Sur Le Front du Cachalot (entretien avec Pierre Le Vigan)

Patrick Kéridan : Vous publiez ces jours-ci chez Dualpha un livre au titre bizarre. C’est quoi Le Front du Cachalot ?

Pierre Le Vigan : C’est le recueil de mes carnets, publiés, pour une bonne part dans la revue Éléments, et pour le reste, inédits, même si quelques-uns ont été publiés sur Internet, sur le site électronique L’Esprit européen.

P.K. : Pourquoi ce titre ?

P.L.V. : C’est une allusion à Moby Dick, le livre d’Herman Melville. J’invite à lire l’introduction de mon livre pour en savoir plus.

P.K. : Vos carnets portent sur quoi ?

P.L.V. : Sur beaucoup de sujets, de la politique à l’art, la littérature, la philosophie. D’une manière générale, cela porte sur le sens que chacun essaie de donner à sa vie et sur le regard que l’on peut porter sur le monde, notre monde, et l’expérience que l’on a du monde.

P.K. : Est-ce un journal ? Un journal intime ?

P.L.V. : Ce n’est certainement pas un journal intime, qui n’aurait guère d’intérêt. Je ne comprends d’ailleurs pas bien le concept de « vie privée » : privée de quoi ? la vie est privée et publique tout ensemble. Quand je parle sur Radio Courtoisie, par exemple, c’est un « événement » (un tout petit événement bien sûr) à la fois public et privé. On n’a qu’une vie. On est pleinement soi-même tout le temps.

Si j’avais le goût de dévoiler tel ou tel ou tel aspect de mon « intimité » (sic), cela n’aiderait pas à mieux comprendre mes écrits, alors, à quoi bon ?

P.K. : C’est un journal politique ?

P.L.V. : Oui, à certains égards. Je suis passionné par la politique car même quand elle parait nulle, comme le second tour de 2007 Sarkozy – Royal, cela en dit long sur notre société. De ce fait, je fais allusion à divers événements politiques dans les carnets regroupés dans Le Front du Cachalot.

P.K. : Vos carnets correspondent à quelle période d’écriture  ?

P.L.V. : J’ai commencé à les écrire fin 2001. La partie publiée s’arrête à la fin de l’année 2008.

P.K. : Vous avez sous-titré Le Front du Cachalot « Carnets de fureur et de jubilation ». Pourquoi ?

P.L.V. : Parce que, à mon sens, la fureur, l’indignation sont très proches de la jubilation, du réjouissement. Dans les deux cas, ce sont des passions. On ne peut pas vivre vraiment sans passions.

P.K. : De qui vous sentez-vous proche sur le plan intellectuel ?

P.L.V. : Dans les disparus, je citerais Philippe Muray, qui n’était pas seulement drôle, mais disait des choses très profondes sur nos sociétés. Dans les vivants, je partage beaucoup des soucis et de réactions d’Alain Finkielkraut. Toutefois, je me sépare certainement de lui sur la politique de l’État d’Israël que je juge parfaitement détestable et indigne.

P.K. : Et Alain Soral ?

P.L.V. : Alain Soral est un esprit fin. Je suis la plupart du temps d’accord avec lui sur les sujets importants.

P.K. : Pourquoi votre passion pour la philosophie ?

P.L.V. : Ce n’est pas le goût de l’érudition en soi, simplement, je ne vois pas très bien comment échapper à certaines questions.

P.K. : Vous êtes un intellectuel, Pierre Le Vigan ?

P.L.V. : Je me sens surtout un travailleur. Accessoirement, j’aime assez bricoler, et pas seulement écrire. Il n’y a pas un jour qui ne soit pour moi un jour de travail, et cela depuis bien des années. C’est d’ailleurs un peu problématique car le travail est en un sens une drogue dure. Je me sens un combattant intellectuel ou, plutôt, un combattant idéologique. En effet, je n’aime guère le mot « intellectuel ». Je suis un travailleur dans le domaine des idées donc un travailleur idéologique. Cela ne veut pas dire que je me rattache à une idéologie pré-définie. Je fais un travail qui a une dimension idéologique, ce qui est autre chose. C’est le cas même quand j’écris le plus honnêtement possible sur des sujets scientifiques comme la cosmologie. Il n’y a pas de domaine intellectuel neutre.

P.K. : Avez-vous beaucoup évolué ?

P.L.V. : Pas tant que cela. Je n’ai jamais été anti-marxiste. Au contraire, j’ai toujours trouvé beaucoup matière à réflexion dans les analyses marxistes, qu’elles soient de Marx lui-même ou de quelques uns de ses disciples intelligents (il y en a eu et il y en a). La crise profonde, économique, écologique et surtout anthropologique, que Marx avait déjà compris quant à ses prémisses, ne me fait aucunement changer d’avis sur les apports du marxisme.

