Pierre Drieu la Rochelle par Georges FELTIN-TRACOL

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Jamais depuis sa disparition il y a soixante-douze ans, Pierre Drieu la Rochelle n’a été autant sur la devanture des librairies. La prestigieuse Pléiade a réuni dès 2012 en un seul volume certains de ses romans (État civil, La Comédie de Charleroi, Gilles ou Le Feu follet). Mais le Drieu politique est aussi redécouvert grâce à l’initiative de quelques maisons d’édition courageuses et dissidentes. Pardès a réédité Mesure de la France accompagné d’une belle préface de Franck Buleux. En septembre 2016, le n° 10 des Cahiers d’histoire du nationalisme de Roland Hélie portait sur « Drieu la Rochelle le Français d’Europe » avec, en prime, son essai de 1931, L’Europe contre les patries. Toutefois, l’effort le plus méritoire revient aux éditions Ars Magna.

En quelques mois, la maison d’édition nantaise a republié différents essais politiques tels Socialisme fasciste, Avec Doriot, Chronique politique (1934 – 1942) ou Ne plus attendre. Ces actions bienvenues évitent de s’adresser aux réserves des bibliothèques publiques ou universitaires ou de recourir aux éditions pirates d’origine roumaine du début de la décennie 1990.

Né le 3 janvier 1893 à Paris dans une famille bourgeoise d’origine normande et se donnant la mort le 15 mars 1945, Pierre Drieu la Rochelle demeure pour la doxa officielle l’exemple-type de l’écrivain fasciste français qui s’est fourvoyé très tôt dans le collaborationnisme. Or son adhésion au fascisme ne dura que onze ans et découla d’un engagement plus ancien, plus ferme et plus conséquent : la nécessité de réaliser l’Europe.

L’ancien combattant de la Grande Guerre soutenait avec vigueur et passion les projets d’unité politique du continent européen, ce qui le rapprochât dès les « Années folles » des cénacles techniciens du journaliste Jean Luchaire et de l’éditeur Georges Valois, des « Jeunes Turcs » du Parti radical ainsi que de la gauche briandiste. Si Pierre Drieu la Rochelle collectionna les maîtresses, il réserva son seul véritable amour à l’idée européenne.

L’intérêt qu’il éprouve pour ce sujet l’amène à réfléchir à la géopolitique et à l’ethnopolitique. Dans Ne plus attendre, il qualifie la population d’outre-Manche de « peuple insulaire, maritime, excentrique, extra-européen (p. 64) ». Il constate plus loin que « les Anglais […] sont extra-européens par leur île, leurs dominions et leurs colonies (idem, p. 80) ». Cette perception fait l’objet d’un article censuré en 1940 et jamais paru alors, « L’esprit de la mer et l’esprit de la terre », placé dans Écrits 1939 – 1940, eux-mêmes intégrés dans Mesure de la France (Grasset, 1964).

Drieu la Rochelle insiste sur la dichotomie psychologique entre les peuples continentaux et les peuples maritimes. Ces derniers, « aiguisés par le négoce et la richesse, s’ils sont placés dans de bonnes conditions géographiques, acquièrent plus tôt la liberté et la gardent plus longtemps (p. 201) ». En revanche terre ô combien continentale, « la Suisse exprime le nœud indestructible dont est faite l’Europe : le nœud germano-latin, note-t-il dans Le Français d’Europe. […] La Suisse n’a pas été une survivance de l’Empire au sens funèbre du mot : ce fut un surgeon. La Suisse exprima la ressource organique de l’Europe (pp. 234 – 235) ». Tout le contraire bien sûr d’une certaine « France qui maintient les traités (L’Europe contre les patries, p. 123) » et qui empêche ainsi toute concrétisation effective de fédération européenne.

Drieu chronopolitik

Le ralliement de Drieu à l’Allemagne à compter de 1940 s’explique par sa volonté déterminée de peser en faveur de l’unité européenne. « Fin du nationalisme intégral, fin de l’autonomisme patriotique, nécessité d’entrer dans un fédéralisme, écrit-il en 1942 dans Chronique politique. Ensuite, nous disons : dans toute fédération, il y a une hégémonie. Donc, si nous admettons une fédération, nous admettons une hégémonie (pp. 568 – 569). » Il aurait sûrement préféré que cette hégémonie fût française, surtout si Jacques Doriot et le PPF (Parti populaire français) eussent pris le pouvoir et instauré un État authentique nationaliste et populiste, mais elle était par la force du dieu Mars, allemande.

Drieu insistait en permanence sur l’« idée essentiellement médiévale et nordique qui reconnaît et favorise la variété des provinces, la variété des Frances (Chronique politique, p. 365) ». Loin de contrarier l’ensemble continental souhaité, le maintien et la sauvegarde des cultures provinciales vernaculaires participaient à ses yeux à l’esprit européen, il estimait donc que, loin de se dissoudre, « la France doit revivre dans une nouvelle Europe (Chronique politique, p. 368) ». Celle-ci ne s’est pas faite, mais sa potentialité persiste, prête à se réactiver à un moment crucial de l’histoire des Européens.

Au revoir et dans quatre semaine !

Georges Feltin-Tracol

Chronique n° 3, « Les grandes figures identitaires européennes », lue le 28 février 2017 à Radio-Courtoisie au « Libre-Journal de la Nuit des Européens » de Thomas Ferrier.