Retour sur la Catalogne par Georges FELTIN-TRACOL

La fièvre séparatiste qui agite actuellement la Catalogne, secoue par contre-coup l’Espagne et inquiète les autres États de l’Union soi-disant européenne, mérite une approche historique, constitutionnelle et politique plus approfondie que les babillages des envoyés spéciaux du Système médiatique.

Qu’il soit catalan, basque, padanien, écossais, corse, flamand ou breton, le séparatisme n’est guère pertinent à l’heure de la mondialisation globalisée. À quoi bon acquérir une indépendance superficielle quand tout est interdépendant ? C’est un paradoxe que ne comprend pas une partie du peuple catalan. Oui, du peuple catalan qui existe, qui a une réalité historique indéniable, qui s’enracine dans des terroirs et des paysages spécifiques, qui dispose d’une longue mémoire ainsi que d’une vieille et riche langue. La Constitution de 1978 lui reconnaît même la qualité de « nationalité historique ».

L’une des causes de l’actuelle crise est l’annulation, le 28 juin 2010, par le Tribunal constitutionnel de la révision générale de son Statut d’autonomie (l’Estatut en catalan) adopté en 1979 qui faisait de la Catalogne une nation dotée d’une large autonomie interne au sein de l’ensemble hispanique. Pris dans des procès-fleuves suite à des malversations considérables et d’autres magouilles financières, le Parti populaire du très médiocre Mariano Rajoy profite de ce contexte tendu pour se refaire à très peu de frais une virginité politique et paraître comme le garant intransigeant de l’unité institutionnelle du royaume espagnol.

Son obstination intéressée bénéficie de l’approbation les élus du PSOE et de Ciudadanos, le parti libéral-centriste pro-OTAN et libre-échangiste. Son chef, le Catalan anti-indépendantiste Albert Rivera, entend renouer avec la politique libérale et hyper-centralisatrice de l’usurpatrice Isabelle II (1833 – 1868) dont l’aveuglement et l’incompétence suscitèrent trois guerres civiles, une foultitude de coups d’État, le règne éphémère d’un prince franc-maçon de la Maison de Savoie, Amédée Ier (1870 – 1873), et une brève Première République (1873 – 1874). L’instabilité politique prépara enfin la perte de Cuba et des Philippines en 1898 lors d’une guerre d’agression fomentée par les États-Unis d’Amérique, ce qui relança les nationalismes basque, galicien et catalan.

Catalane

Les propositions raisonnables en vue de maintenir l’unité espagnole sans pour autant nuire à l’expression des nationalités historiques reviennent à certains courants socialistes ainsi qu’à la gauche radicale Podemos. Si cette dernière réclame un référendum d’autodétermination en Catalogne, elle défend le « non à l’indépendance » pour garantir le caractère plurinational de l’Espagne.

La Catalogne paie aussi le refus de ses dirigeants démocrates-chrétiens autonomistes d’accepter à l’instar du Pays basque un droit foral en matière fiscale. Depuis 1979, les gouvernements autonomiques basque et navarrais perçoivent l’intégralité des impôts avant d’en reverser une partie précisément définie au gouvernement central de Madrid. Cette subsidiarité constituait l’une des revendications des prétendants carlistes entre 1833 et 1936 qui, par une ruse coutumière de l’histoire, contestaient la politique entreprise par leurs aïeux Bourbons pour se réclamer de l’action pragmatique, composite et localiste des souverains Habsbourg.

Dans Conflits n° 15 (octobre – décembre 2017), Maxime Lefebvre se demande « Et si le gagnant du Brexit était… l’Espagne ? ». Bonne question à relier avec l’émergence, plus orientale, d’une autre vieille puissance catholique, la Pologne. Mais cette hypothèse s’effondrerait au cas de « Catalexit ». Sans verser dans un quelconque complotisme, la Grande-Bretagne hors de l’Union pseudo-européenne aurait tout intérêt à déstabiliser Varsovie et Madrid. Laissons de côté le cas polonais. Une Espagne revigorée et intégrée au « directoire » européen (Allemagne – France – Italie) pourrait encore mieux exiger la rétrocession du territoire occupé de Gibraltar depuis 1704. Or Londres n’entend pas renouveler le précédent traumatisant de Hong Kong en 1997 !

