Quel « noyau dur » pour l’Europe ? par Daniel COLOGNE

Dans un remarquable ouvrage collectif (1), mon ami Georges Feltin-Tracol me fait l’honneur de me citer trois fois. Je l’en remercie vivement.  Sa référence conclusive à Pierre Béhar (2) me semble toutefois nettement plus intéressante : « Tellus stabilita, l’équilibre du monde : depuis l’Antiquité, ce principe n’a pas laissé d’être la justification suprême de l’œuvre politique ». Celle-ci consiste, entre autres, à « favoriser la prospérité » et « assurer la paix ».

Ailleurs dans le même ouvrage, Alain de Benoist juge malsaines une « attitude purement réactive » (3) et une tendance à « ne se situer que dans la perspective du rapport de forces » (4). Autre écho similaire sous la plume d’Yves Argoaz, qui déplore que, dans notre famille de pensée, trop de gens raisonnent encore « comme si l’assomption d’une identité européenne ne pouvait s’effectuer que par et dans la confrontation avec un tiers extérieur » (5).

Bref, l’Europe que nous appelons de nos vœux a une mission d’exemplarité dans la construction d’un « nouvel ordre de la Terre » (Georges Feltin-Tracol), dans l’édification d’un monde nouveau, prospère, harmonieux et pacifié.

Ce sentier lumineux n’est pas précisément emprunté par l’actuelle Union européenne, en dépit de son apparent désir d’ouverture : euphémisme recouvrant, depuis quelques années, une frénésie d’élargissement vers l’Est. Chronique d’une impuissance annoncée, le passage à l’Europe des 27 incite certains à préconiser la constitution d’un « noyau dur ».

D’aucuns l’envisagent sous la forme d’une confédération franco-allemande chargée d’orienter la géopolitique européenne selon un axe Madrid – Paris – Berlin – Moscou.

L’axe en question est plutôt une diagonale brisée. Une ligne à peu près horizontale relie Berlin et Moscou, capitales aux latitudes proches, chefs-lieux de deux grandes terres de romantisme aux incontestables affinités. Pour le reste, on observe un virage abrupt vers le Sud-Ouest. La continuation de l’axe vers l’Amérique du Sud s’accompagne, chez les partisans de cet axe, d’une tendance à surestimer le rôle de l’hispanité sur le continent américain.

Certes, le nombre d’hispanophones est en hausse aux États-Unis, mais la quantité n’est pas la condition sine qua non de la puissance. Au Brésil, généralement cité comme exemple de « grand espace émergent » sud-américain, la langue usuelle est le portugais.

L’espagnol est en effet un idiome relativement facile à apprendre et il est le véhicule d’une culture opulente méritant le plus grand respect, voire l’admiration. Mais l’idée d’en faire la langue internationale de l’Europe ne me convainc absolument pas.

Dans toutes ces spéculations géopolitiques, le plus ennuyeux est qu’elles ne tiennent aucun compte « de catastrophes écologiques inégalées » (6), prévisibles selon au moins deux scenari différents, qui pourraient donner au XXIe siècle un visage encore plus tragique que les cent années précédentes et leurs « guerres en chaîne » (Raymond Aron).

Je me permets ici une petite parenthèse. Mes conditions techniques d’écriture et de publication impliquent un certain recul par rapport à l’actualité de surcroît de plus en plus mouvante en nos temps d’hypermodernité « liquide » (7). La volte-face d’Obama concernant Guantanamo et sa prise de position pour la Turquie dans l’Union européenne m’ont contraint à nuancer, envers le nouveau président des États-Unis, une indulgence perceptible dans une de mes récentes contributions. J’imagine la réaction de certains me dépeignant comme un atlantiste négrophile, mais je n’ai cure de ces jugements à l’emporte-pièce, et si je n’accepte évidemment pas qu’Obama se mêle de nos affaires européennes en voulant nous imposer la Turquie, je salue ses démarches en faveur d’une solution à deux États dans le conflit Israël – Palestine, ses dispositions pour lutter contre le surendettement, et surtout ses mesures pour rationaliser l’industrie automobile dans une perspective écologique. De sorte que, si la volonté de puissance des États-continents du XXIe siècle représente un péril potentiel pour l’équilibre naturel de la planète, comme le souligne avec sa lucidité coutumière Georges Feltin-Tracol, il se pourrait que ledit péril émane en premier lieu de la Chine et de l’Inde qui, reniant leurs lumineuses traditions spirituelles, se lancent dans la fuite en avant de la compétition productiviste au bénéfice exclusif d’une pseudo-élite de nouveaux milliardaires (« contre-hiérarchie » de « kshatriyas post-modernes »).

Mais revenons aux deux déroulements possibles de l’éventuel cataclysme écologique. Le premier dépendrait d’un soudain dérèglement du Gulf stream qui priverait l’Europe de l’Ouest de son climat tempéré habituel. Dans ce cas de figure, il serait difficile d’envisager un recentrage européen sur les pays riverains de la mer du Nord (idée que je vais m’efforcer de développer ci-après).

