Sur les runes par Thierry DUROLLE

Dans notre patrimoine culturel européen les runes tiennent une place de choix en suscitant la curiosité des néo-païens et/ou des nombreux amoureux des cultures scandinaves. Ce système particulier d’écriture soulève un certain nombre de questions quant à son origine et à son utilisation exacte. Simple système d’écriture ? Symboles magiques ? Outil divinatoire ? Alain de Benoist, que l’on ne présente plus, tente d’apporter une réponse avec son nouveau livre, L’écriture runique et les origines de l’écriture.

L’auteur de Comment peut-on être païen ? (1), il ne faut pas l’oublier malgré la sortie de livres principalement consacrés à l’histoire des idées politiques, a honoré les traditions d’Europe dans de nombreux ouvrages, notamment à l’époque de son implication au sein du GRECE. Dans ce nouvel essai portant sur les runes, Alain de Benoist envisage le sujet de façon profane : c’est l’écriture runique dont il est question ici et nullement la magie qui en découle, bien que cet aspect soit lui aussi abordé. Il est également fait mention du futhark ancien, c’est-à-dire l’ensemble constitué de 24 signes. Ce dernier « cesse d’être utilisé au VIIIe siècle. Un nouveau futhark réduit à 16 signes apparaît au début du IXe siècle dans les îles danoises et en Suède méridionale. C’est lui qui sera utilisé durant l’époque dite des Vikings ».

L’écriture runique « semble faire son apparition à peu près au début de notre ère et restera d’usage courant jusque vers le XIVe siècle, époque à laquelle elle commencera à sortir de l’usage ». Réminiscence d’un passé païen, l’usage magique des runes persista longtemps en Islande par exemple. L’une des particularités de l’écriture runique réside dans le fait qu’elle est une « écriture acrophonique, ce qui signifie que chaque rune porte un nom qui lui est propre, le phénomène initial de ce nom déterminant la valeur phonétique de la rune ». Autre particularité, et non des moindres, « l’écriture runique, depuis ses origines, se trace aussi bien de droite à gauche que de gauche à droite, de bas en haut ou de haut en bas, en lignes verticales ou en lignes horizontales. Elle peut aussi s’écrire en mode boustrophédon (c’est-à-dire en changeant de direction d’écriture à chaque ligne à la façon dont la charrue tirée par le bœuf laboure un champ) ».

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On dénombre environ 6 900 inscriptions runiques dont la majorité a été découverte en Scandinavie (« 4 000 en Suède, 1 600 en Norvège, 850 au Danemark ») avec également une majorité d’inscriptions en vieux futhark. Il est difficile de dater les plus anciennes de ces inscriptions. Mais Alain de Benoist précise que « la thèse communément admise est que l’on peut raisonnablement dater l’apparition d’une écriture d’une centaine d’années environ avant sa première attestation connue ». Bien que de nombreuses inscriptions soient attestées sur des parois rocheuses ou des pierres bauta, il semblerait que le bois fut une matière privilégiée pour graver les runes. Hélas ! ces supports ne purent passer l’épreuve du temps…

En ce qui concerne l’origine des runes « différentes thèses ont été émises sur l’époque à laquelle l’écriture runique a été créée et sur ceux qui en auraient été les inventeurs. […] Aucune, en tout cas, de fait l’unanimité ». Si l’on évacue d’office la thèse d’une origine germanique ou celtique (les runes seraient-elles un dérivé de l’Ogam ?), les théories latine, grecque et nord-italique ont chacune leurs partisans et leurs… détracteurs. Le problème est que « si l’écriture runique a été tirée d’un alphabet méditerranéen, on devrait s’attendre à ce que les plus anciennes inscriptions se trouvent dans le sud de l’Europe. Or c’est tout le contraire […] plus on descend vers le Sud, moins on en trouve; plus on monte vers le Nord, plus elles deviennent nombreuses ». Par conséquence, « les runologues ne sont pas parvenus à identifier avec quelque certitude que ce soit un alphabet méditerranéen spécifique comme étant la source d’où le futhark aurait pu dériver ».

