tout profané et ton âme et ton corps,

Paris, entends ce soir, entends le cri des aigles. (3) »

Mais indépendamment de son influence sous forme de mythe, le destin du fils de l’empereur Napoléon a eu – et cela a fait l’objet de remarques moins fréquentes – des conséquences directes sur notre histoire.

Le point de vue ici défendu est que la séparation de l’Empereur et de son fils est une des causes du retour de l’île d’Elbe, de Waterloo, du second traité de Paris, et de la Terreur blanche qui fragilisa le pouvoir des Bourbons. En d’autres termes : comment un drame humain est devenu drame national. On a, en effet, beaucoup insisté sur le caractère désastreux du retour de l’île d’Elbe, et sur l’inévitabilité de ce désastre, eu égard à la situation diplomatique de la France revenue à Napoléon et au rapport de forces en Europe. Robert Aron écrivit même un ouvrage intitulé Victoire à Waterloo pour montrer que l’issue, même en cas de victoire, ne pouvait être que de profiter du sursis pour mettre fin à la tentative de restauration de l’Empire. Napoléon lui-même en fut conscient puisqu’il avait un temps, durant les Cent Jours, songé à consulter l’Autriche sur sa position dans l’hypothèse d’une régence par Eugène de Beauharnais. Toutefois, dans ces analyses, on n’a pas toujours accordé suffisamment d’importance au climat psychologique dans lequel se trouvait Napoléon. Retour aux faits de 1814 et 1815.

Le 25 janvier 1814, l’Empereur, prêt à partir en campagne, va voir le roi de Rome endormi aux Tuileries. Ce sera la dernière fois. « Plus à Dieu que mon fils ne subisse jamais le sort d’Astyanax », avait-il dit. Ce fut ce qui arriva. Quand l’Empereur laisse femme et fils à Paris, il les met « sous la garde » de Joseph, son frère de retour d’Espagne. Le 19 mars 1814, les Alliés marchant sur Paris, Napoléon renonce à couvrir la capitale, mais envisage de couper les arrières des Alliés en se portant sur la Lorraine. La condition de la réussite du plan est que Paris tienne quelques jours. La capitulation prématurée de Paris, le 30 mars, due à l’incapacité et à la faiblesse de caractère habituelle de Joseph, « lieutenant-général » de l’Empire, mais aussi au manque de caractère des élites impériales, conséquence de l’autoritarisme napoléonien, ruine les projets napoléoniens.

La veille, le 29 mars, Marie-Louise et le « petit roi » ont abandonné la capitale pour Blois, toujours sur le conseil de Joseph, laissant ainsi complètement le champ libre à des manœuvres politiciennes qui, en tout état de cause, n’auraient manqué de se dérouler. Le 31 mars, les Alliés invitent dans une proclamation les Parisiens à « se prononcer » sur le régime de la France (4). C’est une habile manœuvre, d’autant plus qu’eux-mêmes n’ont pas encore adopté une position commune sur la question. L’Empereur, de son côté, envisage un temps de marcher sur la capitale pour la libérer.

C’est compter sans « l’insurrection des grosses épaulettes ». Les maréchaux, las de la guerre, las de ne pas jouir de leurs richesses, demandent « qu’on en finissent ». C’est un « 18 Brumaire à l’envers », dit Jacques Bainville (5). Napoléon capitule devant les chefs de l’armée. Né avec l’appui du sabre, son pouvoir périt par le sabre. Le 4 avril, l’Empereur signe l’acte d’abdication conditionnelle en faveur de son fils, ce qui implique la régence de l’impératrice.

Le 6 avril, c’est l’abdication inconditionnelle. Entretemps, la défection des corps Mortier et Marmont a ôté à Napoléon tout moyen de négocier. Le 12 avril, Napoléon envoie Cambronne chercher Marie-Louise et la ramener à Fontainebleau. Il est trop tard, elle est partie pour Rambouillet à la rencontre de son père. C’est le moment décisif. Dés lors qu’il aura revu sa fille, l’empereur François d’Autriche n’aura de cesse de séparer Napoléon de sa femme et de son fils. Le 23 avril 1814, Marie-Louise, née Habsbourg-Lorraine, quitte Rambouillet et part pour Vienne.

