Refonder l’Europe avec un esprit européen (Manifeste) par Maximilien MALIROIS

L’Europe va mal. Malgré l’arrivée prochaine de l’euro, le sentiment européen a perdu son charme, éliminé par les menées corrosives de la technocratie et du bureaucratisme. Que ce soit en géopolitique, dans le social, en démographie ou en écologie, l’Europe s’effondre alors que, plus que jamais, sa réalité devrait être un rempart pour ses peuples.

Fort de ce constat et au lendemain des bombardements de l’O.T.A.N. sur la Yougoslavie en 1999, des Européens de Belgique, de France et de Suisse, de confessions religieuses diverses et d’opinions politiques variées, horrifiés par cet acte de piraterie internationale, décidèrent de réagir. Ils jugèrent urgent d’exiger la refondation authentique de l’Europe. Ils se constituèrent par conséquent en association (loi française de 1901) dénommée REFONDATION EUROPE. Son « objet principal […] est de promouvoir l’idée européenne sous toutes ses dimensions, notamment sur les plans philosophique, culturel et géopolitique tout en contribuant au rapprochement et à la compréhension mutuelle des peuples européens. Elle a également pour objet de susciter un mouvement d’opinion en faveur de l’union fédérale des peuples européens, d’œuvrer par la paix et la fraternité entre eux et de s’opposer à l’ingérence de puissances non-européennes dans les affaires du continent ».

Ses références théoriques (éclectiques !) s’appellent Simone Weil, Johannès Althusius, Jean-Jacques Rousseau, Frédéric Nietzsche, Denis de Rougemont, Pierre-Joseph Proudhon, Alexandre Marc, Robert Lafont, Guy Héraud, Robert Aron, Arnaud Dandieu, Jacques Maritain, Hyacinthe Dubreuil, Karl Renner, Otto Bauer et l’école austro-marxiste, Jacob Sher, Otto de Habsbourg-Lorraine, Bernard Charbonneau, Guy Debord et le situationnisme, Edward Goldsmith, Amitai Etzioni, Charles Taylor, Michaël Sendel et les penseurs communautariens d’Amérique du Nord…

Ses exemples puisent dans l’histoire de notre continent : les cités grecques d’Athènes et de Sparte, la République romaine, le « fédéralisme » municipal de l’Empire romain, les Empires byzantin et carolingien, l’Althing islandaise, les communes franches de Flandres et de Lombardie au Moyen Âge, le Saint-Empire romain germanique des Hohenstaufen, le Grand Duché d’Occident de la dynastie bourguignonne, les Habsbourg, la Fête française de la Fédération du 14 juillet 1790, la Commune de Paris de 1871, la révolte du Cronstadt de 1921…

Afin de mieux diffuser sa vision alternative, REFONDATION EUROPE a disposé d’un bulletin interne bimestriel Les Fils d’Ariane et d’une revue semestrielle L’Esprit européen lancée en janvier 2000 et qui a cessé de paraître après son treizième numéro en janvier 2005.

Se définissant comme une « revue indépendante de débat et d’intérêt général européen », L’Esprit européen réfléchit par la discussion, la polémique, l’argumentation et la controverse à la refondation de l’Europe sur de nouveaux principes. Europe Maxima en est l’héritier direct.

• L’Esprit européen est fédéraliste. Seul le fédéralisme permet l’association de l’Unité et de la Diversité. C’est un fédéralisme différencié et intégral. Différencié puisqu’il s’adapte aux contextes particuliers. Intégral, car il s’étend au-delà de la politique et des institutions à tous les domaines de l’existence humaine (économie, social, éducation, culture, entreprise, etc.). Être fédéraliste, c’est vouloir la participation du citoyen à toutes les dimensions de la vie publique.

• L’Esprit européen est régionaliste. L’Europe ne doit pas être un État-nation totalitaire et uniforme (d’ailleurs, elle ne le peut pas). Pour éviter tout risque de nivellement, il est indispensable de revivifier les régions sans que celles-ci prennent l’ascendant sur les nations et sur les unités plus petites (pays, terroirs, communes, quartiers). Notre régionalisme récuse le séparatisme. Il n’est pas dirigé contre les nations. Il ne fait que prendre en compte la diversité culturelle européenne qu’il s’agit de « remuscler ».

• L’Esprit européen est subsidiaire parce que le principe de subsidiarité appliqué dans son intégralité renforce vraiment le caractère fédéral de l’Europe. Conséquence directe du fédéralisme global, la subsidiarité atteint tout le champ de vie des Européens. Par la répartition ordonnée et hiérarchisée des compétences, elle favorise l’autonomie, la responsabilité et, finalement, la liberté des communautés et des personnes. En incitant les gens à s’unir et à agir ensemble, la subsidiarité est aussi un remède à l’individualisme effréné de ce temps. Certes, elle n’est pas la panacée qui résoudra tous les problèmes. Mais, grâce à elle, le conflit perd son aspect guerrier (polémos) pour devenir une contestation normée (agon). Le principe de subsidiarité évite donc à la Cité la stasis.

• L’Esprit européen est personnaliste. Le mot est tombé en désuétude et quand on l’emploie, il fait immédiatement penser à Emmanuel Mounier. Cependant, on doit le terme au groupe de L’Ordre nouveau animé par Arnaud Dandieu, Robert Aron, Alexandre Marc et Denis de Rougemont. À la divinisation de l’Individu-roi et à son corollaire funeste — sa réduction aux seules tâches de production, de consommation et de voyeurisme médiatique — on préfère la personne. Devient une personne l’individu qui appartient simultanément ou successivement à différents ensembles d’appartenance, naturels ou choisis, dans lesquels il intervient en tant que membre de la Cité (le citoyen) pour le Bien commun.

• L’Esprit européen est identitaire. L’identité est une richesse dans cette époque de mondialisation/globalisation qui se marque principalement par une « externalisation » massive de la production et de la consommation par l’échange marchand et par une « financiarisation » exagérée de l’activité économique. Moteur de la dialectique entre la ressemblance et la différence, l’identité est multiple. Elle prend en compte tant les faits ethniques, linguistiques et culturels que les facteurs socio-économiques, politiques, religieux et historiques. Sans les identités, le fédéralisme, le régionalisme, le principe de subsidiarité et le personnalisme seraient inopérants et pour le moins factices.

• L’Esprit européen est souverainiste. Ce mot d’origine québécois ne doit pas être la propriété des seuls « souverainistes » nationaux français, du style de Charles Pasqua ou de Jean-Pierre Chevènement, ou régionaux séparatistes tels que le Corse Jean-Guy Talamoni ou le Savoisien Patrice Abeille. À tous les héritiers, reconnus ou putatifs, de Jean Bodin et à leur conception monolithique de la souveraineté, L’Esprit européen suit Althusius et sa vision symbiotique des souverainetés enchâssées et fédératives. Chaque domaine fédéré est souverain dans ses compétences. L’Europe est souveraine dans des domaines limités : la gestion de la monnaie, la macro-économie et les échanges internationaux, la défense, la diplomatie. La souveraineté européenne implique de ce fait une indépendance absolue envers une quelconque puissance étrangère.

Au nom de ces six principes fondamentaux, L’Esprit européen entend promouvoir une autre Europe, libre, solidaire et fraternelle, ouverte et enracinée.

Maximilien Malirois

• Première version parue dans Fragments Diffusion Cahier n° 24. À propos de fédéralisme. La France girondine des peuples et régions-2, décembre 2001.