Réforme du lycée et tartufferie par Claude BOURRINET

La « réforme » du lycée annoncée le 12 octobre par Sarkozy, et envoyée par Chatel aux membres de l’Éducation nationale, a finalement abouti à des mesures, qui pour une part se révèlent illusoires, et pour une autre confirment la nature nettement libérale d’un système éducatif dont une part substantielle est destinée à passer, in fine, dans le secteur privé.

Les suppressions de postes, qui suscitent la colère des syndicats, bien qu’elles répondent peut-être à des nécessités démographiques et, plus sûrement, à une logique comptable, traduisent en fait une finalité idéologique dictée par des organismes transnationaux comme l’O.M.C. La réduction du corps enseignant est proportionnelle à l’accroissement des sociétés très lucratives prospérant sur le marché de l’éducation. Le crédit d’impôt mirobolant accordé par exemple au titre de l’aide à domicile et au soutien scolaire, manifeste concrètement le choix d’excentrer des tâches éducatives qui ne sont plus assumées par le service public.

En outre, la culpabilisation des parents face à un avenir problématique pour leurs enfants, indice notoire d’un individualisme récurrent et de l’abandon par l’État des familles à une logique d’atomisation sociétale, se nourrit des problèmes de plus en plus visibles de l’École. Aussi bien parle-t-on de crise scolaire depuis sa massification, c’est-à-dire depuis trente ans. Mais il faut se rendre à l’évidence que nous sommes parvenus maintenant à un point où tout semble devoir basculer.

Nous pouvons laisser à sa juste place, qui se réduit à l’expression de sa prétention, la croyance que l’on puisse « casser le monopole de la filière scientifique », présumée « élitiste », car notre société, de plus en plus quadrillée par un maillage technoscientifique prégnant et étouffant, ne jure que par les techniques et recherches de pointe aptes à assurer aux citoyens-consommateurs un bonheur tarifé et facile. Il serait de même étonnant que les écoles qui comptent vraiment, celles qui sélectionnent leurs étudiants, abandonnent un instrument d’élection aussi efficace que les mathématiques. À moins qu’on ne veuille justement, comme on l’a fait pour l’université, supprimer ou réduire les normes d’accès aux formations exigeantes, comme les Écoles préparatoire, afin de les noyer sous un flux abondant d’étudiants. Il est certain qu’alors, ainsi que semble le manifester une tendance récente à l’expatriation des formations post-baccalauréat, les familles qui en auront les moyens enverront leur progéniture dans les pays anglo-saxons, l’Angleterre ou les États-Unis, où elles auront accès, moyennant paiement, à un enseignement de pointe, qui ne sera plus prodigué par le système éducatif français, « républicain et gratuit ». Cette alternative nécessairement « élitiste » (l’élite étant comme la nature, qui revient toujours au galop), aurait plusieurs avantage pour l’oligarchie : détacher leurs enfants de leur patrie, de leurs racines (si tant est qu’ils en aient), les couper du peuple, qu’ils auraient, en tant que cadres,  à « gouverner », les acculturer en leur faisant adopter le mode de vie et la vision anglo-saxonne et libérale, condamner la France d’en bas à une éternelle médiocrité.

Nonobstant cette tartufferie, la réalité étant ce qu’elle est, ainsi que la relative rareté des emplois très rémunérés et passionnants, on ne voit pas comment on pourra arriver à convaincre le lycéen moyen que tout le monde ne peut devenir médecin ou ingénieur.

Laisser croire que tout peut être possible, sinon même dépendant du choix de chacun, c’est-à-dire émettre l’idée d’aménager une orientation progressive, en fonction d’une évolution raisonnablement évaluée au fil du cursus de chacun, ne constitue qu’un vœu pieux. Non seulement il nous faut concevoir un lycéen ayant assez de lucidité pour prendre de la hauteur par rapport à la machine éducative, mais surtout par rapport à lui-même, à ses propres forces, à ses désirs, quand il en a, et à l’écart entre les unes et les autres, mais il s’agit aussi pour lui de prévoir l’état du marché de l’emploi dans les dix années à venir, ce qui est pratiquement impossible dans l’état dégradé où se trouve le travail, et pour encore bien longtemps, travail dont la nature fluctue en fonction de l’obsolescence de certains métiers et de la création d’autres. Malgré une bonne volonté affichée, ne demeurera qu’un brouillard épais voilant le futur pour une majorité d’élèves, ceux qui sont faibles, ou seulement moyens, et une très relative assurance pour les autres. Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Le problème vient des difficultés rencontrées par un public scolaire de moins en moins assidu, insoucieux des enjeux d’une École dont il ne saisit plus la finalité.

