Sly le révélateur par André WAROCH

Le succès colossal d’Expendables II est l’occasion de faire le bilan de la carrière de Sylvester Stallone, et d’essayer de comprendre l’évolution de son image telle qu’elle fut livrée, selon les époques, par les médias occidentaux et particulièrement français. Et de ce qu’elle révèle de la psychologie profonde de nos « élites », ces fameuses élites médiatiques « qui-nous-disent-ce-qu’on-doit-penser » et dont il serait plus exact de dire que leur fonction, plus subtile, est de nous signifier lesquelles de nos pensées peuvent être exposées au jugement public, et lesquelles doivent rester entre quatre murs. Puisque que c’est de ce contrôle idéologique et culturel impitoyable de la population, c’est de cette censure permanente de l’agora que découle, en fin de compte, leur domination politique.

Remontons jusqu’au milieu des années 80. Stallone semble être devenu le roi du monde. Coup sur coup, Rocky IV et Rambo II se sont installés au sommet du box-office planétaire. Toutes muscles dehors, l’acteur, bannière étoilée au vent, y affronte et terrasse les communistes, que ceux-ci soient russes ou vietnamiens. Ce patriotisme, sincère, naïf et assumé, qui trouve toujours un écho favorable dans l’Amérique profonde, va néanmoins lui mettre à dos cette classe médiatique. Sa carrière, à partir de là, va décliner irrémédiablement.

De plus, alors que la menace soviétique s’éloigne puis s’éteint, un pan essentiel de la culture de droite aux États-Unis s’effondre comme un Mur de Berlin virtuel. Les films de Sly (et accessoirement ceux de Chuck Norris, qui met sa carrière cinématographique en sommeil au début des années 90) apparaissent subitement appartenir à une autre époque, exalter un combat sans objet. Peu à peu, Schwarzenegger, plus calculateur, plus cynique, va s’imposer comme le nouveau roi des acteurs-athlètes, alternant savamment films d’action de facture « classique », œuvres de S.-F. ambitieuses, et comédies dans lesquelles il va, avec beaucoup d’à-propos, s’auto-parodier volontairement. Pendant ce temps, Stallone va s’entêter dans des films « de droite » qui vont marcher de moins en moins bien et attiser les quolibets.

Mais plus qu’aux États-Unis, c’est en France, alors, que le nom de Stallone commence à déclencher immanquablement des ricanements aussi mauvais que pavloviens. Car l’image qui s’impose alors de Sly est celle d’une « montagne de muscles sans cervelle ».

Il est inutile de chercher une quelconque origine « populaire » dans ce phénomène. De manière très cynique, on pourrait presque dire que, d’une certaine manière, le « peuple », dès cette époque, a disparu dans ce pays, remplacé par « l’opinion publique », c’est-à-dire l’agora censurée.

La haine que les élites médiatiques éprouvent pour l’idéologie dont Stallone est le vecteur, n’a que peu à voir, finalement, avec sa lutte contre le communisme soviétique avec lequel elles ont rompu depuis déjà longtemps. Il est, à ce titre, très intéressant d’examiner, vingt-cinq ans plus tard, le casting de stars d’Expendables II : Stallone, le véritable maître-d’œuvre du projet, est accompagné et secondé, dans l’ordre de leur notoriété, par Arnold Schwarzenegger, Bruce Willis, Jean-Claude Van Damme, Chuck Norris et Dolph Lundgren. On se croirait dans un congrès du Parti républicain. Si Norris et Willis ont toujours apporté à ce dernier leur soutien public, Schwarzenegger a carrément été élu gouverneur républicain de Californie. Quant à Stallone, s’il ne s’est jamais engagé officiellement pour tel ou tel parti, il suffit de voir le film Cobra réalisé en 1986, dans lequel il incarne un Dirty Harry bodybuildé, pour comprendre quel est son positionnement concernant ces questions clivantes à Hollywood que sont la peine de mort et la lutte contre le crime.

