Religions et rationalisme : une arrogance partagée ? par Daniel COLOGNE

Un plaisantin disait que le grec et le latin sont des « langues mortes » parce que les étudiants se tuent à les apprendre. Il est en effet difficile de maîtriser les huit acceptions différentes de logos, imparfaitement restituées par verbum et ratio, que l’on découvre chez les grands auteurs antiques, d’Héraclite aux Pères de l’Église (1).

Il a sans doute existé, dans un passé à jamais révolu, des langues encore plus complexes que le sanskrit, lui-même plus élaboré que le grec, sans parler de l’hébreu et de l’arabe, avec leurs sciences corrélatives des lettres et des nombres concernant la totalité de l’alphabet, alors que seulement sept lettres latines ont une valeur numérique (2).

L’élite de l’intelligence et de la mémoire qui maîtrisait ces langues oralement et par écrit ne trônait toutefois pas forcément au faîte d’une société idéale à laquelle il conviendrait de faire retour après des millénaires de décadence. Un messianisme de ce type serait, au même titre que celui des religions, une façon maladroite de s’opposer à la « croyance devenue arrogante en une Civilisation unique de la Raison née au siècle des Lumières » (3).

L’illuminisme rationaliste hérité du XVIIIe siècle est une religion de rechange dont l’un des principaux dogmes est l’idée selon laquelle l’Histoire possède une destination finale. Michel Abdallah Grimbert utilise donc légitimement le mot « croyance ». Là où je ne puis lui emboîter le pas, c’est lorsqu’il établit une généalogie entre les « Lumières » et le colonialisme. Celui-ci s’attaqua également, deux siècles plus tôt, au continent américain sous la bannière de la Chrétienté.

Pourtant, Michel Abdallah Grimbert nous fournit une analyse du « sentiment religieux » (4) et ipso facto des clés pour comprendre comment les religions partagent, avec le rationalisme qu’elles prétendent combattre, cette même « arrogance » les poussant à s’auto-proclamer les fins dernières de l’aventure humaine.

« On comprendra donc la nécessité d’éclairer par la Science, qui seule peut apporter le discernement, la Vérité perçue intuitivement et à partir de laquelle s’établit la Foi dont le garde-fou naturel, face au sentiment d’exaltation, est l’humilité. Car, de toute évidence, la Foi non éclairée par la Connaissance […] laisse libre cours aux possibles excès de notre individualité (5). »

La Science ou Connaissance dont il s’agit a notamment pour objet les langues sacrées qui servent de véhicules aux religions et les textes fondateurs dont les traductions trahissent souvent la signification véritable.

Supérieure à la Raison mais inférieure au Discernement (je me permets de généraliser la majuscule), l’Intuition est, dans l’approche de la Vérité, une étape intermédiaire dont la prétention à l’auto-suffisance peut mener à de graves dérives.

Fondée sur l’Intuition, la Foi a besoin d’un « garde-fou ». Le terme n’est pas employé par hasard. Le prétendu « renouveau spirituel », que d’aucuns croient déceler dans la « post-modernité », est en réalité une nouvelle offensive des « fous de Dieu », que l’on ne rencontre pas exclusivement dans les milieux islamistes.

Si l’humilité est le « garde-fou », l’orgueil est donc le stigmate de ces « fous de Dieu ».

Dans cette livraison printanière de Vers la Tradition, presque exclusivement axée sur l’Islam, Michel Abdallah Grimbert dénonce dans toutes les formes de modernité (rationalisme, religiosité privée de dimension sapientielle, vitalisme nietzschéen) l’avènement d’un type d’« homme aux pieds d’argile sans verticalité réelle autre que son orgueil » (6).

Daniel Cologne

Notes

1 : Nikos Vardhikas, « Le logos dans l’enseignement de saint Maxime le Confesseur », in Vers la Tradition, n°119, mars – avril – mai 2010, pp. 38 – 45.

2 : Ce sont les lettres I, V, X, L, C, D et M. Notons cette troublante curiosité : à l’exception du M (1 000), la somme de la valeur numérique des six autres lettres 1 + 5 + 10 + 50 + 100 + 500 = 666, soit le nombre de la Bête de l’Apocalypse.

3 : Vers la Tradition, n° 119, p. 19. Le reste de la présente recension est consacré au remarquable article de Michel Abdallah Grimbert, « Prolégomènes à la Science des Lettres », et plus précisément aux cinq pages introductives, car je ne me permettrais pas de donner mon avis sur le savoir de l’auteur, infiniment supérieur au mien, en matière de langue arabe et d’interprétation du Coran.

4 : Michel Abdallah Grimbert, « Prolégomènes à la Science des Lettres », art. cit., p. 15.

5 : Ibid., p. 16.

6 : Michel Abdallah Grimbert, « Prolégomènes à la Science des Lettres », art. cit., p. 18.