Promenade dans une capitale d’Empire par Daniel COLOGNE

• Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

Christopher Gérard a publié une demi-douzaine de livres.  Des cinq ouvrages précédents, on a pu dire qu’ils sont écrits « à contre-mode de la platitude littéraire d’aujourd’hui » (Pol Vandromme), avec une grande richesse « en images frappantes ou charmeuses » (Jacques Crickillon), dans un style de qualité où les phrases « semblent gravées dans le bronze de l’Antiquité » (Ghislain de Diesbach). Le même concert de louanges peut s’élever en l’honneur d’Aux Armes de Bruxelles, mélange de récit autobiographique, d’essai historique, de guide artistico-littéraire, de quête amoureuse et de parcours d’initiation en forme de symbole cosmique. Dès lors, sur le plan stylistique, que dire de plus que les éminents chroniqueurs cités plus haut ? Passons donc sans plus attendre à l’analyse du fond de l’ouvrage.

Le livre est divisé en douze chapitres correspondant aux douze mois de l’année. Le point de départ du cycle annuel est situé en juin, au solstice estival, à la Saint-Jean d’Été, donc analogiquement au Sud, au Zénith. Quand le soleil est à son point le plus élevé dans le ciel, il surplombe la statue équestre de Charles de Lorraine sur cette Grand-Place, où l’auteur nous emmène à plusieurs reprises, au fil de ses promenades dans la capitale d’Empire de Charles-Quint.

Les mois de l’année sont évoqués avec talent au travers, tantôt d’une coutume gastronomique, tantôt d’une particularité climatique, tantôt d’une spécificité de floraison, tantôt de l’une ou l’autre tradition festive éveillant la nostalgie de l’enfance.

« Dimanche, à l’occasion de la Fête des Rois, j’ai accepté l’invitation d’un couple d’amis à l’un de ces déjeuners à la wallonne où l’on s’attable de midi à dix-huit heures. Pour le dessert, j’avais apporté une galette – pâte fine à l’amande – de chez Fabrice Collignon, qui s’était surpassé une fois de plus.  Le croirez-vous, Louise, mais c’est moi qui ai remporté la fève, et coiffé la couronne ? » (p. 123).

L’auteur-narrateur chausse ensuite une paire de vieilles bottines militaires pour affronter le sol enneigé de janvier dans une « mélancolique balade sur les traces de librairies défuntes » (p. 128).  Chez Christopher Gérard, la promenade littéraire n’est jamais très éloignée de la tournée des grands-ducs bruxellois du bien-boire et du bien-manger : pâtissiers de renom (comme Fabrice Collignon déjà cité), glacier réputé dans le quartier New Age, café de la rue Antoine- Dansaert devenue « chic et snob », selon les termes par moi empruntés à un journaliste parisien.

« En ce jour des Trépassés, telle une punition divine, une pluie glacée s’abat sur Bruxelles. Malgré le vent du Nord qui gémit dans les arbres du parc Tenbosch, malgré le ciel plombé, je décide de sortir » (p. 98). Et revoici Christopher en vadrouille le long des somptueuses artères de ses faubourgs préférés : Ixelles, où il habite, mais aussi Uccle, une des vingt-cinq communes les plus riches de Belgique, avec son cimetière du Dieweg, où il se recueille devant la tombe de « messire Hergé » (p. 101).

« À cette heure bénie de la matinée, les footballeurs, enfermés dans une vaste cage d’acier, ne font pas encore entendre leurs cris gutturaux », écrit-il en évoquant les premières heures de la journée dans l’écrin de verdure ixellois. Il semble ignorer qu’au parc Tenbosch se sont disputées dans les années 1880 les premières parties de « balle au pied », du moins à Bruxelles, où les sportifs de l’époque rêvaient aussi d’une nouvelle chevalerie.

Dans le sillage d’Odilon-Jean Périer, délicat poète arraché à la vie dans la fleur de l’âge, Christopher Gérard démontre que l’on peut affirmer son identité en « citadin résolu » (p. 10), que « les gens qui sont de quelque part » (Jacques de Bronckart) ne « portent » pas toujours « dans leur cœur une ville ou un village », mais parfois simplement un quartier, avec ses espaces verts reliés entre eux par de beaux alignements d’architecture, et pourvu que l’on y croise çà et là la maison natale d’un écrivain ou l’ancien atelier d’un peintre.

