Un livre auroral par Georges FELTIN-TRACOL

La spirale prophétique parue en 1986 a une continuation : Le retour des Grands Temps. Dans ce nouvel et coruscant ouvrage, Jean Parvulesco poursuit son interrogation métahistorique et géopolitique sur l’actuelle époque de fer qui vire en âge de la rouille. En vingt chapitres, il invite le lecteur à explorer les arcanes de la littérature fantastique ou occultiste contemporaine et en découvrir leurs significations cachées. On va des desseins secrets de Bram Stocker à ceux de Raoul de Warren, de la mission occulte de Julius Evola aux rémanences hyperboréennes de l’Amérique septentrionale.

Mais Jean Parvulesco ne se contente pas de recenser les livres. Il les remet dans une trame ignorée du plus grand nombre et que Raymond Abellio se plaisait d’appeler « l’Histoire invisible ». Parvulesco s’intéresse par exemple aux prodromes de l’attentat contre Jean-Paul II en 1981, attentat qu’il faudrait corréler avec les 33 jours du pontificat de son prédécesseur qui fut assassiné parce qu’il allait révolutionner la structure interne de l’Église catholique en abolissant la primauté papale par rapport au concile ou en faisant sienne les thèses les plus hardies de l’extrême gauche conciliaire…

Le préfacier de la réédition de L’Écriture de Charles De Gaulle (Guy Trédaniel Éditeur, 1990), un essai de Dominique de Roux, revient aussi sur les possibilités d’une Grande Europe, d’un empire européen en gestation, qui s’étendrait de l’Atlantique au Kamtchatka et du cercle polaire à la mer Égée. « Aujourd’hui, précise-t-il, nous dirons qu’autour du Pôle Carolingien franco-allemand, les peuples européens, Russie comprise, se battent, à nouveau, pour la dernière possibilité de vivre dans la liberté et dans l’honneur, et contre le même ennemi qu’hier, la puissance Grande Océanique des États-Unis et des instances occultes du “ pouvoir autre ” qui en commandent les stratégies de subversion planétaire finale. »

Il est vrai qu’une approche pareille de la géopolitique est fort stimulante. Comment, d’ailleurs, ne pas envisager dans le « Grand Gaullisme », qui est plus qu’un « euro-gaullisme », un adjuvant à notre volonté européenne de souveraineté ? Toutefois, pourquoi s’en cacher, certains aspects de l’essai restent surprenants. Il y a d’abord la valorisation, excessive à notre goût, du catholicisme romain qui fait probablement de Jean Parvulesco le dernier écrivain ultramontain de langue française, à moins qu’il ne soit le dernier des néo-guelfes, ce qui ne l’empêche pas d’être la charnière, le point focal de convergence entre les tenants de la Tradition et nous autres, souverainistes européens.

On ne peut qu’être ensuite sceptique envers le dogme, encore méconnu, de la « Coronation de la Vierge » qui constituerait l’assise d’une nouvelle « religion impériale grande-continentale à venir… Il est déjà établi que cette religion sera celle d’un catholicisme romain supérieur, d’ouverture exclusivement traditionnelle et initiatique, et subissant un fléchissement profond à l’égard d’une nouvelle figure dogmatique de Marie, reconnue non plus comme la Mère de Dieu, ou pas seulement comme la mère de Dieu, mais surtout comme l’Épouse Éternelle et la Suprême Maîtresse Couronnée des cieux et des mondes ». En outre, Parvulesco appelle de ses vœux à la constitution d’une Croisade œcuménique néo-traditionnelle parce que « l’heure est à la bataille de la Tradition contre le front planétaire des forces de l’Anti-Tradition exaspérées, dans l’invisible, par la conjuration du Verseau, front auquel s’intègrent tous les fondamentalismes porteurs d’Écorces Mortes […] Et cela d’autant plus que la grande vague actuelle des fondamentalismes n’a été suscitée, à dessein, que pour opposer ceux-ci, le moment venu, aux positions de la Tradition vivante […] Les misérables fondamentalismes catholiques ou assimilés […] n’ont jamais été que des impostures lugubrement assujetties, comme tous les fondamentalismes, à l’horreur noire de la Lettre Morte ».

On pourrait admettre son intention d’unité transcendantale, si l’auteur ne prenait pas violemment à partie l’Orthodoxie et exprimait son souhait d’assister à la conversion de la Russie au catholicisme. Or, il semble oublier que les Églises de rite byzantin se définissent comme « catholiques, apostoliques et orthodoxes ». Ce n’est pas en revenant sur la querelle du Filioque qu’on réussira à réconcilier notre continent, d’autant qu’en maintes occasions, l’Orthodoxie a présenté une vigueur spirituelle et communautaire bien étiolée chez les catholiques.

Par ailleurs, « le Retour des Grands Temps » verse parfois dans une interprétation conspirationniste de l’Histoire. Certes, ni la Trilatérale, ni le Bilderberg Group, ni même le club parisien Le Siècle ne sont explicitement désignés, mais, une fois le livre refermé, le lecteur a l’impression que des comploteurs mènent le monde. Il faut pourtant se demander si la thèse de la machination mondiale ne serait pas en fait une diversion brillamment orchestrée afin de détourner l’attention sur des leurres et de permettre ainsi aux officines de guerre secrète la plus grande discrétion sur leurs activités.

Il est enfin dommage que ce livre, riche pour les réflexions non-conformistes qu’il inspire, présente une mise en page médiocre et comporte de nombreuses coquilles et fautes d’orthographe, rendant sa lecture malaisée. Mais son auteur n’écrit-il pas que « telle est la fatalité cadavérique de cette sombre saison d’indignité, où tout se doit de finir sous la malédiction minable de la mise en livre » ?

Nous sommes à la veille du retour des Grands Temps. L’époque crépusculaire, la nuit hivernale, tire à sa fin bien que le Soleil du temps printanier ne soit pas encore levé. Seule tombe la gelée matutinale qui glace les corps et engourdit les esprits. L’œuvre de Jean Parvulesco fait alors fonction de flamme vivifiante, éclairant la pénombre; c’est la raison pour laquelle ce livre est auroral.

Georges Feltin-Tracol

• Jean Parvulesco, Le Retour des Grands Temps, Guy Trédaniel Éditeur, 1997, 467 p.

• Paru dans Roquefavour, n° 11, mars 1999.