Tradition Primordiale, politique et ésotérisme par Thierry DUROLLE

Pour de nombreux yeux profanes et surtout athées, les religions s’opposent les unes aux autres. A priori l’Histoire nous fournit maintes exemples de cette affirmation : les guerres de religions, de la Saint-Barthélemy à l’islam conquérant, sont un fait. Mais il s’agit principalement de conséquences à des causes religieuses ET politiques. Si l’on s’attarde ensuite sur l’écorce des religions, c’est-à-dire leur exotérisme, il est évident que l’idée de cohabitation est ambiguë. C’est du côté du noyau dur des religions, l’ésotérisme donc, qu’il faut peut-être chercher un caractère universel et unitaire.

Frithjof Schuon appartient à ces éveilleurs de la Tradition Primordiale aux côtés de René Guénon, de Julius Evola et d’Ananda Coomaraswamy. Né à Bâle (Suisse) le 18 juin 1907 et mort le 5 mai 1998 à Bloomington (États-Unis), c’est encore un jeune homme artiste dans l’âme lorsqu’il s’intéresse à la spiritualité et aux religions, notamment les écrits du Vêdânta, mais surtout au christianisme et à l’islam. Il entame une relation épistolaire avec René Guénon, dont il découvre l’œuvre à l’âge de 17 ans, et lui rend même visite au Caire. S’en suit de nombreux voyages dont plusieurs écrits aux États-Unis à la rencontre des traditions des Amérindiens. Frithjof Schuon, convertit à l’islam et initié par le maître soufi Ahmad al-Alawi en 1932, est l’auteur de plus d’une trentaine de livres principalement axés sur la métaphysique et sur l’ésotérisme. À noter également que Schuon fut à la fois poète et peintre d’où son intérêt aussi pour l’Art sacré.

Avant d’aller plus loin, il nous semble nécessaire de mettre les points sur les « i » ainsi que de balayer d’un revers de main les équivoques, ou pire, les calomnies et les accusations. En effet, évoquer Frithjof Schuon (mais aussi et surtout René Guénon) auprès de certains milieux patriotes et identitaires donne lieu systématiquement à une levée de boucliers. Pourquoi ? La conversion des auteurs précités à l’islam. Nous comprenons sincèrement ces réactions vu le contexte actuel : ethno-masochisme, invasion migratoire, mais aussi islamisation galopante de l’Europe d’une part, et d’autre part ampleur du terrorisme islamiste. Pour notre part, nous nous positionnons clairement et franchement contre ce processus de dénaturation et de destruction de l’Europe. Bien que nous ne souhaitons pas les exposer ici, nos engagements antérieures, dans le réel – et non pas dans la « néo-réalité » des réseaux sociaux comme beaucoup trop d’individusfont que nous avons la conscience tranquille sur le sujet.

Néanmoins, les œuvres de Guénon et Schuon devraient-elles finir pour autant à la poubelle compte tenu de leurs conversions respectives à l’islam ? Nous ne le croyons pas, car cela revaudrait vraiment à « jeter le bébé avec l’eau du bain » comme on dit. Malgré une certaine rigidité monothéiste toute musulmane de la part de Frithjof Schuon, il est indéniable que ses livres sont de qualité. Lorsque l’on étudie les écrits de ces « éveilleurs » de la Tradition Primordiale, il importe absolument de garder à l’esprit qu’il s’agit de spiritualité et non de politique. Ainsi, avoir de la curiosité pour l’islam soufi dans le cadre de l’étude de la Tradition ne signifie-t-il en aucun cas une quelconque adhésion à cette doctrine ésotérique, encore moins à l’islam exotérique et politique – c’estàdire fondé sur la sharî’a. Aussi certains laisseraient-ils entendre, toujours en adoptant un point de vue politique, que la Tradition Primordiale conduirait à l’universalisme, donc in extensio, à l’uniformisation du monde, soit le projet des mondialistes. C’est encore une déduction biaisée. Effectivement, la Tradition est unicité donc universel certes, mais elle se fonde, par ailleurs, simultanément sur la multiplicité des voies, tels les nombreux rayons reliant la circonférence d’un cercle à son centre. En outre, ces voies sont de facto « identitaires » car issues de cultures spirituelles et/ou religieuses différentes (taoïsme, soufisme, ésotérisme chrétien, alchimie, pythagorisme, etc.), elles-mêmes fondés sur une base humaine ethnique particulière.

Ces considérations étant dorénavant établies, nous pouvons maintenant évoquer divers perspectives présentes dans la première œuvre majeure de Frithjof Schuon : De l’unité transcendante des religions, ainsi que du reste de son œuvre.

Schuon Transcendance

Le thème central de l’ouvrage concerne donc les différences entre l’aspect exotérique et l’aspect ésotérique des religions, c’est-à-dire pour Schuon le christianisme et l’islam principalement ainsi que l’hindouisme. Pour autant l’auteur, et ce, bien qu’il privilégie évidemment la voie ésotérique, ne dénigre pas l’exotérisme : « L’aspect exotérique d’une tradition est donc une disposition providentielle qui, loin d’être blâmable, est nécessaire, vu que la voie ésotérique ne saurait concerner, surtout dans les conditions actuelles de l’humanité terrestre, qu’une minorité, et qu’il n’y a pas de meilleure chose, pour le commun des mortels, que la voie ordinaire du salut. » L’exotérisme est toutefois forcément limité en vertu de son rôle doctrinale – il est avant tout une « forme » là où l’ésotérisme est un « esprit » – ce qui, de fait, n’est ni un problème en soi, car elle se destine à la masse, ni un problème pour les initiés, même si les deux voies semblent de prime abord s’opposer. Elle correspondent respectivement à un type « d’homme passionnel [qui] s’approchera de Dieu moyennant l’action dont le support sera une morale [et à un autre type,] l’homme contemplatif [qui] s’unira à son Essence divine moyennant la concentration dont le support sera le symbolisme ». Pour Schuon, les religions sont ainsi transcendées de façon unitaire dans l’ésotérisme. Il perpétue en cela le message de René Guénon qui n’hésitait pas à piocher dans les « traditions ésotériques » les plus diverses.

De l’unité transcendante des religions est un livre extrêmement riche, dense du fait de ses nombreuses réflexions et surprenant en ses multiples digressions. Certes, Frithjof Schuon se montre parfois excessivement rigide à nos yeux. Rigidité toute monothéiste, pour ne pas dire toute musulmane, chose que l’on ne discerne pas, par exemple, dans les écrits de René Guénon. Mais qu’importe ! Le lecteur qui souhaite ouvrir son horizon concernant la Philosophia Perennis ne peut pas perdre son temps à la lecture de ce roboratif essai.

Thierry Durolle

Frithjof Schuon, De l’unité transcendante des religions (1948), L’Harmattan, coll. « Théôria », 2014, 180 p., 17,10 €.