Une enquête sur les nouveaux païens par Georges FELTIN-TRACOL

Une maison d’édition non conformiste réputée, Dualpha, a publié en 2005 dans sa stimulante collection « Politiquement incorrect » une enquête de Christian Bouchet sur le monde néo-païen en France. Docteur en ethnologie et militant nationaliste-révolutionnaire bien connu, Christian Bouchet avait déjà fait paraître en 2001 chez Pardès un très remarquable Néo-paganisme quand bien même cette appellation suscite la plus grande réserve.

Surpris au cours d’une précédente enquête, politique celle-là, consacrée aux Nouveaux nationalistes (Déterna, 2001), que la jeune génération militante « droitiste » s’affirme païenne, il en fait ici son sujet d’étude, d’où un ouvrage composé d’entretiens qui en couvrent imparfaitement le champ. Regrettons toutefois l’absence de quelques éminents penseurs du paganisme au XXIe siècle.

Parmi les contributions, signalons la participation du grand spécialiste des religions et de leurs dissidences contemporaines, Massimo Introvigne, qui prend au sérieux cette renaissance. L’universitaire polonais Jaroslaw Tomasiewicz retrace – bien trop brièvement, hélas ! – son renouveau en Europe de l’Est. Dans cette partie de l’Europe, loin de se restreindre à l’ultra-droite, le « néo-paganisme » touche la gauche et s’implante dans le courant écolo-alternatif underground.

Principal contributeur du « retour des Dieux dans la pensée européenne », Alain de Benoist regarde avec une distanciation sereine, clinique même, l’effervescence néo-païenne qu’il initia un quart de siècle plus tôt. Rejetant les dérives possibles, « sectaires », du regain païen, l’auteur de Comment peut-on être païen ? craint le simulacre et réaffirme l’impossibilité de reconstituer un paganisme européen qui nierait deux mille ans de christianisme. Il pense par ailleurs que toutes les tentatives de revenir au polythéisme pré-chrétien sont vaines, car dépendantes, quelque soit la bonne volonté des restaurateurs, de la forme chrétienne des mentalités. On retrouve cette réserve chez Édouard Rix qui montre dans « Julius Evola et le néo-paganisme » la grande méfiance du théoricien du traditionalisme radical envers des formes parodiques (contre-modernes) de paganité.

Les différents entretiens donnent au lecteur une pluralité de points de vue, ce qui est la moindre des choses puisque le paganisme implique évidemment et nécessairement un polythéisme de sensibilités, de comportements, de spiritualités, quitte à paraître contradictoire. Si Thierry Jolif considère que le néo-druidisme est une imposture dont les racines ne remonteraient pas aux derniers druides traqués par Rome, mais plus prosaïquement au XVIIe siècle et à la genèse de la franc-maçonnerie, deux défenseurs du druidisme, Alain Le Goff et Jean-Lionel Manquat, affirment pour leur part une continuité traditionnelle ininterrompue pour ensuite expliquer leur foi. L’écrivain Bruno Favrit apporte, lui, un témoignage capital sur ce qu’il entend par « paganisme ». Estimant avec raison que « le paganisme pourrait bien constituer l’état le plus naturel de l’homme », il souhaite l’apparition d’« un type d’homme exigeant, qui rendrait sa vie utile aux siens (Aristote) avant de l’être pour la Cité (Platon), [qui] serait plus précieux pour la vitalité de l’espèce en général. Il n’irait pas en tout cas dans le sens de la panmixie telle qu’elle est encouragée par le nouvel Évangile réducteur de biodiversité… » Quand Marie des Bois soutient un paganisme charnel, féminin, naturaliste, très troisième fonction, Bernard Marillier avance un paganisme guerrier de deuxième fonction de très bon aloi et Bernard Mengal propose un « paganisme politique et scientifique ». En ce qui concerne l’écrivain et éditeur Philippe Randa, s’il ne se dit païen, il adhère néanmoins à sa philosophie, à son esthétique et à son érotisme.

Des « professions de foi » aristocratiques côtoient des déclamations « plébéiennes ». La thiase marseillaise Libération païenne réalise ainsi des expériences spirituelles d’ordre dionysiaque et s’aventure, comme d’ailleurs Marie des Bois, sur une sorte de « voie de la main gauche ». Thomas Stahler appréhende le paganisme selon une inclination plus intellectuelle qui confirme néanmoins l’indispensable enracinement. En effet, « être païen, paganus, c’est avoir la religion “ du pays ”,  autochtone ». Il préfère en outre se « qualifier de polythéiste européen voire d’euro-païen, seule façon logique à [s]es yeux d’être européen ».

L’attitude des païens à l’égard du monde moderne diffère donc selon les tempéraments. Vivant en symbiose dans ses forêts bourbonnaises, Marie des Bois ignore superbement la Modernité tout en déplorant ses ravages. D’une orientation plus activiste, Bernard Mariller et Thomas Stahler acceptent la confrontation avec notre monde sinistre et désenchanté. Il est par conséquent normal qu’une fois le livre refermé, le lecteur soit troublé devant cette merveilleuse polyphonie. En effet, quel rapport peut-il exister entre un spécialiste des cultes solaires européens comme Jean-Christophe Mathelin et le druide Jean-Lionel Manquat si ce n’est leur refus du monothéisme biblique et leur adhésion commune aux plus anciennes racines de l’Europe ?

Georges Feltin-Tracol

• Christian Bouchet, Les Nouveaux Païens, Dualpha, coll. « Politiquement incorrect », 2005, 338 p., 26 €.