Quelques versets dorés de l’Ancien Testament par Daniel COLOGNE

Les séries numériques constituent le fondement de l’enseignement pythagoricien qui comporte une large part de transmission orale. Celle-ci est probablement antérieure à Pythagore lui-même, c’est-à-dire au VIe siècle avant Jésus-Christ, tout comme la transmission orale de l’arithmosophie hébraïque précède la première fixation scripturaire de l’Ancien Testament par les scribes du roi Ézéchias au VIIIe siècle avant Jésus-Christ.

En remontant dans l’Histoire, on peut supposer l’existence d’une proto-numérologie commune à la tradition juive, à la tradition grecque et sans doute à d’autres traditions où les nombres revêtent une importance primordiale. René Guénon (1886 – 1951) et ses continuateurs utilisent beaucoup la série numérique décroissante 4 – 3 – 2 – 1 pour illustrer l’accélération de l’Histoire. L’Histoire qui va de plus en plus vite signale un obscurcissement du divin dans la conscience humaine, ce qui rejoint la sagesse musulmane selon laquelle la lenteur est l’attribut d’Allah et la précipitation est la marque d’Iblis.

Ce processus d’obscuration n’est autre que le Ragna-rökr de l’ancien monde nordique et il se reflète aussi dans la répartition des avatars de Vishnou au long des quatre âges. L’Âge d’Or comporte quatre avatars et leur désignation animalière me laisse toujours aussi perplexe. Peut-être faut-il y voir l’origine « non humaine » de la « Tradition Primordiale », selon Guénon déjà cité et Julius Evola (1898 – 1974). Peut-être ces animaux correspondent-ils à des constellations, comme le laisse présumer le Poisson, qui inaugure l’Âge d’Or, et le Lion, qui le clôture. L’Âge de Fer ne comporte plus qu’un avatar (Kalki). La seconde moitié du cycle offre, symétriquement aux avatars animaliers, les figures avatariques de Ram-à-la-Hache, Krishna, Bouddha et Kalki. Qu’ont en commun ces avatars des Âges d’Argent, de Bronze et de Fer, ainsi nommés en raison du symbolisme des métaux et à ne pas confondre avec les ères technologiques de la Préhistoire officielle ?

Répondre à cette question nécessiterait une longue digression que je ne souhaite pas infliger au lecteur. J’y reviendrai au moment de conclure et j’entre à présent dans le vif de mon sujet : l’importante série numérique 1 – 2 – 3 – 5 – 8 – 13 – 21 – 34. Diffuseur médiéval de la tradition pythagoricienne, Leonardo Fibonacci a beaucoup travaillé sur cette série qui présente deux caractéristiques remarquables :

– à partir de 3, chaque nombre est la somme des deux nombres qui le précèdent,

– à partir de 5, la division de chaque nombre par celui qui le précède donne le nombre d’or 1,618…

Né en 1175 et mort en 1240 dans la cité à la célèbre tour penchée, Fibonacci est aussi connu sous le nom de Léonard de Pise. On doit à ce mathématicien la mise en valeur d’une série « dorée » dont je pense qu’elle s’applique aux trente-quatre premiers versets de la Genèse (les trente-et-un versets du chapitre 1 et les trois premiers versets du chapitre 2). L’œuvre des trois premiers « jours » de la « création » biblique s’achève aux versets 5, 8 et 13. Jusqu’ici, la correspondance est parfaite. Le mot « Jour » est plus acceptable si l’on considère ce récit, non comme une « création », mais comme une conception, une sorte d’épure, le plan divin idéal ponctué par la litanie « Dieu vit que c’était bon ». Le mot « Jour » est aussi employé pour désigner la lumière diurne par opposition aux ténèbres de la nuit (verset 5) et, dans certaines traductions, il est associé aux « époques » et aux « années » (verset 14 sur les « luminaires » conçus comme « signes »). Je m’appuie ici sur l’édition Desclée de Brouwer (2000) de la Bible de Jérusalem.

Moins parfaite est l’adéquation entre la série numérique « dorée » et le quatrième « jour » réservé aux astres (Soleil, Lune, étoiles) couvrant les versets 13 à 19, et non les versets 13 à 21. Toutefois, on retrouve au verset 21 la répétition « Dieu vit que c’était bon », les scribes insistant en l’occurrence sur ce véritable paradis différent de l’Éden ultérieur (chapitre 2) où surgissent les conflits. Remarquons la double position centrale des versets concernant les astres. Ces versets sont au quatrième « jour », juste au milei du septénaire. Ils sont aussi presque au milieu des deux petites « sections dorées » de treize versets, la grande « section dorée » étant de vingt-et-un versets (34 : 21 – 1,618).

