Quelle contre-révolution blanche ? par Rodolphe BADINAND

Bien que Philippe Baillet se présente, non sans humour, en quatrième de couverture comme « inadapté profond à la modernité, qu’il exècre, docteur en rien et privé de toute fortune personnelle » (n’a-t-il donc pas courtisé Dame Liliane ?), il n’en demeure pas moins l’excellent traducteur des œuvres principales de Julius Evola, d’Augusto Del Noce et de Massimo Introvigne. Il a aussi traduit de la langue de Dante divers livres dont le remarquable À la fête de la révolution de Claudia Salaris (1).

Il vient de publier aux courageuses éditions Akribeia Pour la contre-révolution blanche, un recueil de quatorze articles naguère parus dans Catholica, La Nouvelle Revue d’Histoire, La Nef ou, surtout, Le Choc du Mois de la première série (1987 – 1993) dans lequel il signait Xavier Rihoit. On y trouve aussi des inédits dont un hommage à Bernard Dubant et un article de ce dernier – sous le pseudonyme de Lucien Renart – sur Alfred Jarry. L’ouvrage commence par une préface de Philippe Baillet intitulée « Un livre de combat ».

Il y parle de ses débuts au Choc du Mois qui, à cette époque, « incarnait la première tentative faite depuis longtemps par les droites antilibérales françaises de faire vivre un magazine grand public, abordant tous les aspects de l’actualité, appuyé sur une distribution suffisante pour être disponible dans toutes les maisons de la presse et les principaux kiosques à journaux des grandes villes » (p. 8).

Pour la contre-révolution blanche se divise en six parties : « Figures de la Contre-Révolution » (Augustin Barruel et Donoso Cortés), « Dans les coulisses de l’histoire » (Henri Rollin et Boris Souvarine), « Esprits libres d’outre-Atlantique » (George L. Mosse et Samuel P. Huntington), « Visages du judaïsme » (Ernst Kantorowicz et Vladimir Zeev Jabotinsky), « Détours philosophiques » (Frédéric Nietzsche et Augusto Del Noce), « Déraison et anti-humanisme » (Antonin Artaud et Bernard Dubant).

La lecture en est agréable. Philippe Baillet témoigne d’une grande curiosité et d’une fine maîtrise des livres qu’il a consultés. Dans sa préface, il rappelle avec justesse que les idées sont des armes intellectuelles qui préparent « au combat, non au débat (p. 13) ». En anti-moderne conséquent, il récuse la notion même de débat, cette « discussion perpétuelle » (Donoso Cortés), qui provient des sociétés de pensée mises en lumière par Augustin Cochin. Son ouvrage entend faire œuvre de pédagogie auprès d’un public toujours enclin à suivre la facilité et à rabâcher des mots d’ordre « sloganesques », d’où son invitation à découvrir les travaux de Del Noce qu’il met en parallèle avec ceux de Jules Monnerot. Il salue aussi la figure peu connue de l’historien Boris Souvarine, grand critique du totalitarisme communiste et influence discrète de l’ultra-gauche, et s’interroge sur le paradoxe Ernst Kantorowicz « clerc-guerrier du XXe siècle », ardent nationaliste allemand de confession juive et proche du cercle du poète Stefan George au point que sa célèbre biographie sur L’Empereur Frédéric II est perçue avec raison comme son chef-d’œuvre (à entendre aussi dans l’acception du compagnonnage d’adhésion au cercle néo-gibelin de George).

Philippe Baillet ne garde pas toujours son enthousiasme. Il déplore ainsi la traduction tardive des écrits de George L. Mosse sur le national-socialisme. La réticence des maisons d’édition françaises à publier cet historien perspicace du nazisme s’explique par le climat intellectuel totalitaire parisien : Mosse était anti-marxiste ! Pour la circonstance, les faits que Mosse fut un juif allemand réfugié aux États-Unis dès les années Trente, un universitaire brillant et, accessoirement, un homosexuel déclaré n’ont pas joué en sa faveur. Scandalisé par un pareil désintérêt, Philippe Baillet s’empare alors du « marteau » (Nietzsche) ou de la « massue » – chère à Evola – et fustige l’auteur du National-socialisme et l’Antiquité, Johann Chapoutot, dont le travail accumule toutes les tares de l’université actuelle (fatuité, pédantisme, ignorance, carriérisme, formatage des recherches, etc.). En quelques pages vigoureuses, le sieur Chapoutot se retrouve habillé pour plusieurs hivers rigoureux. Par son exemple, il incarne la lente et longue déliquescence des facultés françaises. Il faut en revanche regretter que Philippe Baillet attaque sur le même ton certains des nôtres qui n’ont pas l’heur de lui convenir. On peut comprendre son dépit, lui qui grenouille dans des milieux qui, du fait de leur marginalité, n’attirent guère les carriéristes (sauf pour les former un temps !) et plus sûrement des désaxés, des psychopathes, des mythomanes, des grandes gueules paresseuses ou des agités à la cervelle noyée de bière. Malgré toute cette écume, on y rencontre quand même des personnalités passionnantes et d’authentiques réfractaires aux convenances à la mode qui savent se jouer des conventions établies.