« Dans le parc Tenbosch encore noyé de pluie, aux perce-neige ont succédé les crocus, fleurs printanières qui servent à nos amis du Nord pour désigner leurs vacances de carnaval : krokusvakantie » (p. 151).  Car nous sommes à présent en mars, et l’approche du renouveau de la Nature inspire au Bruxellois libre-penseur et païen un fraternel clin d’œil aux voisins de Flandre, même si ces derniers demeurèrent longtemps plus sensibles à l’élan de leurs clochers gothiques qu’à la splendeur de l’Art Nouveau, de l’hôtel Otlet et de « la sobriété de ses courbes » (p. 152).

Viennent ensuite le facétieux avril, son poisson inaugural, les cerisiers du Japon « qui fleurissent dans le quartier, parsemant les rues de vaporeuses touffes roses » (p. 158), les enfants gambadant dans le parc à la recherche des œufs en chocolat semés « par les cloches de Rome » (Ibid.). Des effluves pascales à la Fête des Mères du mois suivant, notre guide, tantôt poète, tantôt érudit, nous entraîne dans un cycle de prédilection des adultes qui n’en finissent pas d’aimer à la folie l’âge d’or de leur enfance et d’effeuiller leurs souvenirs, parmi lesquels surgissent soudain « les trottinettes de bois » (p. 171) à la vitrine de Serneels, « le plus beau magasin de jouets de la capitale » (Ibid.).

Mais qui est donc cette Louise à qui l’auteur-narrateur confie sa joie d’être le commensal couronné de l’Épiphanie ? Une jeune femme rencontrée durant la nuit du solstice d’été, une « passante » pareille à celles que chante Georges Brassens, une fugitive apparition dont le souvenir poursuit Christopher tout au long de l’année. Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir l’épilogue de mai et le loisir de conclure que Louise, « tournoyante et pleine de grâce, pareille aux danseuses des temps anciens » (p. 9), n’est au fond qu’une Muse inspiratrice, Christopher admettant in fine qu’elle « m’a forcé à aiguiser mon regard, à décrasser ma mémoire, à vaincre cette paresse de l’œil et du cœur.  À devenir meilleur peut-être ? » (p. 174).

La visite guidée de la Bruxelles artistique et gourmande, à laquelle Gérard nous convie, est la répétition générale de la promenade qu’il espère effectuer un jour au bras de Louise.  Parfois, il lui parle comme si elle était déjà près de lui, comme s’il l’avait retrouvée, en de courtes scènes aux confins de l’hallucination, comme il sied à cette « école belge de l’étrange » dont parle Jean-Baptiste Baronian, co-directeur de la collection.

Lequel d’entre nous n’a pas rêvé de faire découvrir la ville de son cœur à l’une ou l’autre étudiante au sourire cueilli comme une rose sous les pavés d’une ruelle ? Lequel d’entre nous ne s’est pas lamenté à la manière de Christopher espérant revoir sa Louise comme Augustin Meaulnes son Yvonne de Galais ?

« Où vous cachez-vous, gentilfemme ? Derrière quelles portes ma danseuse s’est-elle réfugiée ? Quelle soupente vous dissimule à mes regards enivrés ? Engloutie par la ville, vous demeurez un mystère.  Une énigme que je souffre de ne point résoudre.  Votre silence, cruelle, était celui du sphinx. Vous retrouverai-je un jour ? » (p. 29).

Lequel d’entre nous n’a pas redouté de donner « le tournis » à son jeune et féminin auditoire avec des « précisions d’archiviste » (p. 49) ?  Lequel n’a pas été tenté d’implorer le pardon de sa douce compagnie pour une « pédanterie » que la « passion » n’excuse pas forcément ?  (Ibid.).