Alain de Benoist penche pour une hypothèse « selon laquelle l’usage des runes en tant que signes ou que symboles a précédé leur usage en tant qu’écriture ». Cette hypothèse est la seule qui « puisse aider à rendre compte de l’ordre particulier du futhark et, peut-être plus encore, du regroupement des runes en trois aettir. Les runes, utilisées antérieurement à des fins religieuses, magiques, oraculaires ou divinatoires, seraient devenues une écriture au contact d’un alphabet issu des cultures méditerranéennes et faisant usage de lettres en partie identiques à elles ». Cependant « elles auraient conservé leur ordre originel et leur division en trois séries de huit. Les noms qu’elles portent seraient un témoignage supplémentaire de cet usage antérieur à leur emploi comme écriture ». Bref, « l’écriture runique résulterait ainsi de la fusion d’une écriture alphabétique avec des signes symboliques utilisés antérieurement ».

On le sait peut-être : le mot « rune » se traduit communément par « mystère ». L’usage des runes dans un cadre magico-religieux n’est plus à démontrer également. C’est donc tout naturellement qu’Alain de Benoist revient sur cette aspect magique de l’écriture runique, aspect lui aussi sujet à débat chez les runologues. L’auteur rend compte de l’usage divinatoire des runes, de leur révélation à Odhinn/Wotan et de la magie runique dans les sagas. Puis l’auteur développe une thèse toute personnelle quant au classement des runes en trois groupes de huit runes (les aettir) et les trois phases de la Lune : « Le futhark comprend 24 signes répartis en trois séries de huit, tout comme le cycle lunaire comprend 24 nuits réparties en trois séries de huit (lune montante, pleine lune, lune descendante), auxquelles s’ajoutent cinq nuits sans lune (ou « lune noire »). » Il voit également un lien d’un point de vue zodiacal car « les 24 runes correspondraient à 12 constellations ou astérismes représentés chacun par deux runes consécutives ». Pourquoi pas ? Nos ancêtres étaient loin d’être ignorants en la matière.

La dernière partie de l’ouvrage n’a rien à voir avec les runes, mais traite des écritures phéniciennes, étrusques et latines principalement. Bien que très intéressante, surtout dans une perspective historique, le lecteur peut se demander du bien fondé de la présence de cette partie dans un livre a priori consacré aux runes…

Sans rien révolutionner ou apporter d’autres éléments à l’étude du sujet discuté, L’écriture runique et les origines de l’écriture, livre synthétique et simple d’accès, constitue un bon départ pour quiconque souhaite aborder ce sujet passionnant. Comme à son habitude, Alain de Benoist cite bon nombre d’auteurs, dans ce cas des runologues, ce qui permet d’orienter le néophyte dans sa recherche future. C’est un ouvrage en définitive de vulgarisation dans son acception positive. Il ne faudra pas en revanche espérer y lire un traité sur l’étude magique de l’écriture runique. Pour cela des auteurs tels Paul-Georges Sansonetti (2) ou Edred Thorsson (3) sauront en contenter les amateurs. Enfin, il faut noter la qualité du livre en lui-même, présentant une magnifique couverture au pelliculage mi-brillant mi-mat assorti de nombreuses illustrations à l’intérieur, le tout pour un prix fort raisonnable !

Thierry Durolle

Notes

1 : Alain de Benoist, Comment peut-on être païen ?, Albin Michel, 1981, réédition Avatar Éditions, 2009.

2 : Paul-Georges Sansonetti, Les runes et la Tradition Primordiale, Exèdre, 2008.

3 : Edred Thorsson, Runelore, Pardès, 1999.

Alain de Benoist, L’écriture runique et les origines de l’écriture, Éditions Yoran Embanner, 2017, 224 p., 13 €.