Opération Monsieur Z par Georges FELTIN-TRACOL

À l’approche de la première échéance présidentielle au suffrage universel direct de la Ve République de décembre 1965, L’Express organisa dès 1963 sur plusieurs numéros consécutifs une campagne en faveur d’un énigmatique « Monsieur X », candidat de centre-gauche. Au terme de quelques semaines d’incertitudes, le fameux personnage se révéla être le maire de Marseille, Gaston Defferre, qui s’effaça ensuite en faveur de François Mitterrand. Defferre tenta sa chance à la présidentielle anticipée de 1969. Proposant au cours de la campagne de faire de Pierre Mendès France son Premier ministre, le candidat de la SFIO n’obtint que 5,01 % des suffrages.

Une « Opération Monsieur Z » serait-elle dès à présent à l’œuvre ? L’éventualité d’une candidature d’Éric Zemmour à l’Élysée en 2022 électrise déjà quelques cénacles du microcosme politique. Le sujet revient de temps en temps surtout en cas de démission de Macron. Outre le scandale du homard de François de Rugy qui cherche à atteindre indirectement l’actuel président, les vives tensions au sein même de la Macronie (entre LaREM, le MoDem, droite modérée juppéiste et les centristes radicaux, et entre les « Marcheurs » eux-mêmes) perceptibles autant à Paris qu’à Lyon et à Marseille dans la perspective des municipales de l’année prochaine pourraient faire voler en éclat l’actuelle majorité présidentielle. L’entrée en politique de l’écrivain – essayiste ne serait finalement qu’une demi-surprise. En effet, en 2015, à l’instigation de Valeurs actuelles, des sondages accordaient jusqu’à 12 % des intentions de votes en faveur de l’auteur de Destin français. On a appris que Marine Le Pen lui proposa de figurer sur la liste du RN aux européennes. Il déclina l’offre après avoir reçu un refus net et définitif d’en être la tête de liste.

C’est d’ailleurs un journaliste de cet hebdomadaire, Geoffroy Lejeune, qui publia en septembre 2015 aux éditions Ring, naguère proches de Maurice G. Dantec, une anticipation politique autour de la victoire présidentielle d’Éric Zemmour en mai 2017 ! L’ouvrage ne passa pas inaperçu. Avec le recul, on peut le considérer comme un instantané très fouillé du spectacle politicien hexagonal et des rapports de forces à venir.

Des personnages férocement croqués

Geoffroy Lejeune décrit au scalpel les principales figures politiques ainsi que leurs connivences, leurs complicités et autres compromissions… Nicolas « Sarkozy était l’anti Bonaparte; chez lui, la passion l’emportait sur la raison et le sentiment sur le devoir (p. 140) ». Cette juste analyse s’est confirmée dernièrement avec la parution d’un livre de l’ancien (et calamiteux) président de la République intitulé précisément Passion (Éditions de l’Observatoire, 2019). À propos d’un autre catastrophique locataire de l’Élysée, François Hollande « était un serpent; il ne mordait que pour tuer (p. 54) ». « Il y avait un fossé entre l’image publique qu’il renvoyait et la réalité de son personnage. Il y avait du Chirac en lui. Sa cruauté, sa capacité à tout sacrifier, amis, intimes, compagne, pour atteindre son objectif, était sans limite. Son ascension était jonchée de cadavres. Les gens voyaient en lui un benêt, nageant dans un costume trop grand, alors qu’il était sans doute le plus grand virtuose de son époque en matière de calcul politique (p. 38). » Tout le contraire de son jumeau et immédiat prédécesseur en incompétence. Lors d’une rencontre dans ses bureaux, Patrick Buisson, à l’origine de la candidature de Zemmour, refuse de retravailler avec l’ancien président et lui lance bravache : « Je te connais par cœur, Nicolas. Tu as beaucoup de défauts mais le pire d’entre eux, c’est que tu ne sais pas tuer. C’est ta plus grande faille (p. 77). »

