Par delà la droite, la gauche… et Arnaud Imatz ! par Georges FELTIN-TRACOL et François LABEAUME

Après avoir publié, en 1981, une excellente étude sur José Antonio et la phalange espagnole (Albatros), puis dirigé de manière magistrale un livre consacré à la guerre civile espagnole (La Guerre d’Espagne revisitée, Économica), Arnaud Imatz vient de publier un ouvrage sur la « permanence et l’évolution des idéaux et des valeurs non conformistes » : Par delà droite et gauche. En deux cent trente-deux pages, il s’attache à mettre en évidence l’ancienneté d’une culture politique « non conformiste ». Dans un roboratif prologue (« La culture non-conformiste, phobie de l’oligarchie intellectuelle »), l’auteur  nous fait part de sa sympathie active pour le courant d’idée qu’il étudie — contrairement aux nombreux travaux réalisés sur le sujet par des chercheurs qui tendent surtout à le déprécier. Cette prise de position courageuse le disqualifie de facto aux yeux des « vigilants » et autres policiers de la pensée pour qui les seules bonnes analyses, étayées par le non-dit, la lecture entre les lignes et le soupçon, sont celles qui arrachent aux textes le contraire de leur signification. Armé d’une vaste culture politique, Arnaud Imatz s’attelle donc à démontrer l’influence historique d’une pensée originale. Et dans un louable souci de la faire mieux connaître, il propose au lecteur néophyte une abondante bibliographie de trente-neuf pages.

Hélas ! Au moment de refermer le livre, on est déçu. Par delà droite et gauche est sans doute un excellent ouvrage d’histoire des idées politiques «hérétiques» à l’ordre bourgeois pour un public d’adolescent ou d’adultes qui méconnaît totalement l’histoire intellectuelle des mouvements « périphériques ». En revanche, pour de plus fins connaisseurs, l’essai ressemble à ces auberges qui tentent de gagner leurs trois étoiles sans jamais en montrer les capacités. Par delà droite et gauche n’apporte en effet ni grande nouveauté, ni interprétation judicieuse sur le « non-conformisme intellectuel ». On le regrette d’autant plus que le style, aux antipodes du jargon universitaire, rend la lecture agréable. Peut-être l’auteur fut-il saisi par l’ampleur du travail qu’aurait nécessité la mise en exploitation méthodique de toute sa bibliographie ? Cette critique ne dévalue cependant en rien la principale qualité de l’ouvrage, qui réside dans un exposé didactique du sujet traité.

Sur un point au moins, l’information lacunaire d’Arnaud Imatz le pousse à porter un regard biaisé : il s’agit de la « Nouvelle Droite ». S’il remarque bien que « la  » Nouvelle Droite  » […] se veut l’image inverse de la  » vieille droite  » » et que, sous l’influence intellectuelle d’Alain de Benoist, elle « s’affirmera comme l’un des mouvements de pensée les plus formateurs et les plus féconds de l’après-guerre », il devient bien péremptoire lorsqu’il affirme que celle-ci « entame son crépuscule » (sic !). Imatz considère que ce déclin résulte à la fois « de la montée en puissance du Front national, de la résistance opposée en France par la culture catholique de droite à toute doctrine politique dérivant des prémisses matérialistes ou scientistes, des hésitations de son leader à assumer le rôle et les responsabilités de chef d’école » (ah, ce bon vieux culte du chef qui déteint même sur la pensée…), pour conclure : «  En tant que mouvement, de ses propres contradictions et tensions […], la Nouvelle Droite, depuis un peu moins de dix ans, parait épuisée, décline et ne subsiste plus qu’à l’état résiduel. Sa redéfinition comme centre d’agitation d’idées anti-libérales, au nom d’un anti-utilitarisme généralisé, son insistance à confondre amour libre et promiscuité sexuelle, lui permettent des rencontres passagères, des débats fugaces, mais sans lendemain, car ne s’inscrivant pas dans une véritable stratégie ». (On constate au passage que notre penseur a des penchants de confesseur, puisqu’il surévalue une mystérieuse « promiscuité sexuelle » qui n’a jamais constitué le centre du discours de la N.D. : on attend à ce sujet un compte-rendu des écrits ou des actes censés démontrer l’« insistance » en question).