Pour évaluer ce déficit de résultats et de confiance, il n’est pas besoin d’invoquer les enquêtes et les comparaisons concoctées malhonnêtement par l’O.C.D.E. Pour preuve de ces falsifications pieusement transmises au bon peuple dans les homélies quotidiennes de nos médias, il n’est pas faire remarquer qu’en retranchant 10 % du lot français analysé, à savoir les établissements en grande difficulté, lesquels se situent dans les banlieues des grandes villes, on arrive à des taux de réussite équivalents à ceux de Finlande, qui ne connaît qu’une immigration minime, souvent russe, et des classes fort réduites. Sans compter que si ce pays s’en tire bien, c’est au prix d’un enseignement allégé, dont les méfaits se font sentir dans le supérieur. Quant au système éducatif japonais, considéré comme l’un des meilleurs, nos libéraux le citent souvent en omettant son caractère militarisé et élitiste. S’il faut exiger de nos jeunes le port de l’uniforme, la pratique assidue des arts martiaux, une discipline de fer, et qu’ils se fassent seppuku après avoir échoué aux examens, eh bien chiche !

Laissons ces plaisantins de l’O.C.D.E., qui voudraient noyer le chien en l’accusant d’avoir la rage.

Il n’en demeure pas moins que les élèves présentent des lacunes, des déficiences dans tous les domaines que ceux d’une certaine génération ont de la peine à imaginer, et qui susciteraient chez eux, s’ils savaient, un sentiment d’indignation et de révolte. On ne fait là que rejoindre le niveau médiocre des établissements occidentaux (pour ne parler que d’eux), et c’est probablement là qu’il faut reconnaître la marche du progrès, en réitérant le constat que les tenants d’une pédagogie libertaire s’entendent comme cochons en foire avec les champions du libéralisme, les deux courant s’accordant volontiers sur la haine à porter à la culture, au patrimoine et à toute éducation enracinée et fondée sur le mérite.

Une autre mesure de Sarkozy est donc de développer l’offre de soutien scolaire au sein des établissements. Il semblerait que cette même mesure ait fait un flop dans le primaire et au collège. Il est nécessaire évidemment, pour ce faire, de prévoir des structures adéquates, du temps, des locaux, ainsi que des cadres pour animer ces cours. Question de moyens : pour une fois, les syndicats n’ont pas tort. Ce qu’ils oublient souvent de dire, c’est que cette recette apparemment (pour l’opinion) magique, possède ses limites (on décrète que l’élève a toujours envie d’apprendre : essayer de faire pisser un âne qui ne veut pas en jouant du pipeau !), mais aussi que l’extension de ce remède risque d’amputer le temps consacré aux cours fondamentaux, comme cela s’est produit dans le primaire et le secondaire. Depuis quelques dizaines d’années, le processus s’accélérant de plus en plus, l’enseignement des disciplines devient secondaire au profit de celui des « méthodologies », des techniques d’expression, des replâtrages en tous genres, des pratiques de découverte et d’autonomie, complètement illusoires, quand ce n’est pas à l’occasion de sorties qui transforment l’année scolaire en peau de léopard. Ajoutons à ce désastre la suppression complète de la sélection à la sortie de troisième, et nous avons le nécessaire pour cette fameuse crise du lycée.

Enfin, last but not least, notre président (qui s’en est bien sorti, lui, malgré ses résultats calamiteux au baccalauréat) propose « un plan d’urgence » pour l’enseignement des langues étrangères. Entendez l’anglais, dont on nous dit que c’est une honte pour l’honnête homme contemporain de l’ignorer. Il va de soi que l’accent mis sur cet apprentissage, qui n’est même pas compensé par un rappel, même gratuit, de l’état désastreux de l’enseignement de notre propre langue et du besoin de la revaloriser, cache mal un projet politique par ailleurs de plus en plus revendiqué, d’intégrer la France et l’Europe au monde anglo-saxon et d’éradiquer toute racine incarnée par notre langue maternelle. Il est bien sûr profitable (culturellement et humainement) d’entretenir des relations avec d’autres peuples, et l’on ne saurait trop encourager nos jeunes à s’ouvrir, sans s’oublier soi-même, bien entendu. Mais on conviendra qu’il ne s’agit en l’affaire ni de l’anglais de Shakespeare, ni même d’un idiome élégant et riche, support d’une expression intellectuelle et émotionnelle profonde. Ce qui est visé est une adéquation de l’être au monde du commerce, au business, aux affaires, lesquels n’exigent que la finesse du renard et un conformisme, sinon une ignorance, tout à fait séduisants pour les tenants du système.