Quatre ans plus tard, certaines assertions avancées dans ce récit de fiction se révèlent vraies. L’auteur mentionne la lassitude de Marion Maréchal – Le Pen, victime de la franche hostilité de sa tante et de Florian Philippot. La jeune députée de Vaucluse souhaite arrêter son engagement politique et prendre un autre chemin, ce qu’elle fera au printemps 2017 ! L’auteur fait décéder Jean-Marie Le Pen, victime d’une crise cardiaque, ce qui permet à Florian Philippot de renommer immédiatement le Front national en… Les Patriotes. C’est sous ce nom que le n°2 du FN se présentera aux européennes de 2019 après son départ fracassant du futur Rassemblement national…

 

Zemmour pdt

Dans Une élection ordinaire, Aymeric Chauprade reste en cour auprès de Marine Le Pen. Geoffroy Lejeune se trompe en revanche au sujet de la primaire de la droite et du centre qui n’attire qu’un million et demi de participants. La liste des candidats diffère sensiblement de la situation réelle, mais pas certains résultats obtenus. Sarkozy la remporte avec 40 % (non loin des 44,08 % de François Fillon…), Alain Juppé 28 % (28,56 % en réalité), Bruno Le Maire 11 % (2,38 %), François Fillon et Xavier Bertrand 7 % chacun, Christian Estrosi 4 %, Jean-Christophe Lagarde 2 % (à 0,5 point près, le résultat de sa liste aux européennes !) et Nathalie Kosciusko – Morizet 1 % (2,56 %). Cette faible mobilisation et l’aggravation de la crise socio-politique favorisent les candidatures inattendues, en particulier celle d’Éric Zemmour. L’auteur imagine des attentats islamistes de grande ampleur survenant dans une rame de métro parisien au mois de décembre. Il ignorait que des actes de terreur se dérouleraient un vendredi 13 novembre 2015 près du Stade de France, au Bataclan et sur les terrasses de l’Est parisien.

Le chroniqueur du Figaro Magazine subit le harcèlement de ses compères au restaurant La Rotonde (où Macron y a aussi ses habitudes !), Philippe de Villiers et Patrick Buisson, qui le pressent de se présenter. Ces repas entre les trois hommes seraient véridiques. Buisson lui lance : « Le peuple de droite est orphelin, et il n’y a pas de candidat pour représenter nos idées […]. Marine Le Pen est de gauche, Sarkozy est un traître, Hollande est mort. Il y a un espace pour toi, Éric. Tu dois y aller (p. 23). » Geoffroy Lejeune ne se doutait toutefois pas que Hollande se verrait dans l’impossibilité de se représenter. En revanche, il prévoit que le quinquennat hollandais comptera trois Premiers ministres. Dans le livre, Hollande désavoue Manuel Valls et le remplace par… Emmanuel Macron.

Union des droites ou alliance anti-libérale ?

À soixante-six jours de l’élection, le candidat Zemmour se fait renverser en plein cœur de la capitale et est transféré dans le coma au Val-de-Grâce. Cet accident, volontaire ou non, accroît son audience auprès deux mondes souvent antagonistes, la France de la « droite hors les murs » et celle des « anti-Système ». Geoffroy Lejeune ne savait pas que cette improbable synthèse aboutirait en Italie en juin 2018 avec l’entente gouvernementale entre le Mouvement Cinq Étoiles et la Ligue. Cette nouvelle combinaison correspond assez bien à Éric Zemmour, « bonapartiste bolchevique » chimiquement pur, grand contempteur des « libéraux libertaires ». Son discours à la fois identitaire, régalien, mi-colbertiste mi-marxien, intéresse les couches sociales populaires, moyennes et rurales les plus touchées par la mondialisation. Dans ce registre, ses diatribes sont anciennes et constantes. « C’était le concept anglo-saxon de globalisation qu’il combattait, ce procédé idéologique qui consistait à abolir les frontières pour créer des zones de libre-échange peuplées par des consommateurs (pp. 170 – 171). » Toute une frange – massive – de l’électorat de droite continue en outre à considérer la présidence Sarkozy comme un quinquennat trahi. Patrick Buisson l’affirme d’ailleurs devant Sarkozy : « – Tu ne remonteras jamais la pente, Nicolas. Les gens ont arrêté de t’écouter. Tu as vendu un rêve en 2007, et tu leur servi un cauchemar, avec Kouchner et Fadela Amara au gouvernement. Tu as promis de passer le Kärcher et tu as supprimé la double peine (p. 75). » Cette sortie apocryphe explique l’échec bien réel de l’ancien président à la primaire de 2016… Geoffroy Lejeune lui donne une quatrième place traumatisante au soir du premier tour de la présidentielle. Réaliste, son épouse Carla lui certifie que « les Français ne veulent pas remettre sur le trône le roi à qui ils viennent de couper la tête, voilà l’enseignement. Moi, je pense que tu as perdu dès 2007, avec le Fouquet’s et le yacht de Bolloré. Un président ne s’amuse pas sur un bateau alors que la France a faim (p. 208) ». L’association entre la « Droite hors les murs », souvent les déçus amers de Sarkozy et de Wauquiez, et les « anti-Système », un temps manifestés par les « Gilets Jaunes », demeure hautement improbable et serait dans les faits d’une très grande volatilité.