Le second serait un réchauffement généralisé. Je m’en tiendrai à ce scénario prévisible à plus long terme. Il pourrait conduire l’Europe à partager avec les États-Unis (via l’Alaska), le Canada, le Groenland, l’Islande et la Russie un vaste territoire circumarctique, le long d’un océan boréal devenu enjeu géopolitique majeur. Ce scenario est brillamment analysé par Rodolphe Badinand dans son Requiem pour la Contre-Révolution (8).

Le Groenland étant possession danoise, la place prépondérante du Danemark est évidente dans ce scénario, à l’éventualité duquel il convient de se préparer dès maintenant.  Une remarque analogue vaut pour la Norvège, à échelle territoriale plus réduite : les archipels de Svalbard et de Jan-Mayer au cœur de l’océan Arctique. Quant à l’Islande, son adhésion à l’Union européenne est vivement souhaitable. Cette grande île du Nord-Ouest est appelée à rejoindre, au sein de l’U.E., la Finlande et la Suède qui y sont depuis 1995.

Ces pays pourraient constituer le flanc septentrional d’un « noyau dur » formant un arc de cercle autour de la mer du Nord et comprenant le Danemark, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne.

Ce « noyau dur » serait flanqué au Sud et au Sud-Est par :

– la Belgique, si elle reste unifiée;

– la Flandre, si elle devient autonome ou a fortiori si elle se joint aux Pays-Bas dans un Dietsland reconstitué;

– les régions du Nord-Pas-de-Calais, de Picardie, de Normandie réunifiée et de Bretagne (dans la perspective d’une Europe de la subsidiarité déléguant verticalement ses pouvoirs aux États-nations, mais aussi aux régions, selon un modèle triscalaire).

L’Allemagne n’est évidemment pas oubliée, principalement les régions traversées par le Rhin qui se jette dans la mer du Nord.

Dans la même optique de la triple embouchure Rhin – Meuse – Escaut, la Wallonie ou un éventuel royaume de Belgique formé par le duo Wallonie – Bruxelles auraient, en tant que zones mosanes (quoique Bruxelles soit une cité scaldéenne), la même importance que la Flandre scaldéenne et l’Allemagne rhénane.

Bref, je vois ce « noyau dur » {lato sensu} comme suit : Grande-Bretagne, Scandinavie, Pays-Bas, Belgique, Rhénanie, régions du Nord-Ouest de la France (Bruxelles pouvant en demeurer la capitale).

Les partisans du « noyau dur » franco-allemand sont hostiles à la Grande-Bretagne et leur argumentation historique n’est pas sans faille.

Certes, de nombreux épisodes de l’histoire européenne sont marqués par une rivalité franco-britannique, depuis la sinistre « Guerre de Cent Ans » de « l’automne du Moyen Âge » (Johan Huizinga) jusqu’au milieu du XVIIIe siècle où la France abandonne à l’ennemi d’outre-Manche la mainmise sur le Canada.

En regard de cette longue promenade à travers les siècles, la période 1870 – 1945 de conflits franco-allemands paraît bien courte. Mais c’est oublier que l’Allemagne ne réalise précisément son unité que dans les années 1860 et que Bismarck la parachève à la faveur de l’écrasement de la France en 1870. C’est perdre fâcheusement de vue la constante de la politique extérieure française, de François Ier à Napoléon III, qui positionne la France toujours contre l’Europe centrale germanique, contre les Habsbourg et contre l’Autriche jusqu’à l’unification de l’Italie (années 1860) soutenue notamment par des troupes franco-piémontaises.

Le rappel des émergences historiques récentes de l’Allemagne et de l’Italie permet de se souvenir ipso facto de l’antagonisme entre ces deux jeunes nations et la vieille France du point de vue de la formation politique et relativement au trinôme Peuple – Nation – État.

« Alors qu’en Allemagne ou en Italie, c’est le peuple qui a créé la nation, d’où a surgi l’État, en France, l’État préexiste à la fois au peuple et à la nation (9). »

Retenons bien cette importante constatation avant d’aborder la manière dont les adeptes du « noyau dur » France – Allemagne relatent la construction européenne de l’immédiat après-guerre.

Selon eux, l’Europe des Six (France, Allemagne, Italie, Bénélux) reconstitue les frontières de l’ancien empire carolingien, et cela suffit à lui conférer une valeur géopolitique positive.

Mais alors se trouve évacué le contexte historique où, pour reprendre une vigoureuse intervention télévisuelle de Charles Pasqua en 2005, « ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, c’est la paix qui a fait l’Europe ».

L’obsession principale des « pères fondateurs » semble en effet avoir été la réconciliation avec les adversaires de la veille (l’Axe Berlin-Rome), sans considération pour le fait que se trouvaient ainsi rapprochés des pays de tradition politique différente, l’un marqué par l’ancienneté de son centralisme (la France), les autres emportés par un juvénile élan rassembleur (l’Allemagne, l’Italie).