Le texte de la réforme s’en prenant à l’ « élitisme » ne laisse d’ailleurs rien présager de bon. Il est plaisant de voir un gouvernement de « droite » reprendre le discours démagogique de « gauche », son égalitarisme, sa haine de la supériorité et de l’excellence. L’angle de la critique est même marxisant : on constate le rôle essentiel du milieu familial pour expliquer les disparités scolaires, et la fonction prétendument conservatrice du système éducatif, qui entérine cet état de fait, qui pour autant ne devrait changer en profondeur qu’aux calendes grecques, les choses de l’homme étant ce qu’elles sont depuis que l’homme est homme. Le projet serait donc de supprimer cette « injustice » en changeant les modes d’évaluation et de cursus. Ainsi supprimerait-on quasiment les redoublements, en arguant qu’ils ne résolvent pas les difficultés des redoublant, mais en oubliant d’ajouter que le passage en classe supérieure ne le fait pas non plus… L’adoption du carnet d’évaluation des compétences permettrait de faire basculer l’accent mis sur les savoirs et la culture (au sens traditionnel) sur des considérations formelles, détachées des enjeux cognitifs et réflexifs, sinon même patrimoniaux (la connaissance des grands textes étant formatrice d’une identité), et de réduire d’autant les ambitions : ce n’est pas la même chose de sanctionner le respect d’une marge, de la disposition des paragraphes d’un devoir ou la capacité à se servir d’un clavier d’ordinateur, que de comprendre un chef d’œuvre littéraire. Le véritable but est donc de détruire la transmission da la culture (au sens cicéronien) au profit d’une culture d’entreprise, qui se satisfait de savoir-faire rudimentaires, et de comportements grégaires, comme le travail de groupe et la poursuite d’objectifs communs dûment formatés, souvent quantitatifs.

De fait, l’éducation, depuis qu’elle existe, poursuit apparemment deux buts distincts : la distanciation ou l’intégration. Certaines sociétés ont semblé valoriser la première, comme la Grèce et Rome, ou la Troisième République, d’autres ont paru privilégier la seconde, comme Spartes et la Gaule. Les premières éduquaient les jeunes générations à partir d’un corpus humanistique ayant pour but de produire des personnes raisonnables, équilibrées, sensibles, curieuses, critiques et responsables. L’humanisme, en dernier recours, consiste à juguler les instincts violents, animaux, en l’homme. Educere, c’est tirer hors de la sauvagerie. Les secondes intégraient celles-ci dans des structures juvéniles paramilitaires, qui préparaient à la guerre et libéraient les instincts. La violence, voire la cruauté, quand elles étaient encouragées par le dressage, le rituel ou des activités comme la chasse ou le sport,  permettaient à chacun de trouver sa place dans une société très compartimentée. Mais en même temps, l’éducation romaine était enracinée profondément dans le passé de la patrie, et les exempla étaient la base d’une étude des mœurs, des comportements et de la morale. Éducation intégrative, donc. N’oublions pas non plus que nos « clercs », nos intellectuels républicains, bien que kantiens, rationalistes, débarrassés des superstitions et troubles de la subjectivité, adhéraient fortement au projet bourgeois, scientiste et patriotique d’une France qui semblait indéboulonnable, avant le traumatisme de la Première Guerre mondiale et l’appel des sirènes internationalistes et communistes. De même, dans les sociétés que l’on admettra plus « archaïques » (ce qui n’est pas une condamnation), certains corps, comme les druides, permettaient de se placer en retrait, mais à un niveau sacré supérieur, la caste religieuse celte (anticipant notre ordre monastique médiéval) étant dégagée des obligations militaires et dispensant un enseignement exigeant, hermétique et supérieur.

Quelle est dont la finalité du système éducatif actuel ?

Il est évident qu’il a renoncé à former des êtres munis de capacités critiques susceptibles de les placer au-dessus de la mêlée, ou du moins à une hauteur telle qu’ils soient capable de comprendre suffisamment le monde et eux-mêmes. L’étude des humanités et le rappel du passé ont été sacrifiés sur l’autel de la mondialisation et d’un nivellement vers le bas prodigué par une société de consommation abrutissante, qui libère les instincts les plus égoïstes (rien à voir avec le jeune Celte qui se dévouait à sa phratrie). Ce n’est pas en les remplaçant par un catéchisme « citoyen », l’hypermnésie historique au sujet de certaines périodes, un matraquage bien-pensant et la bouillie du cœur qu’on en fera des hommes libres. On risque plutôt de les transmuer en éponges à propagande, en cœurs faibles, en bêtes à troupeau.

Aussi est-ce le véritable objectif de la révolution éducative de notre époque : intégrer les corps, les cœurs et les âmes au nouvel ordre mondial.

Il se peut bien qu’une bonne partie de la population n’ait pas d’autre perspective, quelle que soit l’époque et la latitude, que de « s’intégrer » sans d’autre alternative. Même l’alphabétisation, l’expansion de la lecture ont eu pour but une plus grande adhésion à l’offre idéologique, fût-elle chrétienne ou républicaine. Mais ce qui est singulièrement inquiétant, maintenant, c’est que d’une part disparaît une élite culturelle et intellectuelle capable de prendre des distances avec les pulsions et les pressions d’un environnement voué au pire matérialisme qui se soit vu de longtemps, et, d’autre part, que l’intégration des masses à cette nouvelle logique planétaire ne pourra s’effectuer qu’au prix, au sacrifice, de tout ce qui les reliait jusque là aux valeurs de liberté patriotique, nationale, identitaire et de maîtrise de soi et de leur destin.

Au moins Spartes préféra-t-elle disparaître que de subir l’esclavage.

L’éducation communautariste reste-t-elle l’ultime secours ?

Claude Bourrinet