On ne peut donc qu’être surpris sur ce point par la composition du gouvernement du président Zemmour. Si Marine Le Pen accède à la présidence de l’Assemblée nationale et Philippe Martel au Secrétariat général de l’Élysée, Henri Guaino (ex-LR), mortifié par une énième trahison de Sarkozy, est nommé Premier ministre. Ralliée elle aussi très tôt à la candidature de l’essayiste, Marion Maréchal – Le Pen (ex-FN) prend l’Éducation nationale. Laurent Wauquiez (LR) est ministre des Affaires étrangères, Nicolas Bay (FN) reçoit l’Industrie, Éric Ciotti (LR) la Justice, Xavier Bertrand (LR) l’Économie, Jean-Christophe Fromentin (divers droite) la Santé, Ludovine de la Rochère (La Manif pour Tous) la Famille, Madeleine de Jessey (Sens Commun) l’Environnement, Guillaume Peltier (LR ex-villiériste, ex-mégrétiste et ex-FN) l’Agriculture, Julien Aubert (LR) l’Intérieur, Lydia Guirous (LR) la Ville, François-Xavier Bellamy (LR) la Culture, et Thierry Mariani (LR) l’Immigration et à l’Identité nationale. Quant à la Défense nationale, c’est pour le général Pierre de Villiers, ce qui instille dans les esprits les plus frêles l’idée qu’il serait un éventuel recours… Pas sûr que cet attelage très conservateur – libéral satisfasse pleinement la faction « anti-Système » du zemmourisme politique. Celle-ci souhaite-t-elle d’ailleurs s’accorder avec une droite bourgeoise dont les dirigeants sont co-responsables de la faillite de la France, qui préfère manifester contre l’homoconjugalité et qui approuve la généralisation du travail dominical ?

La personnalité de Zemmour dans ce roman – fiction présente néanmoins le mérite de ne pas se confondre avec l’« extrême droite » habituelle avec laquelle Geoffroy Lejeune se montre juste et féroce. « L’extrême droite française avait ceci de formidable pour les journalistes : tous ses membres crachaient à longueur de journée sur les médias vendus au “ système ”, mais rien n’était plus simple que de les rencontrer. Ils ne demandaient même que ça (p. 64). » Exempt de tout engagement militant radical, Éric Zemmour peut dès lors « incarner l’offre politique attendue par l’électorat “ petit blanc ”, le déclassé du périurbain, abandonné de tous. Faire la synthèse entre la demande de frontières, la protection vis-à-vis de l’immigration qui était devenue invasion, le retour des valeurs traditionnelles, la justice sociale, l’État protecteur (p. 24) ». Ce créneau politique encore en devenir paraît désormais bien plus porteur que l’antienne rabâchée du national-conservatisme libéral exposé par la fondatrice de l’ISSEP avec le soutien de Causeur, de L’Incorrect, de Valeurs actuelles et de Conflits.

Outre une consultation populaire prévue sur la peine de mort, le futur président Zemmour propose un référendum sur la suppression du droit du sol, l’abrogation des lois liberticides Gayssot et Taubira, la suspension des accords de Schengen, la fin du droit d’asile et du regroupement familial, la révision des critères d’attribution des prestations sociales, la dénonciation des traités européens, la fin de la transposition automatique des réglementations et directives européennes, la soustraction de la France de la tutelle de la Cour de justice de l’Union européenne et de la Cour européenne des droits de l’homme, et l’abrogation des 7 650 € de déduction fiscale pour les détenteurs de la carte de presse.