Napoléon est devenu Empereur honoraire de l’île d’Elbe (il ne peut transmettre son modeste domaine). Il n’y voit venir ni femme, ni enfant. Certes, avant son arrivée à l’île d’Elbe, Napoléon manque d’à propos. Il ne donne pas, début avril, de consignes claires à Marie-Louise.  Ensuite, arrivé à l’île d’Elbe, Napoléon semble d’abord avoir été gêné d’accueillir dans sa très modeste résidence « impériale », aux Mulini, l’ex-impératrice des Français qui restait la « fille des Césars ». Napoléon est en outre parfaitement conscient de ce que les circonstances qui été celles de son mariage ne sont plus. Mais c’est aussi le cas de Jérôme, frère de l’Empereur, ex-roi de Westphalie, et d’Eugène de Beauharnais, ex-vice-roi d’Italie, ayant conclu des mariages avec des princesses, et dont le destin conjugal sera tout autre puisque leur couple tiendra. Mais l’enjeu n’ était pas le même.

Au demeurant, l’incertitude de Napoléon ne dure pas : sa correspondance avec l’ex-impératrice montre très clairement son souhait de se voir rejoint par Marie-Louise et leur fils. Envisageant avec souplesse la nouvelle situation, Napoléon avait un temps imaginé une alternance de séjours de Marie-Louise à l’île d’Elbe, et, on si le laissait « sortir » (de l’île d’Elbe), de lui-même à Parme, la principauté attribuée à Marie-Louise. Ses espoirs sont rapidement déçus. « L’Empereur ne reçoit aucune nouvelle de sa femme et de son fils quoiqu’il envoie courriers et lettres à leur suite », constate Émile Ludwig (6). Les réponses, de plus en plus espacées, de Marie-Louise, sont dilatoires.

Explication : quelques mois après son départ de France, elle est devenue la maîtresse de Neipperg. Reprenons le fil de cet éloignement rapide de l’ex-impératrice. Peu de temps après son arrivée à l’île d’Elbe, Napoléon apprend que Marie-Louise envisage d’aller « prendre les eaux » en France. Il lui conseille alors de se rapprocher géographiquement de lui et de les prendre en Toscane (la principauté de Parme ne touchant la mer d’aucune part, Marie-Louise ne pouvait ainsi rejoindre l’île d’Elbe sans quitter son territoire, ce qui permettait aux Autrichiens, ses compatriotes, de contrôler ses allées et venues). Marie-Louise est alors flanquée de Neipperg qui a reçu de Metternich les ordres suivants : « Le comte de Neipperg tâchera de détourner la duchesse de Colorno [Marie-Louise !], avec tout le tact nécessaire, de toute idée d’un voyage à l’île d’Elbe, voyage qui remplirait de chagrin le cœur paternel de Sa Majesté [l’empereur François d’Autriche] qui formule les souhaits les plus tendres pour le bien-être de sa fille bien-aimée. Au pis-aller, si toutes les représentations étaient vaines, le général suivra la duchesse de Colorno à l’île d’Elbe ».

La mission de Neipperg est accomplie. Marie-Louise « prend les eaux » à Aix-les-Bains et ne va pas voir Napoléon. On le voit toutefois : il ne s’agissait pas pour les Autrichiens d’empêcher « physiquement » la femme de Napoléon de rejoindre son mari, ou du moins de le visiter quelque temps à l’île d’Elbe. Comme la reine Marie-Caroline de Sicile, ennemie obstinée de Napoléon sous l’Empire, l’avait dit, une volonté forte aurait conduit Marie-Louise à Portoferraio. L’énergique Marie-Caroline affirmait que « si on s’opposait à la réunion de Marie-Louise avec Napoléon, sa petite fille devait mettre les draps de son lit à sa fenêtre et s’enfuir sous un déguisement : voilà ce que je ferais à sa place, car quand on est mariée, c’est pour la vie » (7).

De son côté, l’Empereur encourage toujours l’Impératrice à venir le rejoindre. Il lui écrit en août 1814 : « Ton logement est prêt et je t’attends dans le mois de septembre pour faire la vendange. Personne n’a le droit de s’opposer à ton voyage. Je t’ai écrit là-dessus. Viens donc. Je t’attends avec impatience. » Peut-on être plus clair ? Marie-Louise se montre « outrée » de ce courrier bien naturel. Elle écrit à son père l’empereur François, le 31 août 1814 : « Soyez assuré, très cher papa, que maintenant j’ai moins envie que jamais d’entreprendre ce voyage et je vous donne ma parole d’honneur de ne vouloir jamais l’entreprendre sans vous en demander la permission » (8). Dès lors, Marie-Louise est perdue pour Napoléon. Et le roi de Rome est perdu pour son père.