Parlons un peu du Bénélux (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg) pour corriger quelque peu, sur ce point également, la vision de ceux pour qui les pays du Bénélux appartiennent naturellement à ce noyau dur européen.

D’accord pour les Pays-Bas qui, comme la Grande-Bretagne, la Norvège, la Suède et le Danemark, constitue l’héritage d’un ancien monde où la monarchie a résisté à l’épreuve du temps. Ce n’est le cas ni de l’Espagne (monarchie interrompue durant la parenthèse 1931 -1975, sans parler des troubles marquant le règne d’Alphonse XIII depuis 1902), ni de la Belgique, pays presque aussi jeune que l’Allemagne et l’Italie, monarchie fondée en 1831 dont, à l’exception de Léopold Ier, et en dépit de réalisations parfois spectaculaires, tous les successeurs voient leur bilan régulièrement remis en cause par les historiens.

Quant au Luxembourg, son statut grand-ducal remonte à 1815 et son actuelle territorialité à 1831, lorsque sa moitié occidentale devient une province belge. Auparavant, entre le morcellement de la Lotharingie et le Congrès de Vienne, le Luxembourg est successivement un comté dans le cadre du Saint-Empire romain germanique (963), un duché à l’initiative de Charles IV (1354), une possession des Bourguignons (1441), des Habsbourg d’Espagne (1506) et d’Autriche (1714), et de la France (1795).

J’en arrive à la conclusion de ces quelques notes, dont le but n’est évidemment pas de contester l’importance du rapprochement franco-allemand et de l’apaisement des conflits France – Allemagne assimilables à des fratricides européens. J’ai simplement tenté de présenter une alternative quant à la constitution d’un « noyau dur » de l’Europe, de proposer un recentrage sur la mer du Nord et de défendre cette proposition sur les plans historique, géopolitique et prospectif.

Historiquement, les pays scandinaves, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas peuvent se considérer comme « la vieille Europe » tout aussi légitimement que la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et le Luxembourg. Les deux tiers de l’Europe des Six des « pères fondateurs » ne peuvent d’ailleurs revendiquer ce titre d’ancienneté que via le Saint-Empire, et non de manière directe comme les monarchies septentrionales, excepté les Pays-Bas pendant la courte période de leur appartenance aux terres de Charles-Quint.

Géopolitiquement, la mer du Nord n’est pas seulement un espace de recentrage pour l’Europe septentrionale, mais aussi, via le grand delta Escaut – Meuse – Rhin, le début d’un axe de pénétration se ramifiant vers la Picardie, le Bassigny et la Suisse : zones à partir desquelles les trois fleuves encore proches de leur source respective remontent vers le Septentrion pour arroser ou traverser des hauts-lieux de l’histoire d’Europe : Cambrai, Verdun, le lac de Constance.

Enfin, du point de vue de la prospective, dans l’hypothèse d’un réchauffement climatique généralisé, ce « noyau dur » centré sur la mer du Nord pourrait servir de tremplin à la future Europe circumarctique. Celle-ci aurait évidemment un partenariat privilégié avec la Russie. Il serait alors temps de parler d’une « Euro-Russie » ou d’une « Euro-Sibérie » : projet actuellement prématuré, surtout s’il s’accompagne d’un systématique parti-pris anti-britannique, d’une attitude négligente à l’égard des pays qui ont plié sous le joug soviétique, et de vues chimériques sur l’espagnol comme langue internationale européenne, alors que les paysans andalous observent, dès aujourd’hui, avec inquiétude, les signes précurseurs de la désertification.

Daniel Cologne

Notes

1 : La patrie, l’Europe et le Monde. Éléments pour un débat sur l’identité des Européens, Éditions Dualpha, 2009. Un ouvrage collectif dont les maîtres d’œuvre sont Pierre Le Vigan et Jacques Marlaud.

2 : Pierre Béhar, Une géopolitique pour l’Europe. Vers une nouvelle Eurasie ?, 1992, cité par Georges Feltin-Tracol, in « Patries, État et postmodernité dans le nouvel ordre de la Terre », op. cit., p. 159.

3 : Alain de Benoist, in « Tout le monde se trouve plongé dans un univers tristement monoculturel, celui de la marchandise… », op. cit., p. 46.

4 : Idem, p. 51.

5 : Yves Argoaz, in « L’Europe comme troisième voie », op. cit., p. 112.

6 : Georges Feltin-Tracol, art. cit., p. 158.

7 : Le même se référant à Zygmunt Baumann, op. cit., p. 127.

8 : Rodolphe Badinand, « Défense du Saint-Empire », in Requiem pour la Contre-Révolution et autres essais impérieux, Éditions Alexipharmaque, 2008.

9 : Alain de Benoist, art. cit., p. 48.