Sur la FANE par Georges FELTIN-TRACOL

Pour sa dix-septième livraison, les Cahiers d’histoire du nationalisme reviennent sous la plume alerte et informée de leur directeur, Franck Buleux, sur l’histoire de la FANE (Fédération d’action nationale et européenne) qui « fut probablement l’ultime tentative, sur notre territoire, de former un parti révolutionnaire, d’inspiration nationale-socialiste européenne (p. 5) ». Hormis les articles fielleux de plumitifs engagés et les travaux d’universitaires paresseux, aucune étude sérieuse n’avait jusqu’à ce jour porté sur ce mouvement original et son principal responsable (et non son supposé « Führer »), Marc Fredriksen (18 novembre 1936 – 25 novembre 2011).

Dissoute une première fois en septembre 1980, la FANE connaîtra ensuite deux autres dissolutions suite à l’annulation pour vices de forme par le Conseil d’État. « Sept ans pour dissoudre la FANE qui a pu ainsi se prévaloir d’avoir été dissoute par des pouvoirs de droite, comme de gauche, faisant ainsi un certain unanimité contre elle (p. 20). » Cela n’empêchera pas les médiats officiels de l’incriminer dans l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic à Paris, le 3 octobre 1980. Franck Buleux apporte quelques révélations. S’il revient sur la scandaleuse exploitation médiatique de cet attentat, il signale que « le gouvernement islandais a aussi essayé de manipuler l’ex-FANE ou, en tout cas, son président et, au-delà, la France ! (p. 157) »

Une existence mouvementée

« Les sept années de vie de la FANE, entre septembre 1980 et septembre 1987, ont été purement artificielles (pp. 20 – 21). » C’est la raison pour laquelle l’auteur s’arrête à cette année fatidique de 1980. Il signale néanmoins que prévoyant une probable dissolution, la FANE avait suscité dès le 1er juillet 1980 un Centre de culture européenne et des Faisceaux nationalistes européens (FNE) animés par deux sympathisants non encartés : Henry-Robert Petit et Janpier Dutrieux. Vers 1994, les FNE iront se fondre dans le Parti nationaliste français et européen de Claude Cornilleau. Marc Fredriksen en deviendra le vice-président.

La FANE a souvent suscité des controverses au sein même de la mouvance dans son sens très large, en particulier avec les formations solidaristes, puis nationalistes-révolutionnaires de Jean-Gilles Malliarakis. Cette acrimonie perdure encore aujourd’hui quand on lit les textes rageurs d’un traducteur aigri, acariâtre et atrabilaire installé au Portugal contre un historien talentueux du solidarisme et du tiercérisme…

Assez complet, l’ouvrage de Franck Buleux fournit de belles analyses socio-politiques. Outre le point de vue de Christian Bouchet et un bel hommage inédit de Paul Durand lu le jour des obsèques de Marc Fredriksen, il comporte un cahier photographique, une bibliographie et des entretiens inédits avec Paul Durand, Michel Faci et Michel Caignet. On aurait peut-être souhaité que l’auteur développât mieux les idées diffusées dans sa presse, de Notre Europe à Notre Europe combattante en passant par Les Cahiers européens – Notre Europe. Le tropisme européen est la clé de voûte programmatique de la FANE qui se désignait parfois de « nationale – européenne ».

La FANE apparaît le 8 avril 1966 par la fusion du Comité de soutien à L’Europe réelle, d’Action Occident et des Cercles Charlemagne « dont les membres sont issus d’Occident, regrettant la mise à l’écart de Pierre Sidos, leader historique (p. 11) » tout en prônant de façon paradoxale « le démembrement des nations au profit d’une fédération européenne des régions ethniques (p. 43) ». Créée en mars 1964 par des dissidents d’Occident jugés trop europhiles, Action Occident intègre bientôt Marc Fredriksen, un militant exclu de la Restauration nationale maurrassienne pour « racialisme » et « européisme ». Militait-il dans la fameuse « cellule » royaliste de Saint-Cloud qui en 1968 sera conduite par Bernard Lugan ?

FANE

Mise à l’écart, y compris chez les « maudits »

La FANE accueille entre 1966 et 1968 un groupe issu du maigre noyau militant français de Jeune Europe de Jean Thiriart, la Fédération générale des étudiants européens (FGE). Elle la quittera du fait d’un net gauchissement assumée. En 1970, la FANE absorbe Jeune Europe de Nicolas Tendler. La Fédération d’action nationale et européenne s’oppose dès le départ « à une certaine dérive occidentaliste de la droite nationale et radicale française (p. 41) », en particulier sur le philosionisme de l’opposition nationale. « La FANE se distingue des autres mouvements nationaux et nationalistes, non seulement en désignant Israël comme l’ennemi principal, mais aussi en soutenant les mouvements palestiniens, d’obédience marxiste et le plus souvent soutenus par l’Union soviétique (p. 46). »