Ne cachons pas, enfin, que certaines de ses considérations nous étonnent. Le titre du recueil provient d’un article inédit « Pour la contre-révolution blanche. Radicalisation du conservatisme et émergence de la droite “ racialiste ” aux États-Unis ». Abandonnant définitivement le mot « révolution » au profit de « contre-révolution », l’auteur a « la conviction profonde que, de même que les fascismes sont nés fondamentalement de l’apparition d’un nouveau type humain dans les tranchées de la Grande Guerre, de même notre seule chance de survie est liée à l’apparition d’un nouveau type humain de race blanche dans les guerres civilisationnelles et ethniques qui s’annoncent (pp. 15 – 16) ». Son intention rejoint sans peine des thèmes abordés dans notre Requiem pour la Contre-Révolution (2). Faut-il pour autant se satisfaire de la « racialisation » de la droite conservatrice américaine ? Un conservatisme aux États-Unis est-il vraiment possible ? « Si dans la France et l’Angleterre du XIXe siècle, avertit Philippe Beneton, le traditionalisme se confondait avec le conservatisme, il n’en va pas de même dans l’Amérique de la seconde moitié du XXe siècle. La tradition américaine et libérale (ou libérale conservatrice), en conséquence les fidèles de cette tradition qui ont pris le nom de “ conservateurs ” sont en fait des libéraux (ou des libéraux-conservateurs). Loin de récuser comme Burke ou Maistre les principes fondateurs de la société moderne, ils proclament leur attachement (enthousiaste ou non) à la démocratie constitutionnelle et à l’économie de marché – ou, selon une formule synthétique souvent utilisée, au “ Democratic Capitalism ” – et ils ne cessent généralement de se référer à l’œuvre des Founding Fathers (3). » Il est indéniable que le Nouveau Monde anglophone n’a jamais été la terre d’élection de Joseph de Maistre ou de Louis de Bonald ! En effet, insiste Nicolas Kessler, « “ plus conservateur que le libéralisme européen, mais plus libéral que le conservatisme européen ” selon la formule de Clinton Rossiter, l’American conservatism présente par là même un certain nombre de caractères propres, une “ couleur locale ” et une tonalité idéologique originale (4) ».

La prise de conscience d’un danger racial n’est en rien anti-moderne. Dans Qui sommes-nous ?, Samuel P. Huntington s’inquiète de la lente latino-américanisation des States, et alors ? Latinos et Chicanos ne font que reprendre des territoires qui leur furent volés au traité de Guadalupe en 1848. Il y a toujours une justice pour les peuples jeunes. Pourquoi au juste Huntington ne critique-t-il pas la présence noire aux États-Unis ? Serait-il plus aisé pour l’universitaire W.A.S.P. de stigmatiser les Latino-Américains de culture catholique plutôt que des populations noires souvent protestantes ?

Quitte à « soulever le cœur » de l’auteur, nous ne croyons pas en une sorte d’Internationale blanche face au péril coloré. Pour être très clair (si l’on peut dire), nous nous sentons bien plus proche d’un Aborigène d’Australie, d’un hindou, d’un Iranien ou d’un Amérindien d’Amazonie que d’un leucoderme yankee obèse et inculte, spectateur avide du dernier blockbuster cinématographique ou des blondinets « antifaf » crasseux de Malmö, de Berlin ou de Paris. La domination planétaire de l’homme blanc est terminée. Prenons-en acte et défendons désormais de toutes ses forces notre berceau géo-ethnique : l’Europe qui, plus que jamais, doit revenir aux seuls Européens (5).

Par ailleurs, Philippe Baillet évoque « la lourde responsabilité de ceux qui, en France, avaient parfaitement connaissance, depuis des années, des courants et auteurs dont on a parlé, mais qui ont préféré garder le silence : par anti-américanisme rabique, systématique, aveugle; par antichristianisme primaire, comme si les Américains blancs devraient expier jusqu’à la fin des temps le fait d’être nés dans une culture issue du protestantisme dissident; enfin, pour continuer à exercer une certaine hégémonie intellectuelle, sans être dérangés par ces auteurs talentueux d’outre-Atlantique qui eussent pu venir troubler une situation acquise (pp. 107 – 108) ». L’assaut est brutal et… partial. D’une part, est-ce de l’« antichristianisme primaire » que de rappeler que les valeurs protestantes puritaines de la société américaine sont hérétiques pour un catholique convaincu ? Oublie-t-il que pendant des décennies, Thomas Molnar qui essaya d’implanter en Amérique du Nord un véritable conservatisme (sans succès !), tenait une chronique dans Monde et Vie ? Les mouvances intellectuelles non-conformistes ont-elles sciemment ignoré les « conservateurs » anglo-saxons ? C’est leur faire un bien mauvais procès alors que, dès 1985, Guillaume Faye traitait des néo-conservateurs (6). Il est du reste piquant de vilipender le soi-disant manque d’intérêt pour les pensées conservatrices U.S. et de crier contre un pseudo-tropisme ricain quand des cénacles de pensée introduisent en Europe la controverse entre libéraux et communautariens… À la lumière de cette querelle de philosophie politique, le conservatisme des États-Unis paraît bien fade et secondaire.

