Une géographie pittoresque par Georges FELTIN-TRACOL

Les bizarreries géographiques seraient-elles devenues le nouveau fond de commerce de l’édition ? Après le Dictionnaire des États éphémères ou disparus de 1900 à nos jours de Jean-Claude Rollinat et Mais qu’est donc devenu le Tanganyika ? de Harry Campbell, voici Le Seuil qui publie Le mont Blanc n’est pas en France ! d’Olivier Marchon.

Sous ce titre intriguant, l’auteur traite de trente cas étranges dont la valeur peut être géopolitique et qui résultent souvent des effets de l’histoire sur les territoires. L’intitulé général est déjà en lui-même une surprise. Le point culminant de l’Europe fait l’objet d’un conflit de souveraineté entre la France et l’Italie toujours en cours. Si une carte française localise le mont Blanc en France, une carte italienne indique, elle, qu’il est partagé entre les deux États. Juristes, géographes, historiens et diplomates des deux pays ne sont toujours pas parvenus à trouver un accord satisfaisant pour tous.

Un exemple contraire existe entre la France et la Confédération helvétique dans la vallée des Dappes en Franche-Comté. S’y trouve « la principauté d’Arbézie […] 1000 m2 de terre jurassienne sur laquelle sont installés un hôtel – restaurant et ses bâtiments attenants, véritable pied de nez à la motion de frontières et aux “ administrations traumatisées ” (p. 162) ». Cette « principauté » correspond à une maison construite en 1863 à cheval sur la frontière franco-suisse ! L’endroit possède un nom français et un nom helvétique avec, par conséquent, deux adresses, l’une en France et l’autre en Suisse. « Évidemment, sur place, c’est cocasse : dans certaines chambres, la frontière passe au milieu du lit, dans le hall, seules les quatre premières marches de l’escalier qui mènent à l’étage sont en France, dans la salle du restaurant, on trouve une table offrant aux convives la possibilité de dîner chacun dans un pays différent… et bien sûr, le zinc binational permet aux piliers de bar des deux pays d’échanger sur la vie politique de Franche-Comté ou du canton de Vaud (p. 161) ». Sous l’Occupation, le propriétaire, Max Arbez, profite de la situation et, membre de la Résistance, transforme son établissement en lieu de passage clandestin.

Cette particularité hôtelière n’est pas unique. Olivier Marchon rappelle que le 17 juillet 1945, la Suite 212 de l’hôtel Claridge’s de Londres devint une journée territoire yougoslave afin que le prince héritier Alexandre puisse un jour prétendre au trône. L’auteur évoque aussi des particularités territoriales plus connues comme Moresnet-Neutre entre l’Allemagne, la Belgique et les Pays Bas, la République soviétique juive de Birobidjan en Extrême-Orient, la tentative de Nueva Germania au Paraguay (une colonie allemande, aryenne et végétarienne fondée en 1887 par Bernhard Förster et son épouse Elisabeth Nietzsche, sœur du Grand Éveilleur) ou bien la fameuse principauté maritime et métallique de Sealand, 550 m2 occupés par Roy Bates.

Olivier Marchon signale aussi quelques héritages historiques incongrus. On sait peut-être que le président de la République française est chanoine honoraire de Saint-Jean-de-Latran à Rome, de l’église parisienne de Saint-Germain-des-Prés et proto-chanoine de la cathédrale d’Embrun. On ignore en revanche que « la République française possède des Lieux saints en Terre sainte. Et il convient de préciser que ces quatre domaines ne constituent pas des “ territoires ” français au sens strict, elles ne sont que des propriétés de l’État français; ce qui veut dire que c’est bien la loi israélienne qui s’y applique, et que la France y est considérée par les autorités locales comme n’importe quel propriétaire privé. […] On apprend que le consul de France prend chaque année part à une trentaine de “ messes consulaires ” pour la République française, organisées dans ces mêmes établissements. Au cours de ces cérémonies, les ecclésiastiques présentent Évangiles et eau bénite au consul de France, avant de l’encenser. Et c’est par la très officielle Prière pour la République en latin que s’achèvent systématiquement les célébrations : “ Domine, salvam fac rem publicam, Seigneur, sauve la République ! (p. 59) » Qu’en pensent donc Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et Manuel « Gaz » ?