Voilà pourquoi « avant 1979, la FANE se réclame plus volontiers d’un nationalisme révolutionnaire (p. 32) ». Dans ces milieux relativement clos, les militants de la FANE travaillent avec François Duprat et ses GNR (Groupes nationalistes-révolutionnaires) de base, d’où des références appuyées au péronisme argentin et au baasisme arabe. François Duprat assassiné en 1978, les GNR quittent un FN dont le nouveau secrétaire général, Jean-Pierre Stirbois, provient du « frère ennemi » solidariste, et rejoignent la FANE. Celle-ci s’affiche dès lors nationale-socialiste. Or, « la FANE a une particularité, elle n’a pas un tempérament, ni un comportement jacobin (p. 86) ». En effet, « la FANE ne se définit pas, à proprement parler, comme un parti politique mais se veut être le noyau du futur parti français national-socialiste, lui-même destiné à devenir la section française d’un parti européen de même nature. La FANE se veut transitoire […]. Elle se considère comme un mouvement révolutionnaire (p. 25) ». Du fait de sa constitution initiale, symbolisée par « les trois flèches traversant un cercle (ou une roue) [qui] représentent les trois mouvements à l’origine de la fondation de la FANE (p. 24) », elle « se présente […] comme une fédération, non comme un parti politique traditionnel, même si elle évolua, après l’arrivée des GNR […] en 1978, vers un parti unitaire (p. 24) ». D’où une très grande souplesse organisationnelle et le fait qu’elle « a toujours accepté la double appartenance partisane politique (p. 30) ».

Aux élections législatives de 1978, Marc Fredriksen est candidat du FN dans la 2e circonscription de la Seine – Saint-Denis où il obtient 1,4 %. Cette candidature frontiste « était une démarche individuelle qui n’engageait pas la FANE (p. 178) », explique Paul Durand. Un an plus tard, à l’occasion de la première campagne électorale en faveur des européennes, en réponse à la liste néo-gaulliste de Jacques Chirac et de Michel Debré, « Marc Fredriksen déclare préférer défendre les intérêts de l’Europe en France… que les intérêts de la France en Europe (p. 81) ». Chassés et bannis du FN, les militants de la FANE se méfient d’un PFN (Parti des forces nouvelles) bien trop proche du RPR chiraquien !

Une inflexion nationale-communiste ratée ?

La FANE veut briser la lourde suspicion qui l’entoure en prenant quelques initiatives : un Syndicat national de la presse indépendante et le Lynx Club à vocation culturelle. Dans le même temps, sous le slogan percutant de « Ouvrier fasciste, rejoins nos rangs ! », elle organise une Fédération générale des travailleurs (FGT) ainsi qu’en Seine – Saint-Denis une Union travailliste de France. « Pour la FANE, il faut reprendre le vocabulaire du gauchisme, citer Che Guevara, mais affirmer que la grille analytique du matérialisme et du capitalisme n’est pas fournie par Trotski mais par les Protocoles des sages de Sion (p. 58). » Rappelons qu’en 1979, Jean Cau publie chez Julliard un singulier ouvrage – ni essai ni roman -, Une passion pour Che Guevara. Personne ne savait alors que le jeune Guevara avait cherché à ramener au pouvoir le « général des travailleurs » Juan Peron…

Marc Fredriksen assume cette orientation à gauche contemporaine aux succès internes au sein du MSI de la ligne « gauchiste – fasciste » de Pino Rauti, y compris dans un entretien méconnu donné à L’Événement du Jeudi (n° 135, des 4 au 10 juin 1987). Le dossier porte en plein procès de Klaus Barbie sur une hypothétique « Internationale brune ». À Patrick Séry, Marc Fredriksen répond « que le mieux, à l’heure actuelle, c’est encore le communisme tel qu’il est pratiqué en URSS. […] Le communisme, c’est d’abord une erreur économique. Mais j’ai pour les communistes d’URSS une certaine admiration. Ils ont le sens de l’élite. Le Parti est censé représenter l’élite de la nation. Les dirigeants ne dépendent pas de l’opinion. Et ne rentre pas au PCUS qui veut. La sélection correspond à la noblesse de l’ancien régime. Et aux SS d’hier ». Pour l’anecdote, en dehors de certaines réponses qui tomberaient aujourd’hui sous le coup des lois liberticides en vigueur, il assure au journaliste interloqué qu’« il y a des nationaux-socialistes au PS et surtout au PC. Christian Coutard, qui est le secrétaire général des FNE, était responsable de cellule au Parti communiste ».

La FANE a-t-elle eu une postérité ? Michel Caignet dirigea de 1986 à 1993 le périodique Gaie France, « une revue pour tenter de diffuser des thématiques nationalistes et esthétisantes dans le milieu homosexuel (p. 176) ». N’y a-t-il pas ici les prémices françaises d’un « homo-nationalisme » anti-musulman surtout présent aux Pays-Bas et en Allemagne ?

Une fois encore, ce n° 17 des Cahiers d’histoire du nationalisme réussit avec brio à traiter d’un sujet délicat. Saluons chaleureusement Franck Buleux pour ce beau travail d’archéologie politique !

Georges Feltin-Tracol

Franck Buleux, La FANE. La Fédération d’action nationale & européenne. Les « ultras » des années 1960 – 1980, « Cahiers d’histoire du nationalisme », n° 17, 2019, Synthèse nationale, 222 p., 20 €.