Une introduction à la Métaphysique traditionnelle par Thierry DUROLLE

Bien connue du domaine philosophique, la définition du terme « métaphysique » revêt un tout autre sens lorsque l’on évoque la Tradition primordiale où elle est omniprésente. René Guénon aborda spécifiquement ce sujet lors d’une conférence à la Sorbonne en 1926. Elle fut ensuite retranscrite sous le titre La Métaphysique orientale (1), brochure récemment rééditée.

Son titre pourrait tromper le lecteur à cause de l’épithète « orientale », laissant penser que la métaphysique est strictement du ressort des doctrines religieuses venant d’Orient. Pourtant il n’en est rien : « La métaphysique pure étant par essence en dehors et au-delà de toutes les formes et de toutes les contingences, n’est ni orientale ni occidentale, elle est universelle […] pour la simple raison que la vérité est une. » En réalité, l’auteur utilise le terme « orientale » afin d’aiguiller le public (et dans ce cas le lecteur) là où il pense que son sujet peut « encore être étudié directement ». Cela rejoint le propos de Guénon dans son livre Orient et Occident (2) dans l’idée qu’il se fait d’un Orient demeurant le « dernier bastion » de la civilisation traditionnelle. Malheureusement ce qui fut peut-être vrai à l’époque de René Guénon ne l’est plus depuis longtemps…

L’auteur revient ensuite sur la définition du mot « métaphysique », car il estime, sans doute à raison, que le terme est propice à divers malentendus. Si l’on se penche sur son étymologie, « ce mot “ métaphysique ” signifie que, littéralement “ au-delà de la physique ”, en prenant “ physique ” dans l’acceptation que ce terme avait pour les Anciens, celle de la science de la nature; ce qui concerne la métaphysique, c’est ce qui est au-delà de la nature ». Par conséquent, la métaphysique est « au-dessus de la nature, c’est donc proprement surnaturel ». Nous mentionnions plus haut l’appartenance discutée du terme au domaine de la philosophie où sa signification est différente, d’où, sans doute, les équivoques sur son emploi mal-compris, fait que souligne René Guénon : « Ainsi, quand Aristote envisageait la métaphysique comme la connaissance de l’être en tant qu’être, il l’identifiait à l’ontologie, c’est à dire qu’il prenait la partie pour le tout. »

Guenon Métaphysique

La métaphysique relève de ce que René Guénon nomme le « domaine de l’intuition intellectuelle » : « Il y a une intuition intellectuelle et une intuition sensible; l’une est au-delà de la raison, mais l’autre est en deçà; cette dernière ne peut saisir que le monde du changement et du devenir, c’est-à-dire la nature, ou plutôt une infime partie de la nature. Le domaine de l’intuition intellectuelle, au contraire, c’est le domaine des principes éternels et immuables, c’est le domaine métaphysique. » L’appréhension de la métaphysique ne peut relever de la raison, car il s’agit d’une « faculté proprement et spécifiquement humaine » alors que « ce qui est au-delà de la raison est véritablement “ non-humain ”. En d’autres termes, ce n’est pas en tant qu’homme que l’homme peut parvenir » aux connaissances métaphysique car il « est humain dans un de ses états, est en même temps autre chose et plus qu’un être humain ».

C’est parce que l’Homme connaît des états multiples de son être que l’expérience de la métaphysique est possible. S’il n’en était pas ainsi, si l’homme était seulement un « système clos à la façon de la monade de Leibniz, il n’y aurait pas de métaphysique possible ». D’après René Guénon, on peut accéder à cette expérience d’une certaine manière uniquement : « Il n’est qu’une seule préparation vraiment indispensable, et c’est la connaissance théorique » suivi de la « concentration ». Mais quel est le but de l’expérience métaphysique ? Guénon parle du retour à l’« état primordial », soit le retour à l’Unité, au « Principe suprême », on le retrouve dans « toutes les traditions, y compris celle de l’Occident (car la Bible elle-même ne dit pas autre chose), sont d’accord pour enseigner que cet état est celui qui était normal aux origines de l’humanité, tandis que l’état présent n’est que le résultat d’une déchéance ».

La métaphysique demeure malgré tout « pour la plupart des modernes […] une chose à peine concevable; si l’Occident en a aussi totalement perdu le souvenir, c’est qu’il a rompu avec ses propres traditions, et c’est pourquoi la civilisation moderne est une civilisation anormale et déviée ». Constat sans appels de Guénon qui ajoute qu’« on ne semble pas comprendre que c’est contre lui-même surtout que l’Occident a besoin d’être défendu, et que c’est de ses propres tendances actuelles que viennent les principaux et les plus redoutables de tous les dangers qui le menacent réellement ».

L’exposé du cher Abd al-Wâhid Yahyâ élabore, en à peine une trentaine de pages, une excellente introduction à la métaphysique de la Tradition primordiale, notion indispensable pour comprendre celle-ci, et par conséquent ce que sont les civilisations traditionnelles ainsi que l’essence des diverses doctrines ésotériques rattachées à la Tradition. René Guénon en bon contempteur du monde moderne exclut d’emblée une tradition métaphysique d’Occident à l’heure actuelle, Kali-Yuga oblige (le Centre primordiale étant « caché » au même titre que les centres secondaires). Retrouver une métaphysique d’obédience strictement occidentale serait-il donc impossible ou bien une quête à accomplir dès maintenant ?

Thierry Durolle

Notes

1 : René Guénon, La Métaphysique orientale, Hades Éditions, 2017, 36 p., 9,99 €.

2 : René Guénon, Orient et Occident, Éditions Vega, 2006, 230 p.,16,23 €.