En 1962, année de naissance de Christopher Gérard, je commettais ma plus grosse bêtise d’adolescent. À défaut d’appartenir à la même génération, nous partageons la préférence pour la Bruxelles des ducs de Bourgogne et de l’Empire des Habsbourgs au détriment de la Bruxelles de l’Atomium et du plan Manhattan. Mes instituteurs organisaient des visites de l’Expo 58 en chantier et commentaient la construction de son monument-fétiche, qu’avait bien le droit d’exécrer plus tard un enfant du Baby boom, une fois éteints les lampions de la fête à la techno-science. J’achevais mes études supérieures (dans la même université que l’auteur) quand surgissaient de terre les premières « horreurs futuristes » (p. 146) qui ont éventré les environs de la gare du Nord, les « clapiers pour bureaucrates » qui ont « causé l’expulsion de milliers d’habitants et transformé ce quartier chaud en un no man’s land qui ferait frissonner un truand » (Ibid.). Bonnes gens qui flânez dans la Rue Neuve piétonnière, imitez votre guide, rebroussez chemin quand vous voyez se dresser devant vous la tour de la place Rogier, retournez sur vos pas vous réfugier au bar de l’Hôtel Métropole, sous les « lustres admirés par Cocteau et Guitry » (p. 147), dans un décor qui a su maintenir « sa tradition séculaire de luxueux palace » (Ibid.).

« Mais le vrai géant, recouvrant l’ancien Mont des Pendus, ou Galgenberg, c’est le titanesque Palais de Justice, pareil à un fauve prêt à bondir » (p. 107); à Bruxelles, ville de paradoxes, « la cathédrale est dédiée à deux saints… dont la seconde est inconnue au Vatican. Enfin, disons qu’elle n’est pas reconnue par les services compétents. Bref, l’Archange est obligé de partager avec cette Gudule et la cathédrale et le patronage de Bruxelles, un peu à l’image d’un pays où règne la demi-mesure » (p. 82); saint Michel trône également au sommet de la flèche de l’Hôtel de Ville, couronnement de cette Grand-Place, « dont chaque élément obéit au même plan, le premier du genre en Europe » (p. 48); aux Galeries Royales Saint-Hubert, le narrateur se rappelle « que Baudelaire les parcourait huit fois par jour », qu’Hugo « y a écouté les discours des proscrits hostiles à Napoléon III », que « Verlaine y a acquis certain revolver » (pour tirer sur Rimbaud dans une des sept ruelles qui convergent vers la Grand-Place), et que le beau monde « ne se lasse pas, depuis plus d’un siècle et demi, d’aller et venir sous une verrière si vaste que la galerie donne l’impression d’être illuminée en permanence » (p. 129); le Palais de Justice, la Cathédrale, l’Hôtel de Ville, les Galeries, mais aussi les Arcades du Cinquantenaire, les Musées Royaux d’Art et d’Histoire, le Théâtre de la Monnaie, « opéra national » bien nommé d’où se déclencha en 1830 la révolution ouvrant la voie à l’indépendance de la monarchie constitutionnelle belge : autant de joyaux du patrimoine bruxellois que Christopher Gérard recouvre d’un éclat nouveau, autant de lieux chargés d’histoire qu’il fait revivre, tant à l’usage des voyageurs éclairés, désireux de visiter ou de revoir le cœur de l’Europe, qu’à destination des Belges cultivés avides de reprendre le chemin de leur mémoire.

Paraphrasons Nietzsche et convenons avec l’auteur que cette « mémoire la plus longue » embrasse les « vingt siècles » d’existence du Belgium « entre Rhin, Meuse et Escaut : inassimilable triangle dont la vocation est d’incarner la synthèse de l’Europe. Au centre du delta, Bruxelles; en son cœur, la Grand-Place. » (p. 160).

Christopher Gérard se voit arpenter les allées du Parc de Bruxelles avec celle qu’il a « rencontrée dans les brumes du premier matin de l’été » (p. 9).  Il lui prédit le spectacle « des amoureux classiques, assis sur les bancs publics ou adossés aux tilleuls, et parmi eux nombre de jolies Sarrasines, venues chercher ici quelques instants de bonheur, loin des grands frères, à mille lieues du mariage forcé » (p. 35).

Je suis d’accord sur un point, plus nuancé sur un autre.

