Pour un été en Bourgogne ! par Thierry DUROLLE

À tort ou à raison votre serviteur a toujours trouvé que lire des romans était une perte de temps. La filière littéraire du dressage national n’a jamais pu susciter en nous quelconque engouement pour la littérature. Mais voilà qu’un jour, un exemplaire du Pape des Escargots du moustachu bourguignon Henri Vincenot termine entre ses mains…

Équivalent bourguignon des écrivains régionaux Frédéric Mistral ou Henri Pourrat, Vincenot jouit d’une grande notoriété dans nos milieux. Son nom n’est donc pas inconnu. Cependant il n’est pas question d’établir ici une biographie de l’auteur et de son œuvre : nous renverrons le lecteur à l’excellente émission des camarades de Méridien Zéro (« Connaissez-vous Henri Vincenot ? », n° 306, le 7 avril 2017 avec François Bousquet et Olivier François), émission passionnante et riche d’informations quant au sujet abordé.

Le Pape des Escargots, c’est l’histoire de Gilbert, un jeune paysan vivant seul dans sa ferme nommée « La Rouéchotte ». Ne donnant aucun signe de vie à ses proches qui auraient pourtant bien besoin de son aide pour les vendanges, ces derniers découvrent que le jeune homme a aussi délaissé les travaux de sa ferme pour passer son temps à sculpter. Toutefois, son talent exceptionnel, relevant franchement du don, n’éveille pas l’enthousiasme de son entourage, sauf de La Gazette, une sorte de colporteur illuminé qui parcourt la Bourgogne. À ses yeux, Gilbert est la réincarnation des bâtisseurs de cathédrales d’antan. Il décide par conséquent de le prendre sous son aile. Un jour, et par le plus grand des hasards, le talent de Gilbert est remarqué par des citadins parmi lesquels un propriétaire de galerie d’art qui, par ses contacts, lui offre l’occasion de se rendre à Paris étudier la sculpture.

Henri-Vincenot-Le-pape-des-escargots

Qu’elle est donc la raison du succès d’Henri Vincenot et de ce roman en particulier ? Elles sont en fait plusieurs.Tout d’abord il convient de parler de son style. Une écriture généreuse, chaleureuse et gourmande; pas celle d’écrivains citadins à la plume froide et pédante. Le lecteur se réchauffe au fur et à mesure qu’il dévore les pages. Cette plume est riche du patois local à tel point que l’on butte souvent sur ses mots qui, malheureusement, se meurent ou sont déjà éteints, remplacés par la langue française dans sa pire version cosmopolite, envahie par les anglicismes, le verlan et l’arabe. Une des autres raisons du succès de Vincenot est son enracinement. Innombrables sont en effet les références à la terre bourguignonne, à ses villages, ses lieux-dits, ses cours d’eau et ses habitants. Cette campagne-là est encore authentique. Il vient de ce terroir, il le connaît parfaitement. Impossible par moment de ne pas se sentir nostalgique d’une certaine France encore riche de ses langues vernaculaires et de ses patries charnelles.

Également critique de la modernité – et non sans humour – Henri Vincenot fait preuve d’un franc-parler qui témoigne de la liberté de ton qui régnait encore au moment de la sortie de son roman en 1972. La ville, les autoroutes, la télévision ou encore la course à la richesse et la financiarisation de l’art ne sont pas à son goût. Les idéologies émergentes de l’époque tels le maoïsme et le féminisme sont moquées à plusieurs reprises. Ainsi la femme dite libérée en prend-elle pour son grade à travers les personnages de Sylvie ou de la cousine Manon, un peu trop chaude aux fesses… Vincenot serait sans doute aujourd’hui taxé d’auteur réactionnaires d’autant qu’il incarne parfaitement « tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, franchouillard [soit ce que le botulien BHL considère comme] odieux ».

Enfin les personnages sont à l’image de leur terroir : sympathiques, chaleureux, avec parfois une pointe de naïveté qui les rend encore plus touchants et attachants. On est à mille lieux de ces personnages de romans citadins, froids et plats, quand ils ne sont pas tout simplement neurasthéniques ou suicidaires. La figure centrale du roman est bien entendu le personnage de La Gazette. Il illumine littéralement le roman par sa drôlerie – ses invectives n’ont parfois rien à envier à celles du célèbre capitaine Haddock ! – et par son savoir encyclopédique. C’est lui le pape des escargots, à mi-chemin du druide, du clochard soûlard, du compagnon bâtisseur (cette fameuse franc-maçonnerie dite « opératif ») et le moine mystique. Les histoires de La Gazette, aux antipodes du flatus vocis, recèlent de nombreuses théories et clins d’œil quant à l’initiation comme on l’entend dans la Tradition primordiale… Le roman est le lieu d’un syncrétisme entre le paganisme et le plus enraciné des catholicismes. Sur ce point, immense est le contraste entre l’ancien curée de la paroisse et le nouveau, un jeune con crypto-gauchiste, produit par l’immonde Vatican II et digne du pire de ce que fut la théorie de la libération…

En définitive, Le Pape des Escargots est un roman qui a justement les qualités et le potentiel pour réconcilier les lecteurs allergiques à la littérature. C’est une œuvre riche, enracinée, bucolique, drôle aussi, mais surtout lumineuse. Ce beau roman se lit facilement et donne du baume au cœur. Alors pourquoi ne pas se laisser tenter ? C’est une lecture idéale pour l’été !

Thierry Durolle

Henri Vincenot, Le Pape des Escargots, Gallimard, coll. « Folio », n° 1474, 1983, 384 p.