Quelle Europe pour demain ? par Patrick PARMENT

Une fort intéressante chronique de Jacques Julliard dans Le Figaro (3 août 2020) n’a pas manqué de nous surprendre tant le ton est pour le moins nouveau de la part d’un homme dont toute la carrière est ancrée à gauche.

Normalien, proche de la CFDT et longtemps membre du staff du Nouvel Observateur qui a distillé durant des décennies la doxa des intellos de gauche, il est, à 87 ans, l’un des chroniqueurs de l’excellent hebdomadaire Marianne depuis sa reprise en main par Natacha Polony. Comme quoi, le bon sens finit toujours par l’emporter quand on décide de sortir du casque à boulon qui sert de cerveau à nombre d’hommes de gauche associés aux foldingues écolos.

Que nous dit Jacques Julliard ? D’abord, il part d’un constat que nous partageons, le terme d’Occident est obsolète. L’ordre international se disloque sous nos yeux. L’URSS a disparu et Donald Trump n’hésite pas à définir l’Europe comme un ennemi.

La recomposition du monde qui est en train de s’opérer oppose désormais la Russie de Poutine, la Turquie d’Erdogan qui se prend à rêver d’un retour de l’empire Ottoman, la Chine de Xi Jinping, l’Inde puissance en devenir, l’Amérique et une Europe cruellement absente du jeu. Une autre nébuleuse a surgi constituée par un ensemble islamique qui rêve de grandeur, mais qu’annihile une religion archaïque peu en rapport avec le monde d’aujourd’hui. Autant d’intérêts divergents. Comme le souligne Jacques Julliard, capitalisme, communisme et impérialisme sont inextricablement mêlés.

Europe physique

Bonne pioche nous dit Jacques Julliard, car le moment est venu pour l’Europe de s’ériger, elle aussi, en puissance. Elle ne manque pas d’atouts : humain, militaire, agro-alimentaire. Là où Jacques Julliard met un bémol, et nous sommes d’accord avec lui, c’est qu’une Europe à 27 est ingérable comme on peut le constater de jour en jour.

Les exemples ne manquent pas. À commencer par la peur obsessionnelle des Polonais pour la Russie. Au point de proposer la présence de soldats américains sur son sol. Autre exemple, l’opposition marquée en matière économique des pays du Nord pour les pays du sud de l’Europe. En revanche, le départ des Anglais est plutôt une bonne chose car cette ex-puissance maritime porte naturellement ses regards vers l’Amérique.

Pour Jacques Julliard, il faut recentrer l’Europe autour de l’axe Paris – Berlin avec en appui, outre la Belgique, les pays du Sud – Italie, Espagne, Portugal. Ce sont des Européens convaincus qui sont, il faut aussi le préciser, les pays qui ont façonné la face du monde dès la Renaissance. L’Europe peut largement tirer sa puissance de ses propres atouts, technologiques, militaires, agroalimentaires et privilégier nos rapports avec la Russie qui dispose des ressources énergétiques – gaz, pétrole – qui nous font défaut. À terme, un pôle eurasiatique peut largement faire face à l’empire chinois et mieux encore à l’Amérique.

L’Europe a tout à gagner de son émancipation. Seule ombre au tableau : le manque d’hommes pour incarner une telle ambition. La classe politique européenne qui a pourtant vu émerger ces hommes qui ont porté une certaine idée de l’Europe et du monde – de Charlemagne à Napoléon – est aujourd’hui totalement aphone, atone, impuissante.

Il y a pourtant la perspective d’un avenir que ne résume pas la société de consommation, l’emprise du matériel sur le spirituel. Les grands peuples ont toujours été portés par un grand rêve. Et même s’il n’a pas toujours abouti, il a donné aux hommes un sens à leur vie.

Patrick Parment

D’abord mis en ligne sur EuroLibertés, le 20 août 2020.