Évoquée à partir du verset 26, la « création » de l’homme est une sous-section dorée de huit versets (comprenant aussi le repos final de Dieu) au sein de la section « dorée » des vers 21 à 34. Pointons également l’exacte centralité du mot « Étoiles » (juste avant le verset 17) dans l’économie générale du récit. La litanie « Il y eut un soir, il y eut un matin » met le Couchant (Maghreb) en valeur comme porte du Nord. Peut-être faut-il voir un élément de géographie symbolique dans l’ensemble montagneux de l’Atlas, porte nordico-occidentale de l’Europe rattachée au Nord par ses traditions germanique, celtique, gréco-romaine et indo-européenne.

Les Hespérides, qui gardent le paradis nordique, le jardin où les « pommes d’or », sont à la fois filles du soir (vesper en latin) et filles d’Atlas. Les Hespérides se tiennent certes du côté des kshatriyas, d’où leur fonction de gardiennes du Paradis, tout comme les chérubins bibliques et leurs épées flamboyantes après l’expulsion d’Adam et d’Ève. Mais la fonction « guerrière » des Hespérides est passive, alors que celle des Amazones (ancêtres des féministes) est active, de même de celle de la chasseresse Atalante à la poursuite du sanglier de Calydon. Le sanglier est un des avatars animaliers de Vishnou, figure en lesquelles s’incarne, durant l’Âge d’Or, la deuxième personne de la Trinité hindoue Brahma – Vishnou – Shiva (Père – Fils – Esprit Saint). Ayant juré de n’épouser que celui qui la battrait à la course, Atalante personnifie un des moments du processus d’accélération historique, une des phases du Ragna-rökr, une des étapes de la victoire de l’obscur Iblis sur le lumineux Allah.

Balance justice

J’espère avoir convaincu le lecteur qu’il est vain d’opposer de façon tranchée les formes traditionnelles « aryennes » (échappant à la reductio ad hitlerium) et les apports sémitiques (juifs et arabes, hébraïsme et islam) à la magnifique aventure spirituelle des peuples et des races. Comme promis et en guise de conclusion, je reviens sur la tradition hindoue des avatars de Vishnou. Les figures avatariques de la seconde moitié du cycle sont parfois considérées comme « guerrières » (Ram-à-la-Hache, Krishna, Kalki) et s’opposeraient ainsi aux figures de l’Âge d’Or (presque la première moitié du cycle, quatre avatars sur dix), lesquelles symboliseraient la fonction « souveraine » en ce qu’elle a de « non humain ».

En glissant du vocabulaire dumézilien au lexique de Raymond Abellio, on pourrait dire que les figures avatariques inaugurales sont du côté de la « connaissance » et les figures avatariques terminales du côté de la « puissance ». Il faut ici prendre garde à ne pas connoter la « puissance » de façon négative, ce que j’admets avoir souvent fait, alors que cette « puissance », dont l’Europe encerclée de toutes parts a aujourd’hui impérativement besoin, peut s’assimiler au conatus et à la « persévérance » dans l’être, et s’insérer ainsi dans un lignage philosophique Spinoza – Nietzsche – Heidegger.

Un autre problème se pose et concerne la figure de Bouddha, neuvième avatar. Si la figure avatarique terminale de Bouddha se tient du côté des kshatriyas plutôt que du côté des brahmanes, ce qui semble conforme à ses origines princières, il faut alors se garder de réduire le bouddhisme à un message d’amour compassionnel et altruiste. La remarque s’impose aussi pour le christianisme, car Jésus est issu de la tribu royale de Juda, et non de la tribu sacerdotale de Lévi. Sa prédication est matériellement soutenue par la famille aristocratique de Lazare et de ses sœurs Marthe et Marie. Marie de Béthanie joue un rôle important dans l’entourage féminin de Jésus, tout comme Marie-Madeleine bien entendu. Un Jésus kshatriya peut aussi expliquer certaines positions non dénuées d’arrogance contre la vieille loi juive fortement durcie – il est vrai – dans le sens du pharisianisme.

Le plus important demeure la nécessité de ne pas opposer systématiquement « aryanisme » et « sémitisme », comme l’a fait le Belge Edmond Picard, par ailleurs avocat audacieux face aux « bien-pensants » et grand ami des arts et des lettres, mais de chercher entre ces deux courants des points de convergence. Cela me paraît capital dans un monde qui « se défait », comme le pressentait Albert Camus en 1957, et qui demande une recomposition rigoureuse et harmonique des cultures et des spiritualités persévérant dans leur Être.

Daniel Cologne