Thomasset perdu et retrouvé ! par Rodolphe BADINAND

Hourra ! Les Pages Bourguignonnes de Johannès Thomasset sont rééditées. Dans le panthéon des écrivains enracinés, Thomasset demeure un illustre inconnu. Au début de son roman historique sur Léon Degrelle et la division Wallonie, Saint-Loup l’évoque sans trop s’y attarder. Mais, grâce à ce volume qui regroupe l’ensemble de son œuvre, l’honnête homme a enfin la possibilité de découvrir les idées de ce fier Bourguignon. Il ne sera pas déçu.

Écologiste avant l’heure, nordiciste et défenseur de sa patrie charnelle, la Bourgogne, Thomasset fait l’éloge de la paysannerie et s’exprime en véritable païen. « Il y a, écrit-il, dans la nature deux grandes choses dont la contemplation est salutaire entre toutes : les montagnes et les arbres. Ces deux puissances, divines et vivantes, évoquent pour nous l’indépendance et la beauté. »

Fin connaisseur de la géographie, de l’ethnologie, de l’histoire et de la psychologie de sa contrée, Thomasset a composé ce recueil de textes divers dont le fil conducteur s’appelle l’esprit burgonde… À côté de belles monographies consacrées aux montagnes, aux forêts, au calcaire, il clame son amour pour Dijon et Cluny, sa détestation d’Autun la Romaine et sa désespérance de Roanne l’industrieuse. On y trouve aussi des articles historiques qui saluent « l’aventure bourguignonne » du duc « Karl le Hardi », et deux longues analyses parues dans Stur, la revue bretonne d’Olier Mordrel, sur l’étroite dépendance des campagnes aux villes et aux colonies d’Outre-mer. Ses critiques acerbes du monde urbain, industriel et moderne sont sans concession aucune comme le sont ses carnets de voyage d’outre-Rhin, ses « Impressions d’Allemagne », qui témoignent d’une puissante germanophilie. Chaque page est à méditer, car Thomasset expose une vision – osons employer l’adjectif – prophétique. Cependant, les sommets de cet ouvrage restent « Les merveilleuses victoires de l’Empereur Ulrich » et les poèmes en prose de son « hétéronyme » Hans-Otto Baer.

« Les merveilleuses victoires de l’Empereur Ulrich » est une nouvelle d’anticipation d’une très grande originalité. Par un stratagème  ô combien ingénieux (et drolatique), le narrateur se retrouve projeter dans le futur. Il découvre que la République française a laissé la place à un Empire européen en guerre contre la mercantile Amérique. Il apprend qu’un rejeton de la dynastie des Hohenstaufen, Ulrich, releva l’Allemagne après la Grande Guerre, stabilisa la Mitteleuropa et créa une Confédération du Saint-Empire. Puis, il mit un terme définitif à la chienlit républicaine française en chassant le gouvernement et les politiciens parasites. Clément et inspiré, l’Empereur Ulrich déjacobinisa l’Hexagone. Il redonna leur liberté aux provinces qu’il regroupa en trois cercles d’influence celtique, germanique ou latine, tandis qu’il octroyait à Paris, Lyon et Marseille le statut de ville libre. Ulrich rétablit même le roi de France afin qu’il serve « d’arbitre dans les conflits entre les anciennes provinces ». Désormais, « cet agrégat de petites patries composait une nouvelle et immense Patrie, et celle-ci n’était point tyrannique ». Ainsi, et « par le jeu des alliances, l’Europe se trouva unifiée dans la Grande Confédération du Saint-Empire ».

Au nombre de onze, les « Poèmes de Hans-Otto Baer » constituent un genre poétique viril à mi-chemin entre les aphorismes de Nietzsche et ceux de René Quinton. Telles les vagues furieuses d’une saine tempête, Thomasset assène des vérités trop souvent cachées. On lit avec gourmandise : « La France de Quatre-vingt-treize a mêlé, dispersé les hommes. Depuis ce temps odieux l’Europe vit sous les armes et le poison des révoltes pénètre les cœurs, ronge les cités. » De ces chants splendides et énergiques, le plus beau est « Debout, Europe ! ». Il faut se régaler de ce ton intempestif et prémonitoire. « Là est la vraie guerre, la vaste guerre. Celle de la Sagesse contre la Ruse, de la Pensée contre le Calcul, de l’Europe contre l’Amérique, d’un monde lentement formé, fortement fondu, étroitement ordonné, contre la horde de Barbares que le hasard fit heureux. » Hymne grandiose à l’alliance franco-allemande, noyau vital à toute véritable Europe, Thomasset n’hésite pas à faire des recommandations toujours valables. « Paix sur le Rhin et guerre sur l’Océan. Parez à l’Est, parez à l’Ouest. Deux ne sont pas trop, ni trois, ni plusieurs. Debout toute l’Europe autour de l’Empire. Face à l’Asie, Allemagne ! Face à l’Amérique, France ! Et debout, Europe, debout ! »

À la Libération, on jugea utile de condamner à cinq ans de prison le Bourguignon alors qu’il était resté hors de la Collaboration. Son crime ? Avoir accepté la publication en 1942 en allemand de ses Pages Bourguignonnes sous le titre de Verülltes Licht. Geist und Landschaft von Burgond. En fait, il fallait un prétexte pour faire taire un si grand gêneur. Ce fut réussi puisque Johannès Thomasset se mura dans un silence qui se prolongea jusqu’à sa mort en 1974. Puisse ce livre parler à sa place et transmettre à tous les hommes libres d’Europe une merveilleuse jubilation !

Rodolphe Badinand

• Johannès Thomasset, Pages Bourguignonnes, Éditions de l’Homme libre, 2001, 193 p, 20,82 €.

• Une première version est parue dans Éléments, n° 103, décembre 2001, et fut mise en ligne, une première fois, sur Europe Maxima le 14 août 2005.