Sur l’Homme et la Technique par Thierry DUROLLE

Il est dans ce monde des personnes dont les intuitions anticipent les changements des temps. Oswald Spengler, indéniablement, en fait partie. Sa notoriété est notamment le fruit du colossal travail fourni dans son Déclin de l’Occident (1), une œuvre qui marqua son temps. L’Homme et la Technique (2), qui se voulait le développement de réflexions développées dans son ouvrage de référence, vient justement d’être réédité par RN Éditions.

RN_SPENGLER_HOMME-ET-TECHNIQUE-179x300

Les « années décisives » de l’époque d’Oswald Spengler ont, mutadis mutandis, en commun avec les nôtres ce sentiment d’urgence et d’incertitudes, un interrègne où les tensions multiples sont omniprésentes. La relecture de l’œuvre de Spengler semble être au goût du jour. Michel Onfray, philosophe normand que l’on ne présente plus, vient précisément de sortir un livre intitulé Décadence (3). L’influence « spenglérienne » est évidente, la décadence appelle le déclin. En outre il faut souligner – et saluer ! – l’évolution de la pensée d’Onfray qui, au départ hédoniste et gauchisante, s’achemine vers un socialisme bien compris, un panthéisme cosmique et maintenant une analyse de notre époque qui tend à se calquer sur la nôtre. Cette réédition de L’Homme et la Technique s’agrémente donc d’une préface de Michel Onfray qui ne manque pas de faire ressortir l’importance de la pensée de Nietzsche chez Oswald Spengler.

L’Homme et la Technique présente une généalogie de la Technique. Partant de l’Homme pré-civilisationnel, pour ainsi dire, qui l’emploie comme « tactique », sa réflexion se termine par la décadence de la civilisation occidentale (au sens de l’auteur, soit la « calcification » d’une culture). Certes, avant de revêtir un aspect tragique, la question de la Technique s’inscrit tout d’abord dans un dépassement de l’espèce humaine. C’est dans ce cadre bien précis que Spengler opère une distinction radicale (et tout nietzschéenne) entre « herbivores » et « carnivore », l’Homme appartenant, en prédateur suprême, à cette dernière catégorie. Ainsi s’affranchit-il de son animalité via l’outil et les armes qu’il fabrique. Le langage apparaît et l’Homme oppose ensuite la culture à la nature. Puis c’est l’emballement de la technique qui ira de paire avec l’idéologie du Progrès… Notre civilisation européenne franchit dès lors un point de non-retour. Spengler qualifie d’ailleurs cette dernière de « faustienne ». Elle est à ses yeux éminemment tragique de par son côté technique débridé. À situation tragique, comportement tragique. C’est l’attitude qu’il nous propose d’ailleurs d’adopter. « Persévérer comme ce soldat romain […] qui périt parce qu’on avait oublié de le relever lorsque le Vésuve entra en éruption. »

Avant-goût d’un ouvrage qui ne verra jamais le jour, cet essai est riche d’enseignement et constitue une introduction idéale à la pensée d’Oswald Spengler. Enrichi d’une préface de Michel Onfray ainsi que d’une postface de Gilbert Merlio, ce livre tombe bien, d’autant que notre monde se soumet, de la pire des manières, aux déviances de la Technique…

Thierry Durolle

Notes

1 : Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident (2 tomes), Gallimard, coll. « La Bibliothèque des idées », 2000.

2 : en référence à Oswald Spengler, Années décisives, Copernic, coll. « L’Or du Rhin », 1980.

3 : Michel Onfray, Décadence, Flammarion, 2017.

Oswald Spengler, L’Homme et la Technique, RN Éditions (135, rue Saint-Dominique, 75007 Paris), 2016, 105 p., 28,90 €.