Qui a peur de l’astrologie ? À propos d’un article de Jacques Halbronn par Daniel COLOGNE

La même aversion pour l’astrologie est partagée par les intégrismes religieux et les courants qui se réclament de la « libre pensée ». Les illuministes héritiers du XVIIIe siècle placent leur orgueil dans leur conception volontariste d’une humanité affranchie de toute détermination. Les fondamentalistes, et principalement les néo-chrétiens, s’auto-proclament les « élus » de la « Providence », transfèrent leur arrogance sur la personne de Dieu. Celui-ci peut intervenir dans l’histoire des hommes et des sociétés en faisant l’économie des lois naturelles.

J’ai la faiblesse de penser que, si Dieu existe, Il est assez humble pour s’appuyer sur la grande horloge cosmique, diriger ainsi le monde de la manière la plus harmonieuse et la moins dissonante possible, et inspirer envers l’astrologie une tolérance qui ne fut d’ailleurs pas étrangère à certaines époques lumineuses de la Chrétienté européenne et du Moyen Âge arabo-musulman.

Différenciée tout autant des pseudo-lumières que des religiosités fondées sur la haine de la nature, notre famille de pensée est-elle toutefois prête à intégrer l’astrologie dans son rêve de voir l’Europe prendre la tête de la grande aventure scientifique de demain ?

À cette question, nul n’oserait répondre par l’affirmative et, dans un article déjà ancien (1), Jacques Halbronn cerne avec clairvoyance les raisons pour lesquelles certaines ramures de notre arbre généalogique intellectuelle pourraient légitimement se méfier de l’art et de la science d’Uranie, la Muse au bois dormant que des princes-savants viendraient réveiller pour de bon.

Tant que l’astrologie reste engluée dans les ambiances opaques de l’occultisme et du théosophisme, elle ne remet pas en question nos préjugés, et notamment notre préjugé volontariste, dont Patrick Declerck s’est gaussé dans une récente émission télévisée belge (2). La volonté est une illusion, dit en substance le psychanalyste anarchisant. L’homme fait ce qu’il peut, et non ce qu’il veut. La société idéale est celle qui exige « de chacun selon ce qu’il peut ».

En revanche, si l’astrologie se fait admettre comme objet de connaissance scientifique, elle risque de devenir dangereuse pour quelques-unes de nos préventions les mieux enracinées. Cependant, Jacques Halbronn nous rassure : « Poser la liberté de l’Homme comme simplement individuelle est un faux problème. L’Homme bâtit le monde avec d’autres hommes. » Et l’éminent historien d’ajouter, en citant l’un de ses meilleurs ouvrages (3) : « Philon d’Alexandrie disait que lorsqu’une communauté respectait les mêmes lois, l’influence astrale devenait très secondaire. »

Davantage qu’un astrologue à proprement parler, Jacques Halbronn est un intellectuel qui s’intéresse à l’astrologie et s’autorise ipso facto, par rapport à celle-ci, une distanciation exprimée dans les lignes qui suivent : « On conçoit à quel point en effet le discours astrologique peut devenir critique s’il revient à dévaloriser, en quelque sorte, toutes les constructions mises en place au cours de l’Histoire en prônant un retour à un ordre fondamental – sorte de paradis perdu – incarné par le thème natal. »

Certains astrologues à succès, comme Dane Rudhyar ou Alexandre Ruperti, considèrent en effet la famille, la corporation, la nation et la race comme des « structures parasites » séparant l’individu de sa véritable identité, celle-ci ne pouvant être que cosmique. Jacques Halbronn leur répond par un intelligent questionnement : « Faut-il que l’intérêt pour le cosmos débouche nécessairement sur le cosmopolitisme ? » Pourquoi opposer systématiquement une « Loi naturelle » à des constructions « trop humaines » prétendument génératrices de « pseudo-différences » ? Pourquoi vouloir à tout prix construire le monde autour de « l’outil astrologique », « placer la structure astrologique au dessus des autres comme le fit le monothéisme par rapport au polythéisme », disqualifier « l’accumulation des strates et des expériences » au nom d’un « retour à l’essentiel, au primordial » ?

À travers les interrogations de Jacques Halbronn, on devine à quel point les adeptes du populisme et du communautarisme sont en droit de redouter un renouveau de l’astrologie où celle-ci serait tentée de faire l’économie des influences ethniques et des identités anthropologiques.