Qu’elles soient « en foulard ou en cheveux », elles ont leur charme, ces « lycéennes qui cherchent La Peste au rayon santé » (p. 167) lorsqu’elles farfouillent dans les étagères de la librairie Pêle-Mêle. Elles ne sont pas dénuées de séduction, ces jeunes filles belges d’origine arabe et de confession musulmane, même quand le voile ne laisse plus apparaître que les yeux de braise et le visage aux traits réguliers, mais aussi quand la chevelure d’ébène ondoie sur les épaules.

Quant à nous autres, vieux Européens, n’avons-nous pas, pendant des siècles, donné notre bénédiction à une sorte de mariage forcé euphémiquement rebaptisé « de raison » ? Avons-nous trouvé le bonheur conjugal dans le romantique mariage d’amour ? Après avoir semé le doux vent des épousailles façon Marceline Desbordes-Valmore, ne récoltons-nous pas la tempête des noces de sang, l’enfer des cellules monoparentales, la chienlit des familles recomposées ?

Toute profession de foi identitaire implique en premier lieu le respect de l’identité de l’autre, même en ce qu’elle peut s’opposer durement à nos pratiques. Telle est la grandeur d’un José Gers, amoureux de l’Europe du Nord et des horizons océaniques, enfant de Dendermonde découvrant en Islande une seconde patrie, mais aussi voyageur éclairé capable d’admirer la farouche rigueur des Mozabites, « puritains du désert » saharien. Certes, que personne ne nous oblige à importer des règles dont le durcissement peut confiner à la barbarie. Mais de quel droit irions-nous, pour notre part, imposer à la planète entière notre libertinage de « civilisés » qui voisine parfois avec l’impudeur ?

Cela dit, Christopher Gérard n’étale pas son appartenance à une famille de pensée bien précise, puisque flâner en esthète, converser en érudit et ripailler en fin gourmet ne sont pas – que je sache – des privilèges spécifiques de la « Nouvelle Droite ».  Sarah Vajda a bien raison de se réjouir que vous existiez, cher Christopher Gérard, « dans ce camp où beaucoup firent le choix de Sparte contre Athènes » (p. 185).

Il serait temps que notre famille de pensée rompe avec sa regrettable habitude de revêtir soldats et guerriers d’habits de lumière et comprenne que le métal précieux d’un âge nouveau scintille dans la culture, la philosophie, la vision du monde. Le choix d’Athènes contre Sparte, c’est aussi le mien.

Mais il faut bien, cher Christopher Gérard, en venir à ce qui nous sépare. Par la magie de votre art de décrire un festin, je me suis attablé avec vous dans le luxueux restaurant qui donne à votre livre son intitulé. Je suis descendu avec vous de la ville haute où vous résidez vers la ville basse où les touristes affluent, et jusqu’à la Maison de la Bellone, que quelques centaines de mètres à peine séparent du canal. Au delà de celui-ci, faut-il descendre encore jusqu’à un sous-sol d’où ne peut plus s’élever aucune mélodie ?

Votre pensée est ascendante et zénithale. Moi, je suis un homme du Couchant et du Nadir. Peut-être est-ce lié à ma naissance dans le faubourg occidental de Molenbeek. Le canal y coupe la ville en deux selon un axe Nord-Sud. Intarissable sur l’hémisphère Est (et surtout sur le secteur Sud-Est), vous restez muet sur l’hémisphère Ouest. Votre carnet de nonante-trois bonnes adresses ignore superbement des codes postaux comme le 1070 ou le 1080. Même le 1030 schaerbeekois, encore en deçà du pont Van Praet, y est réduit à la portion congrue. Votre idole Ghelderode née à Ixelles y a pourtant travaillé, Jacques Brel y a vu le jour dans une constellation de rues aux noms de pierres précieuses, de nombreuses artères portent des patronymes d’écrivains et certaines maisons y sont pour l’Art Nouveau des encyclopédies de pierre.

Trouver horrible l’Atomium (et comme je vous comprends !) est une chose. Ne pas s’arrêter devant la Tour Japonaise en est une autre.  Juger hideuse la Basilique de Koekelberg (et nous sommes sans doute aussi d’accord là-dessus) n’implique pas obligatoirement de faire silence sur le Pavillon Chinois, et de négliger cet autre rêve léopoldien (non réalisé celui-là) : un Panthéon symboliquement orienté vers le Couchant.  Car c’est le boulevard Léopold II qui constitue nos Champs-Élysées bruxellois, en lieu et place de l’avenue Louise, dont je ne conteste nullement par ailleurs le charme d’autrefois, quand on y « caracolait à cheval sous les marronniers » (p. 173).

