Thierry Maulnier par Georges FELTIN-TRACOL

Bonsoir,

Né en 1909 et décédé en 1988, Thierry Maulnier (pseudonyme de Jacques Talagrand) chroniquait pour Le Figaro dès l’immédiate avant-guerre jusqu’à 1987. Co-auteur – avec Dominique Aury, future Pauline Réage d’Histoire d’O, et pseudonyme d’Anne Desclos -, en 1939 de l’anthologique Introduction à la poésie française, dramaturge avec Le Profanateur (1952) et Le Soir du Conquérant (1983), administrateur aux côtés de son épouse, l’actrice Marcelle Tassencourt, du Théâtre Montansier à Versailles, Thierry Maulnier cumulait les honneurs. Il siégeait à l’Académie Française depuis 1964.

Cependant, derrière le vernis du notable de la République des Lettres perçait une autre personnalité, plus politique, plus engagée, plus polémique aussi. Dans les années 1930, Thierry Maulnier participa au non-conformisme de cette décennie en animant l’aile nietzschéenne de la « Jeune Droite » issue du néo-maurrassisme critique. Son engagement européen fut tardif comme d’ailleurs celui de son ami Jean de Fabrègues, chef de file au sein de cette même « Jeune Droite » du courant catholique. Auteur remarqué en 1938 d’Au-delà du nationalisme, Maulnier traverse en virtuose les affres de la Seconde Guerre mondiale. Rédacteur à L’Action Française, il s’assure de nombreux contacts tant auprès des réseaux de la Résistance qu’avec certains cénacles de la Révolution nationale.

La paix revenue, Thierry Maulnier adopte l’idée fédéraliste européenne en France que diffusent de nombreux cadres inférieurs et intermédiaires de l’ancien État français. Ainsi intègre-t-il le comité de rédaction de la revue Fédération d’André Voisin (alias André Bourgeois) et rejoint avec plus de dix années de retard les perspectives novatrices du groupe L’Ordre Nouveau (Denis de Rougemont, Alexandre Marc, Robert Aron). Son « européisme » demeure toutefois plus culturel que politique. En 1964, il insiste fortement sur les origines de notre civilisation à travers Cette Grèce où nous sommes nés. Cet intérêt pour la patrie d’Homère lui fera écrire dans Les vaches sacrées (Gallimard, 1977) l’aphorisme suivant : « Nous avons à faire notre avenir au moyen des ressources de ce passé qui fait notre substance et dont nous ne sommes pas responsables. Nous devons faire avec ce dont nous sommes faits (p. 211) ».

Maulnier USA

À l’automne 1968, Thierry Maulnier accepte la proposition de Dominique Venner : fonder l’Institut d’études occidentales (IEO). Cette initiative entend contrer par une vaste offensive des idées (des colloques annuels et une revue, Cité Liberté, dirigée par Jean-Claude Bardet) la mode gauchiste. En quelque trois années, l’aventure de l’IEO présidé par Maulnier, permettra à la future « Nouvelle Droite » de prendre son envol métapolitique. Outre une présence remarquée au XIIe colloque du GRECE en 1977, Thierry Maulnier figurera au comité de patronage de la revue Nouvelle École d’Alain de Benoist

Anti-communiste farouche (La Face de Méduse du communisme en 1952) et spécialiste de La Pensée marxiste (1948), il envisage surtout le projet européen comme un bouclier au péril soviétique. En 1968, il adresse une Lettre aux Américains (Edmond Nalis éditeur) dans laquelle il se montre atlantiste. « Si l’idée européenne est nécessaire et féconde, n’oublions pas que, même réalisée dans les faits, l’Europe occidentale ne se suffit pas, écrit-il dans cette Lettre. Si elle dispose d’hommes en nombre suffisant et d’un équipement technique et industriel de bonne qualité, elle ne possède ni l’espace, ni les ressources en matières premières et en énergie qui lui permettraient de lutter à armes égales dans la compétition pacifique et au besoin de se défendre contre le puissant voisin de l’Est. […] La vocation de l’Europe occidentale est dans un système atlantique, parce que seul ce système nous assure l’appui permanent de la seule très grande nation qui soit parente des nôtres par un même prix attaché à la liberté de l’homme et par des valeurs de culture, et parce que les insuffisances de base de notre économie de transformation nous imposent de maintenir d’intenses courants d’échanges maritimes. Ce qui ne signifie pas que les nations de l’Europe occidentale ne doivent pas être unies d’abord entre elles par des liens privilégiés (pp. 150 – 151). »

Bien plus tard, dans L’étrangeté d’être (Gallimard, 1982), il estimera que « ce que les nations de l’Occident européen ont fait de plus grand, elles l’ont fait ensemble, et elles le faisaient ensemble alors même qu’elles ne le savaient pas et se battaient (p. 276) ». Dans le contexte propre à la Guerre froide, Thierry Maulnier ne distingue pas l’Europe de l’Occident et emploie ces termes comme des synonymes historiques et géopolitiques. Ce moraliste stoïcien rappelle au crépuscule de sa vie la loi d’airain de l’histoire. « Nous autres, Européens, ne voyons pas les choses à travers les lunettes de notre propre désastre. Nous venons de vivre non la décolonisation, mais la victoire de certains colonisateurs aux dépens des autres, non la fin des empires, mais la chute de certains empires et l’ascension d’empires neufs (Les vaches sacrées, p. 188). » Éternel recommencement des cycles historiques…

Au revoir et dans quatre semaine !

Georges Feltin-Tracol

Chronique n° 10, « Les grandes figures identitaires européennes », lue le 10 octobre 2017 à Radio-Courtoisie au « Libre-Journal des Européens » de Thomas Ferrier.