Ayant subjugué dès le Moyen Âge le Portugal, les Britanniques s’échinent par conséquent à entraver toute affirmation de puissance régionale de la part d’un État catholique roman ouvert sur l’espace atlantique : l’Espagne avec Gibraltar, l’Argentine avec les Malouines et leurs possessions quasi-antarctiques (Géorgie du Sud et l’archipel des Sandwich du Sud). La crise catalane est donc une aubaine pour certains cénacles occultes de Westminster qui fomentent presque une véritable « révolution de couleur » à l’Ouest de l’ancien Rideau de Fer. Des officines anglo-saxonnes profiteraient de la très grande faiblesse et du manque flagrant d’autorité de l’actuel Premier ministre Theresa May. Comme la Grèce réduite en colonie exangue de la Troïka mondialiste, l’Espagne n’a jamais reconnu le fait accompli du Kossovo. L’« État profond » de Sa Très Gracieuse Majesté (très différent de son comparse étatsunien) table sur la relance d’un « axe willemo-hanovrien », à savoir la reconstitution d’une étroite entente entre l’Angleterre, les Pays-Bas (mari de Marie II d’Angleterre, Guillaume III est Stathouder des Provinces Unies de 1672 à 1702 et roi d’Angleterre entre 1689 et 1702) et l’Allemagne (les Windsor sont issus de la dynastie électorale de Brunswick – Lunebourg – Hanovre; le Hanovre fut en zone d’occupation britannique après 1945).

Une magistrate obtuse de l’Audience nationale (une instance judiciaire anti-terroriste) a fait arrêter Jordi Sanchez et Jordi Cuixart, les deux dirigeants des principales associations indépendantistes de Catalogne, Omnium Cultural et l’Assemblée nationale catalane (ANC), quitte à soulever l’indignation, le mécontentement et la colère de la population catalane. L’application en rétorsion de l’article 155 qui va suspendre l’autonomie régionale risque de braquer l’opinion publique catalane et peut la faire basculer du côté indépendantiste alors que quelques semaines plus tôt, la majorité n’était pas favorable à la sécession. Le jusqu’au-boutisme des Bourbons d’Espagne (à la légitimité ténue parce que seulement féminine) ne se comprend pas si on ignore que la mère de Philippe VI, la reine Sophie, par ailleurs membre du Club de Rome et auditrice assidue du Groupe Bilderberg, est apparentée à la famille royale du Hanovre par son arrière-grand-père maternelle Ernst-Auguste. Elle-même appartient à la dynastie d’Oldenbourg qui a donné des souverains au Danemark, à la Grèce, à la Grande-Bretagne et à l’Espagne.

Contrairement aux cultures écossaise, galloise, cornique et gaélique, l’identité catalane n’est en rien menacée. Elle a même acquis une suprématie de fait dans les rues de Barcelone. Mauvais gestionnaires surendettés et corrompus pour la droite catalane, favorables à la submersion migratoire extra-européenne chez les excités d’extrême gauche de la CUP (Candidature d’unité populaire), les séparatistes catalans ne défendent pas la culture de leur peuple; ils souhaitent au contraire la métisser afin de la fondre ensuite dans un magma multiculturaliste mondialisé. Mais c’est aussi l’intention de la classe politicienne espagnole, Rajoy en premier lieu, qui pourfend toute notion d’autochtonie culturelle nécessairement « soluble » dans un État centralisateur directif, voire libéral-autoritaire à dessein cosmopolite.

Tant une Catalogne indépendante qu’une Espagne recentralisée ne sont pas des réponses appropriées à ce nouveau défi nationalitaire. Il serait temps de renouer avec l’esprit bourguignon, habsbourgeois et carliste des Espagnes et d’accepter aux côtés d’un État fédéral espagnol une Généralité associée de Catalogne, tous deux enfin débarrassés de leur clique politicarde respective dans un ensemble politique européen uni.

Georges Feltin-Tracol