Cette approche met une nouvelle fois en lumière le travers récurrent dans lequel tombent tous ceux qui étudient la « Nouvelle Droite ». Arnaud Imatz n’y fait pas exception et manque du recul nécessaire à l’étude un courant d’idée contemporain. Au fond, une recherche en histoire des idées politiques n’est possible qu’une fois disparu l’idéologie ou l’intellectuel étudié. Ainsi, on peut disséquer à loisir le maoïsme ou les écrits de Maurras dans la mesure où ce sont des constructions intellectuelles achevées. En revanche, pour un mouvement de pensée comme la N.D., la tâche se révèle périlleuse en raison de sa persistance dans le débat des idées. L’auteur de Par delà droite et gauche confond par ailleurs les registres : une école de pensée n’a pas et ne peut avoir d’autres « stratégies » (en fait, raison d’être) que celle de l’agitation intellectuelle permanente, de l’ouverture de nouveaux champs de réflexion (et, si nécessaire, de combat pour la liberté d’expression et d’opinion). La « métapolitique » n’est pas un autre moyen de faire de la politique, c’est autre chose que la politique.

Nonobstant l’opinion faussée d’Arnaud Imatz, la N.D. et ses publications ne sont ni agonisantes, ni réduites à l’état de stratégies individuelles. D’ailleurs, pourquoi la presse officielle de la pensée unique s’attaquerait-elle à un cadavre (voir, par exemple, la campagne « rouge-brun » en 1993, celle de l’art moderne en 1997) ? Les chantres du clonage mental commencent au contraire à comprendre que dans les ruines du paysage intellectuel français et européen subsiste un phare vers lequel convergent peu à peu tous ceux qui refusent le conformisme généralisé. L’ex-Nouvelle Droite ou la pré-Nouvelle Culture est désormais devenue le premier pôle de résistance intellectuelle et culturelle — le « grain de sable » — à l’hégémonie de la Mégamachine. La N.D. n’agonise pas parce qu’elle refuse de s’enferrer dans un dogmatisme intellectuel sclérosant, parce qu’elle sait muer, s’adapter aux nouvelles conditions du monde, embrasser des enjeux planétaires sans oublier ses deux directions fondatrices : l’édification d’une anthropologie générale alternative et la reconquête de mémoire et de la culture européennes. Les remarques d’Arnaud Imatz paraissent d’autant plus déplacées qu’il fait ensuite l’apologie du national-populisme (retour au XIXe siècle pour affronter le XXIe), considérant probablement Jean-Marie Le Pen comme la réincarnation hexagonale de José Antonio !

En portant le président du F.N. au pinacle, Arnaud Imatz verse dans un éloge soudain bien excessif qui contraste singulièrement avec le ton posé de son livre. Comme pour la N.D., mais dans une perspective inverse, l’auteur porte sur le Front national un regard biaisé. S’il fustige d’hypothétiques clivages internes au sein de la N.D., il considère ainsi le mouvement national-populiste comme une entité homogène, ignorant ou feignant d’ignorer ses multiples courants qui en font un véritable patchwork idéologique et le fourre-tout du ras-le-bol généralisé, tenu en équilibre (de plus en plus instable) par de solides structures d’encadrement et par la personnalité de son chef. Lorsque Imatz entreprend une comparaison (implicite) entre les succès électoraux frontistes et le soi-disant « échec culturel » de la N.D., il met en balance des unités non équivalentes. Il n’y a pas, à ce jour, de similitudes ni de convergences possibles entre une école de pensée s’efforçant de bâtir un nouveau modèle de civilisation et un mouvement politicien s’attachant à sauver les meubles (en versant, tour à tour, dans une mentalité xénophobe, néocoloniale, anti-européenne, libérale – teinté « social » pour enrôler le populo les jours de grève -, cléricalo-moraliste et jacobine) !

Le livre d’Arnaud Imatz n’en demeure pas moins intéressant et novateur, mais une réflexion plus avisée lui aurait évité de tomber dans l’approximation et les excès militants. Quel dommage pour un si beau thème !

Georges Feltin-Tracol et François Labeaume

• Arnaud Imatz, Par delà droite et gauche. Permanence et évolution des idéaux et des valeurs non conformistes, Godefroy de Bouillon, 1996, 272 p.

• Paru dans Cartouches, n° 3, été 1997.