Le 1er janvier 1815, Marie-Louise écrit à Napoléon sa dernière lettre (la précédente datait d’octobre 1814). Elle témoigne bien de l’état d’esprit de l’ex-impératrice des Français : « J’espère que cette année sera plus heureuse pour toi, tu seras au moins tranquille dans ton île et tu y vivras heureux de longues années pour le bonheur de tous ceux qui t’aiment et te sont attachés comme moi (9). »

Il faut ici faire un retour sur la psychologie de l’Empereur. À l’île d’Elbe, Napoléon, comme le note Jacques Bainville, « n’est pas un homme foudroyé ». Mais c’est un homme profondément blessé. Ce qui s’est passé depuis l’abdication l’a beaucoup plus marqué que ne l’a fait la campagne de Russie et les campagnes ultérieures. Ayant toujours eu horreur des mouvements de foule, il est insulté lors de son trajet vers l’île d’Elbe et se déguise en soldat allié : uniforme de général autrichien, casquette de commandant prussien, manteau russe ! Bien que doté d’un sens certain des retournements de fortune, la capacité d’adaptation de l’Empereur est loin d’être infinie. Au 18 Brumaire, il n’avait pu tirer l’épée : Napoléon ne sait se battre que sur les champs de bataille. Émotif, volontiers rougissant, Napoléon est décontenancé par la duplicité humaine, même si lui-même n’en est pas du tout exempt. Il y a du vrai dans le mot de Goethe : « Napoléon a cherché la vertu, mais comme il ne l’a trouva pas, il prit le pouvoir ».

Avec la naissance du roi de Rome, Napoléon a découvert la paternité, cette fois, en pleine lumière (car le « petit roi » est, au vrai, sans doute son troisième fils).  Aussi, à l’île d’Elbe, l’absence de son enfant est une préoccupation lancinante. La comtesse Waleska vient-elle le voir avec leur fils, le petit Alexandre né en 1810 ? Il ne prolonge pas leur séjour de plus de quelques jours, du 1er au 3 septembre 1814, craignant de donner à Marie-Louise un prétexte pour ne pas venir. Mais Marie-Louise a déjà choisi. Partie en cure à Aix-les-Bains (chez Louis XVIII ! ), elle s’y rend sans son fils, dont elle s’occupait peu aux Tuileries et qu’elle délaisse plus encore.

A fortiori Marie-Louise ne se soucie-t-elle pas de permettre à l’enfant de revoir son père. Quand à l’enfant, il n’oublie pas un père peu connu, à peine jusqu’à 3 ans, mais affectueux et toujours plein d’aisance avec les enfants. Début 1815, quand un secrétaire de l’Impératrice vient prendre congé, car l’entourage français est progressivement remplacé par un entourage autrichien, l’ancien roi de Rome, devenu petit prince de Parme, lui dit à voix basse : « Dîtes à mon père que je l’aime toujours bien ».

La séparation de Napoléon et de son fils est un élément majeur mais n’est pas le seul facteur explicatif du désastreux retour de l’île d’Elbe. La crainte d’une déportation, par exemple aux Açores, dont il est question au Congrès de Vienne, que Talleyrand souhaite, et qui paraît décidée le 10 février 1815 en séance secrète (10), aurait poussé l’Empereur à tenter sa chance. Assez bien informé par Maret du Congrès, il est clair que Napoléon eut connaissance des bruits qui couraient, mais peu probable qu’il fut informé de la décision secrète, au demeurant peut-être pas définitive. Enfin, bien sûr et surtout, le sentiment de diminution, voire d’humiliation existe, le gouvernement de Louis XVIII ne verse même pas à l’exilé la rente promise, Napoléon n’est pas sûr de pouvoir garder sa petite garde, l’île d’Elbe n’est pas à l’échelle de son besoin d’activité. Dans ces circonstances, le retour en France peut apparaître comme le moyen de retrouver dignité, et peut-être de revoir sa femme et son fils, en ayant retrouvé une position forte.

Ne songeant qu’à la paix à son retour, Napoléon envisage de faire couronner l’Impératrice et le Prince impérial – titre plus conforme au nouvel esprit que celui de roi de Rome – au cours de la cérémonie du Champ de Mai. Il écrit à Marie-Louise : « Je t’attends ici avec mon fils au mois d’avril (11) ». Un courrier dans le même sens part en direction de son beau-père l’Empereur d’Autriche. Au vrai, dans le même temps, Napoléon est lucide. Aux Tuileries, il confie à Davout : « Je vais vous parler à cœur ouvert, vous dire tout. J’ai laissé et je dois laisser croire que j’agis de concert avec mon beau-père l’empereur d’Autriche. On annonce de tous côtés que l’Impératrice est en route avec le roi de Rome, qu’elle va arriver d’un moment à l’autre. La vérité est qu’il n’en est rien, que je suis seul en face de l’Europe ».

Si Napoléon avait réellement espéré que son retour n’entraînerait pas la guerre, il se rend vite compte de son erreur. De même, s’il avait pensé que sa « dignité » retrouvée d’empereur des Français rendrait inévitable le retour de Marie-Louise et de son fils, il voit vite que ce n’est pas le cas.

