Sir Mosley dans le texte par Georges FELTIN-TRACOL

Diffusée sur Arte les jeudis 24 et 31 octobre dernier en soirée, la cinquième saison de la série Peaky Blinders voit apparaître un nouveau personnage que Thomas Shelby, figure principale de l’intrigue interprétée par Cilian Murphy, qualifie de « diable en personne » : Sir Oswald Mosley. Comme on pouvait s’en douter – les séries relaient désormais les injonctions inclusives, multiculturalistes, métissées et LGBTophile -, Sir Mosley y est dépeint sous des traits bien sombres. Les scénaristes le diffament post-mortem. Les six épisodes se déroulent quelques semaines après le krach boursier de 1929. On voit ainsi le collègue parlementaire de Thomas Shelby, député travailliste de Birmingham, fonder au début de 1930 l’Union britannique des fascistes, ce qui est un remarquable anachronisme.

Dans l’excellent Cahier d’histoire du nationalisme (n° 14), Rémi Tremblay rappelle que Sir Mosley fut successivement conservateur et travailliste avant de fonder le Nouveau Parti en 1931, puis en octobre 1932 l’Union britannique des fascistes. Soit les scénaristes le savent et ils déforment sciemment l’histoire au nom de leurs intentions révisionnistes, soit ils l’ignorent et ils démontrent leur paresse intellectuelle et leur grande sottise. Un autre exemple de détournement historique concerne Winston Churchill promu ennemi résolu de Sir Mosley. Or, au cours de ces années, Churchill n’a-t-il pas envoyé des lettres admiratives à Benito Mussolini ? Le Churchill « antifa » d’avant 1933 n’existe pas.

Face au mal absolu incarné vêtu d’une chemise noire, les héros « positifs » de la série appartiennent au clan criminel Shelby, c’est-à-dire une bande de criminels qui tuent d’autres ordures, trafiquent de l’alcool et de l’opium, truquent courses hippiques et matches de football, picolent pas mal et sniffent des rails de cocaïne. En revanche, ces gens peu honorables méprisent le fascisme. Ouf, l’honneur est sauf ! Si on osait comparer et d’après l’ouvrage de Gérard Fauré, Dealer du tout-Paris. Le fournisseur des stars parle (Nouveau Monde Éditions, 2018), on pourrait penser que les réunions du clan Shelby ressemblent aux soirées parisiennes des dirigeants du RPR de Jacques Chirac dans les décennies 1980 – 90.

Le téléspectateur qui suit cette série va croire que le « facho » Mosley est bien pire que les truands Shelby and Co, ce qui réactualise l’incroyable préférence de millions de veaux franchouillards qui choisirent, le 5 mai 2002, un prévaricateur menteur à un visionnaire insulté. Si le téléspectateur curieux existe encore, il pourra se faire sa propre opinion en se procurant une magnifique anthologie d’articles, de conférences et d’entretiens de Sir Oswald Mosley entre le début des années 1930 à 1962. Il faut donc saluer les éditions Ars Magna pour ce véritable travail de recherches et de traductions.

Mosley AM

Les vingt-deux textes sont souvent des extraits comme, par exemple, son discours de démission des travaillistes du 28 mai 1930. Il est immédiatement accompagné d’un « Manifeste de Mosley » publié par le Daily Telegraph du 8 décembre 1930 et signé par seize députés travaillistes. Certains passages gardent une vraie saveur à l’heure des discussions sans fin sur le Brexit. « Nous n’avons pas de vraie démocratie actuellement parce que maintes fois depuis la guerre le pays a voté en faveur de grands changements et pour une action décisive, et sa volonté a toujours été contrecarrée par l’obstruction dans la “ boutique à discours ” de Westminster. La démocratie commence seulement quand la volonté du peuple est accomplie (p. 28). »

Au printemps 1933, Sir Mosley donne une conférence sur « La philosophie du fascisme ». Par « fascisme », il entend une pensée politique originale formulée à partir de convergences inédites. « La plupart des philosophies de l’action sont dérivées d’une synthèse des conflits culturels dans une période antérieure (p. 31) ». En bon Britannique, il considère que « le principe fasciste est la liberté privée et le service public (p. 36) ». Il va même plus loin en exigeant du « fasciste par sa philosophie, une certaine discipline de vie, un athlétisme ordonné […], et un sens de la confiance dans le leadership, une croyance dans l’autorité qui sont étrangers aux autres mouvements (p. 36) ». Sir Mosley considère le fascisme comme une troisième voie politique, sociale, économique et spirituelle. Il ne fait que prolonger les développements audacieux des idées planistes qu’il soumettait naguère aux caciques travaillistes. Ainsi « dans cette nouvelle synthèse du fascisme, […] nous trouvons que nous prenons le grand principe de la stabilité soutenue par l’autorité, par l’ordre, par la discipline, qui a été l’attribut de la droite, et nous le marions au principe de progrès, de changement dynamique, que nous prenons à la gauche (p. 41) ».

Après 1945, Sir Mosley persiste et signe dans la « troisième voie ». Il a très tôt compris que le projet européen pourrait devenir un excellent vecteur de dépassement des antagonismes politiques et sociaux. Si le recueil ne reprend pas des extraits de La Nation Europe (Nouvelles Éditions latines, 1962), on lit déjà dans « Vers une Europe fasciste » (1936), « une union européenne bâtie sur la solide fondation de la justice et de la réalité économique (p. 223) ». Dans un autre essai de 1938, Sir Mosley cible avec raison « le conservatisme [qui] est prêt à utiliser même l’instrument brutal et sanglant du communisme mondial contre les nations de la renaissance européenne (p. 262) ».

Dès 1947, il souligne que « la véritable idée, qui doit devenir la foi du futur, est sûrement de rejeter le vieil internationalisme d’une part, et d’autre part de dépasser un nationalisme exclusif qui divise les amis naturels et les parents (p. 295) ». De pareils propos ne pouvaient que lui attirer la sympathie du dissident euro-américain Francis Parker Yockey et de Jean Thiriart. Sir Oswald Mosley devance même certaines intuitions du fondateur du mouvement Jeune Europe. « La tâche de l’État organique sous un grand leadership est d’ouvrir de vastes ressources non-développées par des mesures d’une ampleur que la science récente rend possible. Ainsi impliqué dans toutes les énergies principales, l’État ne se permettra pas des interférences tatillonnes dans le commerce privé. Le vrai concept du socialisme d’État est l’entreprise d’État, pas la contrainte d’État (p. 357). »

Ce remarquable ouvrage comporte en annexe la fameuse « Déclaration de Venise » en 1962 en faveur d’une Europe unie sous l’égide du Parti national européen. Ce recueil démontre enfin que Sir Oswald Mosley n’était pas l’arrogant politicien présenté dans Peaky Blinders. Il était au contraire un très grand homme politique qui, à l’instar de son compatriote Enoch Powell, aurait dû assumer les plus hautes responsabilités gouvernementales. Cette anthologie témoigne enfin de l’incroyable liberté d’esprit d’un Britannique tellement extravagant qu’il soutient à 1000 % l’unité politique de l’Europe.

Georges Feltin-Tracol

Oswald Mosley, Du fascismes au nationalisme européen. Anthologie, préface de Maurice Courant, Ars Magna, coll. « Le devoir de mémoire », 2019, 755 p., 36.