Sur le populisme en 2017 (entretien avec Alain de Benoist)

Éditorialiste à la revue Éléments et directeur des revues Nouvelle École et Krisis, journaliste et philosophe, Alain de Benoist vient de publier Le moment populiste.

Vu l’actualité politique nationale et internationale, la parution de cet ouvrage ne pouvait que susciter l’attention d’Europe Maxima qui a souhaité interroger l’auteur sur ce qu’il entend par « populisme ».

Europe Maxima : Alain de Benoist, vous datez la poussée populiste française de la victoire du « non » au référendum de 2005 et de la spoliation de cette dernière avec l’adoption par le Parlement du traité de Lisbonne. Serait-ce la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ? Cet événement marque-t-il, en France du moins, la rupture entre le peuple et les élites ?

Alain de Benoist : La poussée populiste a certainement commencé plus tôt, mais on peut prendre cette date à titre symbolique. Lors du vote sur le projet de traité constitutionnel européen, on a vu toutes les autorités politiques et morales prendre position pour le « oui », ce qui n’a pas empêché le peuple de dire « non ». Le contraste était saisissant. L’adoption par le Parlement du traité de Lisbonne l’était tout autant, puisqu’elle illustrait comment la souveraineté parlementaire s’est substituée à la souveraineté populaire pour décider le contraire de ce que le peuple voulait.

Europe Maxima : Le phénomène populiste procède indubitablement d’une crise de la démocratie. En effet, cette dernière, au contact notamment de l’idéologie des droits de l’homme et du libéralisme, a en quelque sorte muté. Comment, d’un système politique participatif et représentatif, sommes-nous arrivés à un système gestionnaire, à une gouvernance qui s’est débarrassée du peuple ?

Alain de Benoist : Je ne pense pas qu’on puisse parler de « mutation ». La démocratie libérale n’a jamais été un système participatif, puisqu’elle se fonde sur la notion de représentation. Cela signifie, comme l’avait bien vu Rousseau, que le peuple n’est souverain que le jour de l’élection : dès le lendemain, ses représentants deviennent titulaires de la souveraineté dont il s’est dessaisi à leur profit. La gouvernance gestionnaire résulte d’une dépolitisation à laquelle le libéralisme a toujours aspiré, à la fois parce qu’il se méfie du peuple, dont les réactions sont imprévisibles, et parce qu’il est convaincu que les choix politiques doivent être décidés par « ceux qui savent ». Cette gouvernance revient à calquer le gouvernement des hommes sur l’administration des choses. La notion même de « gouvernance » vient d’ailleurs de la culture d’entreprise.

Europe Maxima : Parallèlement à la mutation de la démocratie, le peuple-« démos » (et par conséquent le peuple-« ethnos ») a quant à lui cédé sa place à la société civile, soit à une « addition de groupes d’intérêt », ce qui va de pair avec le caractère gestionnaire de la fonction politique et publique. Des gouvernés ou des gouvernants, lesquels détiennent selon vous le potentiel de rétablir cette « symbiose politique » qu’est la véritable démocratie ?

Alain de Benoist : Le peuple-démos n’est pas la même chose que le peuple-ethnos. Le premier désigne le peuple en tant que pouvoir constituant seul capable de conférer une légitimité politique à ceux qui gouvernent, tandis que le second est une notion prépolitique correspondant au peuple tel qu’il a été façonné par son histoire, sa culture et ses mœurs. Il faudrait encore y ajouter le peuple-plebs, c’est-à-dire les classes populaires dominées. L’une des grandes caractéristiques du populisme et d’associer, dans des proportions variables, ces trois acceptions du mot « peuple ». Quant à votre question, elle est faussement naïve : quand les gouvernants ont failli, c’est évidemment aux gouvernés de décider à leur place.

Europe Maxima : À vous lire, le libéralisme se révèle être un véritable foyer d’infection. Aux États-Unis, le milliardaire Donald Trump a été élu président avec un discours résolument populiste, soit des promesses pleines d’espoir pour les classes sociales perdantes de la mondialisation. Croyez-vous que les Américains tiennent enfin une élite « sensée » et résolue à les écouter ?

Alain de Benoist : Le libéralisme n’est pas un « foyer d’infection », mais une idéologie dont les fondements et les présupposés (l’individualisme, l’axiomatique de l’intérêt, le primat du privé sur le public, la « liberté des Modernes », etc.) sont tout simplement faux. Le cas de Donald Trump est très particulier, et sa personnalité m’inspire des sentiments pour le moins mitigés. Mais nous manquons encore de recul pour juger véritablement de sa politique. Dans l’immédiat, je crois nécessaire de distinguer le « phénomène Trump », c’est-à-dire la puissante vague de ressentiment envers l’Establishment qui a rendu possible l’élection de Trump, et le personnage lui-même.

Europe Maxima : Dans votre dernier ouvrage, Le moment populiste. Droite-gauche, c’est fini !, vous renvoyez justement dos à dos ces deux notions. Cela veut-il dire que vous êtes partisan de l’idée de troisième voie ?