Cette profonde divergence d’interprétation n’est pas anodine. Philippe Baillet cite Pierre-André Taguieff : « Selon qu’il intègre le mythe de la rédemption par un retour à la bonne origine ou à l’ordre naturel d’avant la chute, ou celui de la métamorphose ou de la conversion des valeurs par autotranscendance du nihilisme, le traditionalisme se fait contre-révolutionnaire et surnaturaliste, ou intempestif et surhumaniste. La révolte absolue contre le monde moderne peut se conduire soit au nom de Dieu, soit au nom du surhomme (7) (p. 134). » Force est de constater que le conservatisme d’outre-Atlantique n’appartient ni à l’un ni à l’autre, car il procède de la modernité (8). Et cette insuffisance conceptuelle explique certainement l’attrait grandissant pour les thèses communautariennes.

Finalement, Pour la contre-révolution blanche déçoit. En quoi est-il un livre de combat pour les Européens d’aujourd’hui ? Il est dommage que l’auteur n’ait pas retenu sa vibrante adresse à un écrivain situationniste (9). Conspuer et critiquer le Système, c’est bien; le subvertir serait encore mieux sans toutefois susciter une nouvelle version de la Contre-Révolution qui marque, pour nous, « une impasse intellectuelle majeure ». Malgré toutes les entraves présentes et à venir, poursuivons le combat métapolitique radical au nom de l’Européen différencié non-moderne !

Rodolphe Badinand

Notes

1 : Claudia Salaris, À la fête de la révolution. Artistes et libertaires avec D’Annunzio à Fiume, Éditions du Rocher, 2006.

2 : Rodolphe Badinand, Requiem pour la Contre-Révolution. Et autres essais impérieux, Alexipharmaque, coll. « Les Réflexives », 2008.

3 : Philippe Beneton, Le conservatisme, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », n° 2410, 1988, p. 85.

4 : Nicolas Kessler, Le conservatisme américain, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », n° 3364, 1998, p. 114.

5 : Conseillons à Philippe Baillet une brève excursion sur les chemins de l’imaginaire en lisant une nouvelle de science-fiction de William Tenn écrite en 1958, « La ruée vers l’Est » (dans Histoire de fins du monde, La grande anthologie de la science-fiction, présentée par Jacques Goimard, Demètre Ioakimidis et Gérard Klein, Le Livre de poche, 1974, pp. 363 – 384). Dans une Amérique du Nord post-apocalyptique et néo-médiévale où les minorités raciales (Noirs, Amérindiens) ont pris le pouvoir sur les ruines de l’autorité blanche, le personnage principal s’écrit à l’amiral de la dernière flotte des États-Unis : « Oui, en plein à l’est, sans varier de cap. Nous allons vers ces terres légendaires d’Europe. Nous allons trouver un pays où l’homme blanc a le droit de vivre debout. Où il n’a pas besoin de craindre la persécution. Où il n’a pas à craindre l’esclavage. Droit vers l’est, Amiral, jusqu’à ce que nous découvrions une terre nouvelle, une terre d’espoir, une terre de liberté. »

6 : Guillaume Faye, « Les néo-conservateurs américains, exemple des contradictions internes de l’idéologie égalitaire », dans Orientations, n° 8, septembre – octobre 1985, pp. 32 – 35.

7 : Pierre-André Taguieff, « Le paradigme traditionaliste : horreur de la modernité et antilibéralisme. Nietzsche dans la rhétorique réactionnaire », dans Collectif, Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, Grasset, 1991, p. 220.

8 : La modernité américaine est tout aussi « terroriste » que sa sœur française. Outre le génocide des Amérindiens, signalons qu’entre un tiers et un cinquième des Américains loyalistes à la Couronne durent fuir la jeune République qui ne les indemnisa jamais. Voir aussi Christian Bouchet, « Cette Amérique que nous pouvons aimer », pp. 43 – 45, dans Réfléchir et Agir, n° 35, été 2010.

9 : Xavier Rihoit, « Lettre ouverte à un situationniste », dans Le Choc du Mois, n° 49, février 1992, p. 50.

• Philippe Baillet, Pour une contre-révolution blanche. Portraits fidèles et lectures sans entraves, Akribeia, 2010, 188 p., 18 € (+ 5 € de port). À commander : Akribeia, 45/3, route de Vourles, F – 69230 Saint-Genis-Laval.