Vous évoquez Érasme quelque part, mais quel dommage que sa maison de 1521, devenu un des plus beaux musées européens de la Renaissance, ne soit pas inscrite en lettres d’or dans votre répertoire de brillant philologue classique. Ma Louise porte un autre prénom et j’aurais aimé lui dévoiler les mystères d’Anderlecht, l’ésotérisme de sa Collégiale des Saints Pierre et Guidon, la sérénité de son Béguinage.

Koekelberg, Ganshoren, Berchem Sainte-Agathe : autant de communes issues de l’ancien comté de Jette, autant de lieux liés à l’illustre famille de Villegas dont le château se dérobe aux regards trop curieux, dans un environnement encore semi-champêtre, à deux pas du home où mes parents sont récemment décédés.

Vous l’écrivez non sans humour page 172 : votre grand-mère promenait un phoque en laisse avenue Louise dans les années 1950.  Vingt ans plus tôt, séduit par les promesses du prétendu Eldorado urbain, mon père quittait sa Hesbaye natale et s’installait rue d’Ostende, à Molenbeek, au cœur d’un enchevêtrement de « constructions utilitaires » (Sander Pierron) qui a valu à cette commune le surnom de « petit Manchester belge ».

Ledit Pierron, polygraphe abondant, le peintre Eugène Laermans, l’inclassable conteur Eugène Demolder né quai du Hainaut : tous y ont goûté les saveurs d’un « paradis agreste » défiguré par l’industrie.  Par delà la ligne de chemin de fer et la gare de l’Ouest bombardée en 1944, l’on découvre le parc et le château du Karreveld, où Robert Montal, Jean Muno et David Scheinert sont maintes fois venus chercher l’inspiration.

En lieu et place du château, il y avait jadis un vélodrome dans les entrailles duquel naquit l’un des premiers studios belges de cinéma.  On y tourna les intérieurs de Bruges-la-Morte. Cher Christopher Gérard, vous qui aimez comme je l’aime la génération littéraire des Lemonnier, Verhaeren et autres Eekhoud, je vous invite à venir traquer à Molenbeek le fantôme de Georges Rodenbach.

Si vous longez le boulevard Mettewie, peu après son croisement avec la chaussée de Gand, à gauche en allant vers Anderlecht, vous verrez le chalet du Daring Tennis Club. Vous penserez alors à Grégoire Le Roy, condisciple gantois de Van Lerberghe et de Maeterlinck, jadis propriétaire d’un petit domaine sis à cet endroit. Verhaeren s’y rendit en visite et laissa ses initiales gravées dans l’écorce d’un arbre. Le Roy fut conservateur du Musée Wiertz, que vous présentez si bien comme « un fragment de l’ancien monde » (p. 62) subsistant, dans cette Bruxelles tissée de paradoxes (leitmotiv de votre superbe livre), à côté des édifices du quartier européen qui « trahissent à la perfection la nature des institutions qu’ils emprisonnent : un gigantesque trou noir où les patries charnelles de l’Europe sombrent dans l’insignifiance bureaucratique » (p. 63).

Vous qui écrivez des choses si justes et si belles sur notre ambiguë capitale et sa riche périphérie, ne négligez pas les faubourgs d’au delà du canal, les luttes sociales qui leur sont attachées, la lower middle class qui s’y est taillé une place parfois illusoire à un soleil souvent trompeur, sans quoi vos promenades si élégamment narrées risquent de passer pour le long fleuve tranquille des enfants de bonne famille.

Et lorsque je vous retrouve, quelques dizaines de pages plus loin, faisant vos emplettes chez les parfumeurs du haut de la ville et choisissant vos cravates chez Breuer, convenez, cher Christopher, que je puisse avoir du mal à vous classer, comme vous le faîtes, parmi les « lettrés désargentés ».