Alain de Benoist : Plus que les renvoyer dos à dos, je montre que leur contenu n’a cessé d’évoluer avec le temps. La notion de « troisième voie » est sympathique, si on la prend au sens de l’Aufhebung (la synthèse-dépassement hégélienne), mais elle est aussi très équivoque, car elle peut elle aussi prendre les formes les plus différentes. Je ne suis évidemment pas partisan de la « troisième voie » (third way) telle que la concevait Tony Blair – dont Emmanuel Macron est aujourd’hui l’héritier direct !

AdB populisme

Europe Maxima : Comment définissez-vous ce que vous appelez l’expertocratie ? Agit-elle dans un cadre national et/ou supranational ?

Alain de Benoist : L’expertocratie, c’est le pouvoir exercé par les experts au détriment des politiques. Elle se manifeste aussi bien au niveau national que supra-national. Les experts sont en général des gens pour qui les questions politiques sont en dernière analyse des questions techniques, ce qui implique qu’il n’y ait qu’une seule façon rationnelle de les résoudre. D’où l’idée selon laquelle « il n’y a pas d’alternative », comme le disait Margaret Thatcher. La caractéristique d’un choix politique est au contraire qu’il y a toujours une alternative. Le rôle des experts n’est pas de dire ce qu’on doit faire, mais comment il est possible de faire ce que les politiques ont décidé de faire. L’expertocratie contribue aujourd’hui puissamment au déploiement de la pensée unique.

Europe Maxima : Toujours dans le même ouvrage, nous trouvons un chapitre consacré aux « conservateurs de gauche ». Peut-on résumer le conservatisme de gauche à un socialisme se positionnant contre l’idéologie du progrès ? Le conservatisme de gauche n’est-il pas en réalité un oxymore ? Vous n’êtes pas sans savoir que la gauche pré-socialiste est à l’origine du libéralisme…

Alain de Benoist : Ceux qu’on a appelés, au Canada notamment, les « conservateurs de gauche » sont en général des socialistes conscients, à la suite de George Orwell, Marcel Mauss, Walter Benjamin ou Guy Debord, que toute critique socialiste comporte nécessairement un « moment conservateur ». Plus largement, ce sont des gens « de gauche » qui ont réalisé que les liens organiques propres aux sociétés traditionnelles pouvaient être un frein à un monde libéral fondé sur l’illimitation du capital, la recherche obsessionnelle du profit et la privatisation des derniers biens communs. Jean-Claude Michéa a longuement développé ce thème dans ses ouvrages. Si le libéralisme est à l’origine une idéologie « de gauche », le socialisme originel n’avait, lui, rien de libéral. Proudhon disait d’ailleurs : « Le vrai conservateur, c’est moi ; je conserve la société réelle ». Ce n’était pas un oxymore.

Europe Maxima : En dernière analyse, nous sommes en droit de nous demander si être conservateur n’est pas tout simplement remettre au centre du politique la notion salutaire de limite ?

Alain de Benoist : C’est l’une des acceptions possibles du mot « conservateur ». Elle a le grand avantage de montrer que c’est le « conservatisme libéral » qui représente véritablement un oxymore. Beaucoup de « conservateurs », malheureusement, continuent d’adhérer à un système économique, le capitalisme libéral, qui détruit systématiquement tout ce qu’ils entendent conserver.

Europe Maxima : Parler de « moment » populiste signifie qu’il s’agit d’un événement qui se rapporte à un début et à une fin. Et après ? Est-ce la dernière chance des peuples de retrouver leur souveraineté perdue ?

Alain de Benoist : La dernière chance, certainement pas, car cela signifierait que l’histoire est près de s’achever. Je dirais plutôt un phénomène qui est en train de transformer radicalement le paysage politique, et qui peut représenter une chance à saisir. Le populisme, à cet égard, participe pleinement de l’époque de transition dans laquelle nous vivons. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’en sortira nécessairement que de bonnes choses.

Europe Maxima : Tout au long de votre livre, et même au-delà de celui-ci, vous citez abondamment des « penseurs de gauche », comme par exemple Jean-Claude Michéa, Costanzo Preve, Serge Latouche ou Ernesto Laclau. Aurons-nous droit un jour de votre part à un Vu de gauche ?

Alain de Benoist : Mais ce livre a déjà été écrit, à ceci près qu’il s’intitulait Vu de droite ! Je vous rappelle qu’il s’ouvrait sur les lignes suivantes : « Pour l’heure, les idées que défend cet ouvrage sont à droite ; elles ne sont pas nécessairement de droite. Je peux même très bien imaginer des situations où elles pourraient être à gauche ». Nous y sommes. 

Europe Maxima : Depuis quelques mois, vous avez fait l’objet d’un long article d’Ariane Chemin dans Le Monde, d’une recension par Charles Jaigu dans Le Figaro et d’une invitation sur France Culture. Le temps de votre exclusion médiatique s’achèverait-il ?

Alain de Benoist : Je n’ai jamais, fort heureusement, été totalement exclu du paysage médiatique, mais en effet, the times they are a-changing, comme disait Bob Dylan. En clair : la banquise idéologique a commencé de fondre. Cela dit, une recension, un article et une émission de radio ne font pas le printemps. Il reste, à droite comme à gauche, des poches de résistance. On continuera à les forcer.

Propos recueillis par Thierry Durolle

Alain de Benoist, Le moment populiste. Droite-gauche, c’est fini !, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 333 p., 23,90 .