Mais il semble qu’il ne se faisait plus d’illusion à ce sujet depuis l’automne 1814.

Méneval, de retour de Vienne, donne à Napoléon des nouvelles de l’état d’esprit des puissances alliées : elles n’accepteront pas d’être mises devant le fait accompli. Méneval informe aussi l’Empereur de la nouvelle vie de Marie-Louise : aucun doute, là aussi, n’est possible. Marie-Louise ne cherchera jamais à revoir l’Empereur. Apprenant le retour en France de Napoléon, elle écrit le 6 avril 1815 : « Je suis résolue en tout cas. Point de France, plutôt un couvent ». De son côté, Napoléon demande à Ménéval de lui donner tous détails sur son fils, qu’il n’a pas revu depuis une quinzaine de mois. L’Empereur est tourmenté, il ne s’est pas réinstallé aux Tuileries, qui lui rappellent trop de souvenirs, mais au palais de l’Élysée : les Alliés ont gagné Waterloo psychologiquement avant de battre l’Empereur sur le champ de bataille. Napoléon, sans sa femme et son fils, mais obligé d’en assumer la fiction, ne peut jouer pendant les Cent Jours la seule carte possible pour lui, non pas reprendre l’idée d’une monarchie bourgeoise avec l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire comme une nouvelle Charte de 1814 cherchant à rassurer les modérés mais au contraire faire vivre un Empire républicain, néo-jacobin, à l’image du Consulat.

Avant de mourir à Sainte-Hélène, Napoléon lègue à son fils sa maison d’Ajaccio – celle dont il disait qu’elle était tout de même plus grande que sa résidence de l’île d’Elbe. Quand Napoléon meurt, Marie-Louise refuse (tout comme Lucien Bonaparte d’ailleurs) de recevoir le médecin de l’Empereur. En 1814, quand Marie-Louise, au moment de prendre congé de la mère de l’Empereur  (Madame-Mère), l’avait prié de bien vouloir lui continuer ses bontés, la vieille femme avait répondu: « Madame, cela dépendra de vous et de votre conduite à l’avenir » (12). Quand Napoléon-François, duc de Reichstadt, meurt, l’ex-Impératrice écrit à Madame-Mère. Celle-ci ne lui répond pas.

Jean Tulard est très compréhensif vis-à-vis de Marie-Louise. « Que reprocher à cette dernière [Marie-Louise] en 1814, écrit-il. Le terme de trahison, employé par une certaine historiographie française, à la suite de Frédéric Masson, parait excessif » (13). Voire. Trahison à l’égard de la France ? Certes, Marie-Louise était née autrichienne, et il serait absurde de lui reprocher de n’avoir fait preuve d’un indéfectible patriotisme français. Par contre, elle fut une épouse déloyale, abandonnant dans le malheur un mari dont elle ne s’était jamais plaint du temps de sa grandeur, et surtout une mère indigne, privant un père de son fils et un fils de son père. Cela suffit à justifier la méfiance qui était celle de Madame-Mère à l’égard de Marie-Louise. Et les conséquences politiques de sa conduite d’épouse et de mère suffisent aussi à ce qu’elle reste dans l’histoire de France comme l’impératrice funeste.

Pierre Le Vigan

Notes

1 : cf. Jean Tulard, Napoléon II, Fayard, 1992.

2 : Le prince impérial, fils de Napoléon III et d’Eugénie, naît en 1856 (la même année que Philippe Pétain) et meurt à 23 ans, en 1879, tué sous l’uniforme britannique en Afrique australe par les Zoulous.

3 : cité par J. Tulard, op. cit., p. 32.

4 : Il est vrai que c’est Paris – et même une minorité de Parisiens – qui avait fait et défait les régimes pendant vingt-cinq ans.

5 : Jacques Bainville, Napoléon, Fayard, 1958.

6 : Émile Ludwig, dans son remarquable Napoléon, Payot, 1985, p. 431.

7 : cité par Jean de Bourgoing, Le fils de Napoléon, Payot, 1932, p. 56.

8 : cité par A. Castelot, Napoléon, tome 2, Bordas, 1989.

9 : Idem., p. 933.

10 : Idem., p. 940.

11 : Plusieurs lettres de Napoléon à sa femme sont reproduites in Jean de Bourgoing, op. cit., p. 66. Cf. aussi Arthur Léon Imbert de Saint-Amand, Marie-Louise et l’invasion de 1814, 1885.

12 : cité par Émile Ludwig, op. cit.

13 : Jean Tulard, op. cit., p. 94.

• Cet article est paru dans Écrits de Paris en janvier 1993. Il a été remanié pour la présente version.