Uchronie romaine par Rodolphe BADINAND

Alors que la rencontre extra-terrestre se fait attendre, que la conquête spatiale vers la Lune et Mars patine, que l’an 2000 relève maintenant du futur antérieur et que les automobiles ne sont toujours pas aériennes, l’uchronie – partie originale de la science-fiction – cesse d’être mésestimée pour devenir un immense champ que l’écrivain exploite sans vergogne. C’est la spéculation romancée sur le cours d’une histoire qui prend un déroulement différent de notre réalité historique.

Auteur réputé de science-fiction et grand expert en uchronie (La Porte des Étoiles et Le Nez de Cléopâtre en témoignent), Robert Silverberg relate la magistrale histoire d’un Empire romain qui perdure à travers les âges. Dans ce monde romain, point de Clovis, de Charlemagne, de féodalité, de Capétiens, de conflits mondiaux… Le point de départ est spéculativement intéressant. L’exode des Hébreux fuyant l’Égypte et conduite par Moïse a échoué sur les rivages de la Mer Rouge. Demeurés en Égypte, les Hébreux ne propagent pas leur monothéisme depuis Canaan. Quelques siècles plus tard, malgré la menace permanente des Barbares sur le limes, l’Empire romain n’est pas rongé de l’intérieur par une spiritualité exclusive. Dès lors, grâce à quelques empereurs énergiques, les peuples barbares sont – difficilement – contenus.

Suivant une progression chronologique exprimée en Ab Urbe Condita (depuis la fondation de la Ville, soit – 753), les onze nouvelles du recueil décrivent les différentes phases que traverse l’Imperium éternel. Alliant d’indéniables qualités d’écrivain à un réel talent d’historien, Robert Silverberg n’hésite pas à nous décrire une Rome imaginaire sans cesse embellie par les différentes dynasties qui se succèdent. La promenade dans ses Bas-Fonds (la Ville souterraine) est remarquable d’ingéniosité.

D’une nouvelle à l’autre, le déclin, la décadence, la renaissance et l’apogée se succèdent tour à tour. Un haut-fonctionnaire romain déchu et envoyé en exil à La Mecque élimine un marchand arabe exalté qui prêche une nouvelle religion conquérante… Découvert par les Vikings, le Nouveau Monde – la Nova Roma – subit deux vagues d’invasion de légions romaines qui disparaissent dans la jungle tropicale du Yucatán ! Cet échec permet à l’Empire romain d’Orient – la partie grecque – d’imposer son hégémonie pendant deux cents ans. Toutefois, la virtu romaine reprend finalement l’avantage. Des empereurs restaurateurs réunifient l’Empire. L’un d’eux, Trajan VII le Dragon, s’offre le luxe de la première circumnavigation ! Néanmoins l’éclat de certains imperators n’évite pas un grand nombre de règnes débiles ou faibles.

Le maintien de l’Imperium entraîne finalement l’avènement d’une Seconde République romaine. Celle-ci doit prendre en compte l’émergence des particularismes ethniques régionaux. Le latin véhiculaire se voit concurrencer en Italie par le romain, par le britannique en Britanie, le gaulois en Gaule. Bien que le dernier empereur, sa famille et les descendants des anciennes dynasties aient été éliminés lors de la proclamation de la République, l’ombre impériale persiste à hanter les esprits. L’avant-dernière nouvelle « Une fable des bois véniens » est un joli clin d’œil au mythe si européen du monarque caché.

Roma Æterna est une merveilleuse fresque épique imaginative, étonnante et passionnante qui indique que l’idée d’Empire est loin d’être oubliée, qu’elle continue de couler souterrainement dans les esprits, y compris outre-Atlantique.

Rodolphe Badinand

• Robert Silverberg, Roma Æterna, coll. « Ailleurs et Demain », Robert Laffont, 2004, 399 p., 22 €.

• Première parution dans L’Esprit européen n° 13, hiver 2004 – 2005.