Une simple fiction ?

Les résultats du premier tour sont à la fois surprenants et serrés. Avec moins de 18 %, François Hollande arrive en tête, talonné par Zemmour à 16,80 %. Si Marine Le Pen bat Sarkozy (15,75 %), elle n’obtient que 16,25 %. François Bayrou ne réalise que 13 % et Jean-Luc Mélanchon stagne à 11 %. Vieil ami d’Isabelle Balkany, le candidat – surprise Zemmour bénéficie de l’aide indirecte de Sarkozy qui appelle ses électeurs à battre le président sortant. Très optimiste, l’auteur envisage assez naïvement Christian Estrosi, Xavier Bertrand, Éric Ciotti, Jean-François Copé, Jean-Christophe Fromentin, Alain Finkielkraut, Michel Onfray et Michel Houellebecq apporter un soutien, explicite ou non, à l’ancien chroniqueur matinal de RTL. Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et Manuel Valls lui adressent une bienveillante neutralité. Pendant l’entre-deux-tours, le député Jean Lassalle prend même la tête d’un mouvement populaire spontané décidé à « renverser un système autiste (p. 204) ». Prêt lui aussi à se rallier à l’ancien journaliste, il passe dans chaque commune soumettre à la population des cahiers de doléance. Geoffroy Lejeune devinait ainsi les premiers signaux de la crise des « Gilets Jaunes ».

L’élection inattendue de Zemmour est « la conséquence d’une rébellion du pays contre ses élites, dont les signes avant-coureurs n’avaient pas été décryptés ni par les autres candidats ni par les médias, et qu’avait su récupérer un candidat habile et opportuniste, devenant le premier président antisystème de la Ve République (p. 242) ». Bref, le nouveau président « incarnait quelque chose qui pouvait mettre la droite à terre pour un bout de temps. Il était comme Coluche avec Mitterrand en 1980, un utopiste qui le doublait sans cesse, un aspirateur à déçus, et une véritable menace (p. 108) ». Or, depuis la parution d’Une élection ordinaire, les petits-enfants spirituels de Michel Colucci ont investi la politique. L’humoriste Beppe Grillo a vu en une décennie son mouvement anti-Système aux cinq étoiles arriver au pouvoir à Rome. En Ukraine, l’acteur et comédien Volodymyr Zelensky a largement défait le chef d’État sortant. En 2015, l’acteur et écrivain Jimmy Morales gagne la présidence de la République du Guatémala. À la tête du Meilleur Parti, l’Islandais Jon Gnarr, acteur et humoriste de profession, fut le maire de Reykjavik de 2010 à 2014. Et que dire de l’excellent Dieudonné qui se présentait dès 1997 contre Marie-France Stirbois à Dreux et qui bénéficiait alors d’une impunité totale ? Fort de tous ces exemples, rien n’empêchera un journaliste – écrivain, un comédien ou même un histrion qui parvient à transformer ses passages radiophoniques et télévisées en véritables tribunes à se présenter aux suffrages de ses compatriotes, quitte à imaginer Cyril « Baba » Hanouna obtenir les cinq cents parrainages présidentiels dans trois ans.

Certains penchent toujours pour l’« hypothèse Marion Maréchal » en 2022. Ce serait bien trop tôt pour elle qui regarde plutôt vers 2027 ou 2032 si elle entend réinvestir le champ politico-électoral… En revanche, 2022 serait-elle une fenêtre de tir idéale pour l’auteur de Mélancolie française ? L’hypothétique candidat n’est pas charismatique et n’apprécie guère serrer à la chaîne les mains d’électeurs. Geoffroy Lejeune ne le savait pas : Une élection ordinaire décortique en fait un autre scénario bien effectif celui-là. En remplaçant Éric Zemmour par le contre-populiste Emmanuel Macron, le livre retrace avec une prémonition certaine, malgré d’inévitables distorsions factuelles, l’incroyable braquage politique de l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande en 2017 qui remporta, toute puissance médiatique mise à part, sur une volonté transgressive d’associer la droite et la gauche institutionnelles. Le nouveau cycle appartient désormais aux outsiders politiques.

Georges Feltin-Tracol

Geoffroy Lejeune, Une élection ordinaire, Ring, 2015, 247 p., 18 €.