Cette sur-représentation d’acteurs de droite déclarés est absolument extraordinaire quand on connaît l’état politique du cinéma américain, dont les comédiens sont de gauche à 90 %, et fait de ce film une riposte à Ocean’s Eleven qui regroupait d’autres stars plus récentes, plus efféminées, plus bourgeoises, plus « intellectuelles », et ayant bien sur massivement soutenu, par la suite, l’élection du Messie Obama.

La seconde remarque concernant ces six noms est la suivante : trois d’entre eux sont européens.

Pour le formuler autrement : pour faire les films qu’ils avaient envie de faire, des films d’action, des films d’aventure, des films de S.-F., des films d’arts martiaux ou des films de guerre, le Suédois Lundgren, l’Autrichien Schwarzenegger et le Belge Van Damme ont ressenti le besoin impérieux de s’exiler aux États-Unis. Tout comme l’Anglais Ridley Scott, qui a réalisé en 2000, pour le compte des studios hollywoodiens, le film Gladiator, véritable plongée dans les racines romaines et antiques de l’Europe.

Je ne résiste pas au plaisir de citer un grand penseur de la dégénérescence de l’Europe, Guillaume Faye, dans son maître-livre L’archéofuturisme paru en 1998 :

« Le succès des superproductions hollywoodiennes s’explique par leur caractère imaginatif et épique, par leur rigorisme dramaturgique, l’ultra-professionnalisme de la production et de la distribution, une technicité parfaite… Ce qui rattrape largement la fréquente indigence des scénarios ou des bombardements de clichés infantiles et sirupeux. Hollywood fait du “ Jules Vernes filmé ”, et souvent avec des scénarios écrits par des Européens dégoûtés de l’absence de dynamisme de la production européenne.

Les Français et les Européens ont perdu le sens de l’épopée et de l’imagination. Qu’est-ce qui nous empêcherait de les retrouver ? Qui nous l’interdit ? Pourquoi aucun Européen n’a-t-il eu l’idée de traiter (à notre manière, sans doute plus intelligente, et tout autant dramaturgique) les thèmes de E.T., Jurassic Park,  d’Armageddon ou de Deep Impact, de Twister, de Titanic ? »

En France, le dernier à avoir pu rivaliser sur le terrain du film d’action avec les Américains a été Jean-Paul Belmondo. Entre 1975 et 1983, il a triomphé dans des films musclés, à grand spectacle, truffés de cascades. La question se pose alors de savoir pourquoi « Bébel » n’a pas eu d’héritier. Et au-delà du simple film d’action de « musclé », il faudrait parler évidemment, comme le souligne Guillaume Faye, de la fin du cinéma épique populaire en Europe, dont Belmondo était en fait une survivance.

En France, à quel genre de films sont consacrés aujourd’hui les plus gros budgets du cinéma ? À des comédies, Astérix et Taxi en tête, qui sont, en fait, des parodies des grands films épiques d’autrefois. Comme si les Français et les Européens n’étaient plus capables d’autre chose, quand ils essaient de sortir du cinéma intellectuel, nombriliste et pseudo-élitiste, que de dérision.

Alors pourquoi les Européens n’ont-t-ils pas pu faire Gladiator ? Et plus révélateur encore pour nous, pourquoi Christophe Lambert n’a-t-il pu incarner Vercingétorix que dans un film américain (même si celui-ci se révéla être un navet infâme) ? Vercingétorix, symbole du patriotisme français, qui tenta de repousser par les armes l’invasion étrangère ? Poser la question, c’est apporter la réponse.

Imaginons un film sur ce héros national tourné en France : à quoi pourrait-il ressembler, à part à une comédie grotesque tournant en ridicule les mythes nationaux (ce qu’a été Astérix) ?