P.K. : Vous avez aussi beaucoup écrit sur l’analyse existentielle, sur les types humains, comme le dandy, l’hystérique, le dépressif, le mélancolique, le paranoïaque ? D’où vous vient cette passion ?

P.L.V. : Comme pour la philosophie, c’est un seul et même mystère qui m’intéresse et, mieux, me mobilise, c’est le mystère de l’homme, de cet être (fragile bien sûr) jeté sur la terre.

P.K. : Quels sont les écrivains qui vont ont marqués ?

P.L.V. : Pier Paolo Pasolini est pour moi un des plus importants. Il est difficile, aussi, de ne pas voir dans Drieu la Rochelle un bon sismographe de la crise du monde moderne, et de l’homme en crise dans ce monde. Sur le plan plus philosophique, Heidegger et Hannah Arendt sont pour moi très importants. Nietzsche est d’un autre ordre. Nous sommes plus dans le domaine d’une résonance existentielle. Nietzsche a bien entendu tout dit sur tout, mais il n’a pas su vivre ce qu’il disait.

P.K. : Pour vous, c’est quoi un philosophe ?

P.L.V. : C’est quelqu’un qui pose les bonnes questions. Ce peut être ainsi Michel Meyer, ou Jeanne Hersch, ou Alain de Benoist.

P.K. : Que pensez-vous du monde moderne ?

P.L.V. : Il est terriblement vulgaire.

P.K. : Et du monde d’hier ?

P.L.V. : Il était très dur mais sans doute moins vulgaire.

P.K. : Que pensez vous du retour à la morale que nous observons aujourd’hui, aussi bien à droite qu’à gauche, avec les affaires Polanski et Frédéric Mitterrand ?

P.L.V. : Roman Polanski a échappé à une des persécutions les plus terribles de l’histoire, celle de l’Allemagne nazie contre les Polonais de 1940 à 1944 et contre les Juifs de Pologne plus encore. Cela lui a sans doute donné de vifs appétits de vie. C’est par ailleurs le génial cinéaste du Couteau dans l’eau. En dehors de cela, je souhaite que toute personne dans la situation de Polanski, quand bien même s’agirait-il d’un modeste maçon ou d’un instituteur voit son cas traité avec pondération, circonspection et sens du recul.

P.K. : Et Frédéric Mitterrand ?

P.L.V. : Chacun devrait savoir s’il est fait ou non pour la politique. Il est évident qu’il n’est pas plus fait pour être ministre que moi pour être député ou archevêque. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire qu’il sera le pire des ministres. Avant d’être ministre, Frédéric Mitterrand a fait des choses très intéressantes, par exemple comme documentariste et directeur de l’Olympic entrepôt.

P.K. : Vous avez publié Inventaire de la modernité avant liquidation en 2007 (Avatar Éditions, diffusion Librad et Dualpha). Quel bilan en tirez- vous ?

P.L.V. : Je souhaite qu’il provoque plus de débats. C’est un livre qui reste très actuel. Il y a une respiration entre l’Inventaire, plus théorique, et mes carnets du Front du Cachalot, plus flamboyants parfois, plus incandescents peut-être. Malheureusement, nous sommes dans une époque où les gens lisent peu. Lire, je veux dire lire vraiment, lire à fond, est un travail plus dur que beaucoup d’autres tâches.

P.K. : Demain, vous allez faire quoi ?

P.L.V. : Je continue, je travaille, j’écris. Tout travailleur idéologique libre doit se battre pour dire ce qu’il pense ; nous n’allons tout de même pas laisse le terrain libre aux éditorialistes de la grande presse, qui dépendent des puissances d’argent.

Chacun doit être à son poste, chacun doit être au travail. Le maquettiste doit être à sa maquette, le responsable de blogue doit faire vivre son blogue, le patron de journal non aligné doit se battre pour son journal. Le journaliste engagé, comme je le suis, doit écrire tant qu’il le peut. Toute bataille engagée a une petite chance d’être gagnée, toute bataille non engagée et déjà perdue. De toute façon, il faut témoigner. Nous n’avons pas l’argent, nous n’avons pas les appuis, alors, ayons la volonté et l’énergie.

P.K. : Quel est le principal défaut de la Nouvelle Droite ?

P.L.V. : L’absence d’opportunisme. C’est pour cela que beaucoup l’ont quitté.

P.K. : Sa principale qualité ?

P.L.V. : La même chose ! Plus profondément, je dirais : le sens de la continuité. La capacité de changer tout en assumant une certaine continuité vis-à-vis d’elle même.

• Propos recueillis par Patrick Kéridan

• Pierre Le Vigan, Le Front du Cachalot, Éditions Dualpha, 578 p., 35 €, disponible notamment à la librairie Primatice, 10, rue Primatice, 75013 Paris.