Pensées pour mes enfants, mes amis. Aventure, Empire, Véridicité par Jacques MARLAUD

Il s’agit du dernier texte écrit par Jacques Marlaud, le 6 mai 2014, et modifié le 11 juin suivant.

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Les années passent et le temps qu’il me reste à vivre se rétrécit. Bientôt je ne serai plus que cendres et souvenirs pour mes intimes. Puis ces reliques seront avalées par le grand dévoreur Temps. Certes, le sang que j’ai transmis aux miens, les idées que j’ai partagées avec vous, ou avec d’autres, continueront leur chemin sans moi, sans que nul n’en puisse connaître le sort ultime. Je ne peux que leur céder le passage désormais, mais vous les survivants aurez encore affaire à eux quelques temps de près ou de loin, qu’ils vous importent ou non… Mais moi, je ne serai plus là pour les voir grandir ou mourir, pour les élever ou les corriger, ou pour dire, tout simplement ce que j’en pense, ni pour entendre ce qu’on en dit. Bref, tout cela ne m’appartiendra plus, ni dans la filiation, ni dans l’amitié, et, à part souhaiter longue, prospère vie et perpétuation à ces bribes de moi, à ces bribes dont je fus juste avant de partir, je n’y puis plus rien. Une préparation à la mort bien conçue ne peut être qu’un détachement progressif des possessions vitales, charnelles, matérielles, intellectuelles ou livresques pour ne plus se concentrer que sur l’essentiel. À quoi bon désormais tous ces livres poussiéreux qui ont compté en leur temps, y compris les miens ? Qu’ils brûlent ou se dispersent dans des vide-greniers, des pucelles… Prenez et lisez-en tous si vous voulez, ceci fut mon sang, ma passion (voyez les annotations) ou simple distraction… Ceci fut, ce n’est plus. Sans doute, ces recherches et ces combats sont encore les miens et je n’en renie pas la moindre parcelle avant mon départ, mais, étant trop liés à des circonstances locales et temporelles qui ne sont plus, ils ne pourraient revivre que dans un roman, or je n’en ai pas l’inspiration ni, sans doute, le talent. Non, tous ces détails usés, tous ces enjeux passés, ces luttes épuisées, ces idéaux si vivants naguère, si pâles, adultérés, anéantis ou trahis aujourd’hui, doivent être balayés pour ne laisser que l’essentiel, la trame épistémique, éthique et esthétique qui a guidé mes pas dans ce petit monde que je suis sur le point de quitter pour rejoindre le fond cosmique dont je suis sorti, dont nous sommes tous les brèves émanations.

Jacques Marlaud