Il y a bien une autre option, évidemment, c’est le film de repentance : les soldats gaulois, racistes et moustachus, se montreraient injustement cruels avec les immigrés italiens, mais le chef arverne, révolté, prendrait fait et cause pour les opprimés. Son homosexualité latente s’éveillerait ensuite à l’occasion d’une nuit d’amour avec un jeune éphèbe de Rome arraché des griffes des beaufs celtiques. La bataille finale d’Alésia montrerait tout de même Vercingétorix luttant contre l’ennemi étranger, mais accompagné de son nouveau fiancé ayant trahi la cause de César par amour, ainsi que de quelques Noirs et Arabes dont on expliquerait qu’ils ont traversé les mers pour défendre la liberté et le progressisme contre les fascistes romains, même si l’histoire officielle (de toute façon raciste) n’en garde pas trace.

Le retour fulgurant, avec les deux Expendables, de Sylvester Stallone et de ses collègues sur le devant de la scène, alors qu’on les croyait morts et enterrés depuis quinze ou vingt ans – mis à part Bruce Willis – ne peut pas être interprété idéologiquement : après tout, le film d’action ne s’est jamais arrêté aux États-Unis. Ce qui s’était essoufflé, c’est le sous-genre « héros musclé et surpuissant » qui avait été remplacé justement, entre autres, par la série des Die Hard avec Willis.

On voit bien, à la vision de ce film, ce qui peut unir entre eux ces acteurs  qui ont vraiment l’air de s’entendre comme larrons en foire : ils assument, sans aucun état d’âme, la violence inhérente au monde des hommes. On n’essaie pas de comprendre, encore moins d’excuser son ennemi : on l’anéantit. La rupture est alors inévitable entre ces « hommes de toujours », comme dirait Philippe Murray, et la nouvelle Europe des hommes d’après.

En 2005, Arnold Schwarzenegger, en tant que gouverneur de Californie, refuse de gracier un condamné à mort. Il est exécuté le lendemain. Alors, en Autriche, à Graz, ville natale de « Schwarzie », on s’insurge. Car, quelques années auparavant, on avait débaptisé le  stade de Graz-Liebenau pour lui donner le nom de la star. Éclairé sur sa véritable philosophie, le conseil municipal, soudain outré, s’apprête à voter une procédure pour de nouveau débaptiser l’enceinte, quand Schwarzenegger, de lui-même, retire à la ville le droit d’utiliser son patronyme. Le bâtiment reprend alors son ancienne appellation. Le conseil n’a pas suivi les recommandations de l’opposition des Verts, qui souhaitait donner au stade le nom du condamné à mort, Stanley Williams, chef de gang, condamné pour quatre homicides.

Les « élites » médiatiques européennes et américaines partagent peu ou prou la même idéologie, la même vision du monde, et se considèrent investies de la mission sacrée d’imposer cette vision à la planète entière, et d’abord en Occident, puisqu’elles y ont déjà pris le contrôle des canaux de communication. Aux États-Unis, toutefois, leur domination est entravée par le conservatisme très fort, et lui aussi d’essence religieuse, de la population de base. L’expression convenue des « élites déconnectées du peuple » est beaucoup plus pertinente s’agissant du cas américain que pour ce qui concerne l’Europe, où il ne s’agit que d’un argument démagogique servi par l’opposition pendant chaque campagne électorale. Si l’on veut bien reprendre cette expression au pied de la lettre, on pourrait même dire que c’est le contraire qui est vrai : les peuples européens n’ont jamais été autant connectés aux « élites », buvant ses paroles comme un nourrisson boirait le lait empoisonné d’une mère perverse. Ils n’ont jamais autant été privés de l’idéologie alternative et des ressorts psychologiques qui leur permettraient de se mobiliser et de s’organiser pour défendre leurs intérêts. Les peuples européens sont comme un fruit qu’on a pressé pour en vider tout le suc, tout le contenu vital.

Plus que toute autre chose, c’est le caractère immensément populaire des films et de la personnalité de Sylvester Stallone, qui, depuis trente ans, lui vaut la haine des « élites » occidentales.

André Waroch