Dans ce petit ouvrage sont aussi étudiés l’île de Sercq, proie de l’hyper-classe mondialiste, ce « Tibet chrétien » interdit aux femmes qu’est la République monastique autonome du Mont Athos ou le Triangle égypto-soudanais de Bir Tawil qui serait la seule terra nullius (territoire non revendiquée) au monde ! L’auteur ne pouvait pas ne pas mentionner la situation originale de l’île de la Conférence. Située au milieu de la Bidassoa, l’île est depuis 1659 un condominium franco-espagnol interdit au public. Administrée par Madrid du 1er février au 31 juillet, elle passe ensuite sous l’autorité de Paris du 1er août au 31 janvier. C’est au commandant de la base navale de l’Adour qui revient d’y représenter la France en tant que « vice-roi de l’île de la Conférence (p. 132) » comme le fut l’écrivain Pierre Loti.

L’ouvrage traite aussi des enclaves. Celle de Llivia est assez connue. C’est 12,84 km2 d’Espagne et 1388 habitants situés à quelques kilomètres de la frontière. Cette situation est finalement simple. Aujourd’hui divisée entre Grecs et Turcs, l’île de Chypre doit aussi composer avec deux bases militaires : Dhekelia et Akrotiri. Mais « il existe, au milieu des terres gérées par les S.B.A. [Sovereign Base Aeras], quatre morceaux de terre chypriotes : deux villages, ainsi que la centrale de Dhekelia et son lotissement dédié (pp. 37 – 38) ». « Le fonctionnement de ces Sovereign Base Aeras est des plus étranges. Leur administration est militaire, mais leur police et leur justice sont civiles et appliquent une loi calquée sur la loi chypriote en lieu et place de la loi britannique. Elles ne font pas partie de l’Union européenne, alors que la République de Chypre et le Royaume-uni en sont tous les deux membres. Et l’euro, monnaie en cours à Chypre mais pas au Royaume-Uni, est la devise qu’on y utilise (p. 38). »

La situation demeure toutefois relativement facile à comprendre et à cartographier à grande échelle. Dans les Émirats arabes unis existe l’enclave de Madha qui appartient au sultanat d’Oman. C’est 75 km2 et environ 2000 habitants. Or Madha possède en son sein une contre-enclave émiratie : Nahwa (7 km2 et 40 habitants) qui bénéficie, elle, des retombées de la manne pétrolière… En Europe aussi, on découvre un enchevêtrement d’enclaves et de contre-enclaves, en particulier entre les Pays-Bas et la Belgique. Ainsi, « Baarle est un village néerlando-belge. Baarle-Hertog, partie belge de Baarle, est composée de quatre morceaux en Belgique, le long de la frontière entre les deux pays, et de vingt-deux enclaves en territoire néerlandais, au milieu du morceau principal de Baarle-Nassau, qui est la partie néerlandaise de Baarle, elle-même composée d’un morceau principal, de sept contre-enclaves dans deux des vingt-deux enclaves de Baarle-Hertog et d’une enclave dans un des morceaux de Baarle-Hertog en Belgique… (p. 18) ». Cette complexité administrative territoriale remonte au Moyen Âge et a toujours été approuvée par les habitants !

Le contexte belgo-néerlandaise n’est pas compliqué en comparaison avec le Cooch Behar sur la frontière entre l’Inde et le Bangladesh. Existe là « une terre indienne, située au milieu d’un territoire bangladeshi, lui-même au milieu d’un territoire indien, se trouvant lui aussi en terre bangladeshie (p. 23) ». Bonjour les formalités douanières d’autant que le passage des frontières est souvent meurtrier du fait des tensions entre Delhi et Dacca. Toujours en Asie a existé jusqu’en 1997 l’endroit le plus densément peuplé au monde : Kowloon Walled City à Hong Kong alors britannique avec 1,4 million d’habitants au km2 puisque 35 000 personnes occupaient 2,5 ha ! La Kowloon Walled City fut longtemps un espace soumis aux Triades chinoises qui y développèrent toutes leurs activités illégales. Olivier Marchon aurait pu aussi parler de ces enclaves étatsuniens en France depuis 1945, les cimetières militaires et certains lieux du débarquement allié en Normandie.

La Normandie précisément. Pourquoi trouve-t-on une immense statue du roi des Belges Albert Ier à Sainte-Adresse ? Tout simplement parce que la ville balnéaire fut pendant la Grande Guerre la capitale de la Belgique libre. Ce fut dans cette ville qu’on avait installé les ministères belges, d’où le maintien d’une boîte aux lettres rouges typiquement belge. Encore un autre motif pour que les Normands s’intéressent à la Belgique !

Georges Feltin-Tracol

• Olivier Marchon, Le mont Blanc n’est pas en France ! Et autres bizarreries géographiques, Le Seuil, Paris, 2013, 188 p., 14,50 €.