Le problème soulevé par Jacques Halbronn se résume au fond comme suit : existe-t-il une hiérarchie des déterminations ? Les astrologues ont tendance à répondre par l’affirmative et à situer leur discipline au faîte de la pyramide des « strates » et des « expériences » qui façonnent la condition humaine.

L’hypothèse d’une hérédité astrale, esquissée par les recherches statistiques de Michel Gauquelin, la domification de l’horoscope (4) vivement contestée par le même Gauquelin, voilà autant de facteurs au travers desquels l’astrologie pourrait, de façon arbitraire, s’arroger le monopole du primordial et reléguer la famille au rang d’une valeur dépendante et subsidiaire.

Les liens organiques entretenus par l’individu avec son milieu professionnel, son environnement ethnique, son paysage natal, son appartenance raciale : tout cela risque de se voir taxer de subsidiarité et éclipser par une nouvelle essentialité cosmique s’exprimant en mode universaliste.

L’astrologie me semble toutefois porteuse d’un universalisme concret opposable à l’universalisme abstrait de l’idéologie libérale et de ses courants dérivés, et à leur vision pernicieuse d’un individu indéterminé, doté d’une volonté autonome et d’une liberté sans racines.

Certes, l’astrologie, et notamment l’astrologie mondiale, n’a pas le droit d’évacuer le poids des « strates » et des « expériences » historiques. Ce n’est pas parce que la conjonction Neptune-Pluton de 1882 se produit au voisinage de l’étoile Aldébaran (5) et semble donc concerner l’Europe que notre continent prend automatiquement, à cette date, un élan nouveau, oublieux des sédiments déposés sur son passé plurimillénaire par la rivière sans retour du Temps.

Je crois néanmoins que l’astrologie peut rendre service au communautarisme européen en lui rappelant que, même débarrassé des surimpositions arbitraires notamment générées par une immigration sauvage et incontrôlée, notre « substrat anthropologique » resterait tributaire de la hiérarchie cosmique et des liens existant entre la qualité des configurations astrales et la valeur des individus, quels que soient le temps et le lieu pris en considération.

Loin de moi la tentation de réduire le binôme Européens-Non-Européens à une « pseudo-différence ». Mais de même que les astralités dissonantes des cieux d’Occident peuvent déterminer les naissances d’individus perturbateurs, naturellement incapables de s’intégrer à notre fédéralisme organique, même en pays « reconquis », ainsi les astralités harmoniques des autres régions du monde peuvent y faire apparaître des hommes de valeur qui seront « de chez nous », supérieurs aux couches problématiques de notre propre « parc humain ».

À défaut d’une fraternité multiculturelle que je tiens pour utopique dans la mauvaise acception du terme (outopie : pays de nulle part), je crois en la solidarité d’une aristocratie cosmopolite mobilisée dans la construction d’une cité idéale (eutopie : pays où l’on se sent bien). Positionnée dans une telle perspective, et non limitée à un effort guerrier de « reconquête » aux relents racistes, notre famille de pensée n’a rien à craindre d’une astrologie qui assimilerait intelligemment les mises en garde de Jacques Halbronn.

Grâce à l’astrologie, nous verrions que « nous avons des pères dans tous les pays » (6). Cette phrase pleine de bon sens n’émane pas d’un intellectuel de gauche, mais de l’éphémère revue Taches d’encre. Maurice Barrès s’en souvint lorsqu’il fut à deux doigts de participer à une expédition de secours aux Arméniens anéantis par le génocide turc. Il est agréable de la voir naître sous la plume d’un homme que ses contemporains, à l’instar de Romain Rolland, décrivaient comme la fine fleur du nationalisme borné, dont « la tige sortait du ventre des charniers ».

Daniel Cologne

Notes

1 : « Astrologie et arbitraire », dans Microcosmos, n° 30, 1988. La revue Microcosmos a été évoquée sur le présent site à l’occasion de mon entretien avec l’astrologue belge Gémini sur « L’Europe, les astres et l’histoire ».

2 : « Noms de dieux », 4 décembre 2005.

3 : Jacques Halbronn, Le monde juif et l’astrologie, Milan, Archè, 1985.

4 : Les Maisons III et IV, de part et d’autre du Nadir (ou Fond du Ciel), correspondent aux origines familiales.

5 : Aldébaran est le nom arabe d’une étoile de première grandeur et de premier éclat située dans la constellation du Taureau. Rappelons ici le récit mythologique de l’enlèvement d’Europe par Zeus déguisé en taureau blanc.

6 : Cité par Jean-Marie Domenach, Barrès par lui-même, Le Seuil, 1958, p. 52.