À l’instar de Bruxelles, nos destinées semblent paradoxales. Un concours de circonstances pas trop défavorables m’a évité de perdre ma vie à la gagner au service de l’Instruction publique. Vous faites plusieurs fois allusion à celle-ci comme à votre employeur et j’espère que la nostalgie ne vous étreint pas trop lorsque vous mesurez ce qui sépare l’enseignement d’aujourd’hui de nos athénées d’autrefois. « La discipline y était sévère, pour le bien d’élèves alors tous mâles ». Nous étions « soumis à la férule de professeurs exigeants ». Comme vous, j’ai connu les cours du samedi matin et redouté « le Plek, ou Préfet des études, le maître après Zeus » (p. 108), dont j’ai cependant eu le culot d’imiter la signature. Cela m’a valu d’être muté de Koekelberg à la rue du Chêne, où l’Athénée de Bruxelles, ancien collège thérésien et ancienne école militaire napoléonienne, n’avait pas la renommée élitiste de votre athénée Robert-Catteau.

Nous pourrions nous croiser à la brasserie de l’hôtel Métropole ou au café « Le Cirio ». Le personnel exclusivement masculin y est stylé. Les serveurs en gilet noir traitent sur un strict pied d’égalité les grands seigneurs descendus des beaux quartiers et les rejetons de l’exode rural, bien qu’ils aient sans doute appris à les distinguer au premier coup d’œil.

Au Métropole, j’ai pris le café à la table voisine de celle de Charles Aznavour.  J’ai vu pérorer Belmondo dans le hall d’entrée et s’esclaffer Pierre Tornade au bar 1900. Sous mes yeux, le Père Ringlet et Jean Piat se sont délicatement assis dans les confortables fauteuils qui jouxtent la double porte vitrée donnant accès à la taverne. Je suis descendu aux toilettes avec Dirk Frimout et nous avons admiré au passage les vitrines qui jalonnent l’escalier. Dans l’une d’elles, le livre ouvert du centenaire de l’hôtel. C’était en l’an de grâce 1995. C’est aussi l’année de votre premier ouvrage consacré à l’empereur Julien.

Les toilettes du Cirio « à elles seules sont un poème » (p. 68). « C’est au Cirio que, à la fin des années trente, a été inventé le célèbre half en half, délicieux mélange de champagne et de vin blanc.  Half en half, moitié-moitié en flamand : quelle plus claire définition de ce moment d’équilibre entre les ténèbres qui montent et la lumière qui se retire, entre le soleil et la pluie ? » (p. 69). Le chapitre qui s’ouvre ainsi est celui de septembre et de l’équinoxe d’automne. Je vous laisse poursuivre, Christopher :

« Bref, me voici adossé à l’une des banquettes râpées du Cirio, en train de siroter mon half en half, le carnet à la main et mes pensées tournées vers vous, Louise.  Bientôt trois mois que nous nous sommes vus, et perdus. Quand reverrai-je hélas ! vos yeux en amande, l’ondoyante chevelure qui m’enflamma au lendemain du solstice ? Par quel miracle vous retrouverai-je ? » (Ibid.).

Le croirez-vous, cher Christopher Gérard ? Je me suis un jour assis au Cirio, à l’une des tables du fond, peut-être celle où furent rassemblés, pour les besoins du tournage, les acteurs de La Bande à Bonnot. À la table voisine, une étudiante en langues modernes qui – une fois n’est pas coutume – n’a pas jugé ma conversation trop pédante.

Où êtes-vous, jeune et charmante Française d’Outremer ? Voilà plus d’une année que nous nous sommes vus, et perdus. Quelle ville ou quel continent vous a engloutie ? Bruxelles, où vous aimiez tant le Musée de la Bande Dessinée ? Lille, où vous suiviez des cours d’anglais et d’espagnol ? L’Amérique du Nord, où vous alliez partir, si j’en crois votre deuxième et dernier message électronique ? Saint-Pierre-et-Miquelon, où vous êtes née et où le poète José Gers a respiré un « parfum vieille France » devant « une carte marine vendue par un bureau anglais » ? Par quel miracle vous retrouverai-je ? Vous reverrai-je un jour, Marion ?

Daniel Cologne

• Christopher Gérard, Aux Armes de Bruxelles, L’Âge d’Homme, coll. « La Petite Belgique », 2009.