Napoléon, les Bonaparte et l’Europe par Maximilien MALIROIS

2 décembre 1804. En la cathédrale gothique de Notre-Dame de Paris, un ancien pensionnaire d’une école royale, officier d’artillerie et génie militaire hors pair, Premier consul de la République française, devient empereur des Français en présence du pape Pie VII. Concurremment au Saint-Empire romain germanique et aux empires russe et ottoman, un nouvel empire surgit à l’Ouest de l’Europe. 2 décembre 1805 : sur une plaine d’Europe centrale, aujourd’hui en République tchèque, l’armée coalisée russo-autrichienne est vaincue. La « bataille des trois empereurs » s’achève par le triomphe du nouveau souverain qui y voit un signe favorable pour le premier anniversaire du sacre impérial. 2 décembre 1851 : dans les rues endormies de Paris, des soldats protègent les colleurs des proclamations du Prince-Président qui dissout l’Assemblée nationale, rétablit le suffrage universel et convoque les électeurs à un plébiscite. Le rétablissement des l’Empire est proche… Ces trois dates sont l’œuvre de deux hommes unis par les liens du sang et croyant en leur destiné : Napoléon et Louis-Napoléon Bonaparte.

Sous différents régimes constitutionnels, Napoléon Ier et Napoléon III règnent finalement près de quarante ans sur la France. Ils y laissent une empreinte indélébile et profonde. Par bien des aspects, l’oncle et le neveu contribuent à la grande transformation du pays. Ils accompagnent, sinon initient, son industrialisation et sa modernisation. Si leur impact sur l’histoire nationale est considérable, leur action en Europe est indéniable parce qu’ils ont encouragé l’essor des nationalités et la multiplication des États-nations. Pourtant, leur place dans la mémoire collective demeure inégale.

L’hégémonie d’une volonté

Napoléon Ier exerce sur les esprits de son temps – et jusqu’à aujourd’hui -, une grande séduction, tant en France où il est presque l’égal du général de Gaulle, qu’à l’étranger, y compris sur les autres continents. Cet engouement se vérifie au travers de la bibliographie : Jean Tulard signale qu’il s’est publié depuis son décès en 1821 autant de livres que de jours écoulés ! Quelle notoriété ! Napoléon a fasciné son temps et les époques suivantes. Il symbolise le destin faustien. Qui aurait cru que le cadet d’une famille noble désargentée d’une province récemment française et excentrée pût devenir le maître de la France et le conquérant de l’Europe, de Lisbonne à Moscou ? L’ascension prodigieuse du petit artilleur corse impressionne ses contemporains. Une volonté farouche a su profiter du Kairos et des atouts d’une France démographiquement la première d’Europe (à l’exception de la Russie). Si la fortune assure à Napoléon une renommée exceptionnelle, ses terribles revers frappent aussi les esprits. Trahi et retiré sur une île étroite de la Méditerranée occidentale après avoir goûté des grands espaces d’Europe et d’Égypte, il fait le pari insensé de s’imposer une dernière fois à l’Europe entière. Il retente l’aventure et échoue. Sa défaite ultime et son exil sur une île lointaine au milieu de l’Atlantique Sud illustrent le mythe d’Icare : Napoléon s’est approché trop près du Soleil de l’hybris… Le romantisme fait de lui, de son ascension, de son apogée, puis de sa déchéance, un héros et le modèle même de l’individu qui se forge lui-même un destin. Autour de cet image romantique s’agrège progressivement une quantité de mythes dont l’un des plus originaux serait la conversion du général Bonaparte à l’islam au cours de la campagne d’Égypte. Malgré certaines affirmations, parfois fantaisistes, Napoléon n’est jamais devenu musulman. Seulement, en terre d’Islam, il a l’intelligence de se fondre dans les coutumes locales.

On conserve actuellement de Napoléon l’image d’un homme de guerre, habile à concentrer et à canaliser les formidables énergies surgies de la Révolution. Alors que les Français gardent de l’épopée napoléonienne la nostalgie d’un temps révolu où la France représentait l’« hyperpuissance », les Britanniques n’hésitent pas à louer un ennemi qui parvint presque à les faire vaincre. Il faut le reconnaître : malgré des pertes humaines nombreuses, le prestige de Napoléon reste intact.

Un héritage romano-carolingien

Rapporté à l’éclatante notoriété de l’oncle, Louis-Napoléon souffre injustement de la comparaison. Et pourtant, quel incroyable personnage, lui aussi ! Il est indigne que Victor Hugo le traite de « petit ». Par les diverses péripéties qui parsèment son existence, Napoléon III a une personnalité aussi faustienne que celle de Napoléon Ier. Rien n’indique à sa naissance que son destin sera impérial. Élevé dans le culte du premier empereur, Louis-Napoléon lutte, dans sa jeunesse, contre l’Europe de la Sainte-Alliance avant d’avoir l’audace de revendiquer la prétendance dès la disparition de son cousin Napoléon II (le roi de Rome). Dédaignant les moqueries, l’absence récurrente de fonds, l’échec des complots militaires, la prison, l’exil, il emploie toute sa volonté pour arriver à ses fins. Est-il pour autant l’archétype de l’ambitieux ? Non, car, en dépit d’une réputation de jouisseur, Napoléon III croit en un idéal : la réconciliation autour et par une famille prestigieuse des deux traditions politiques de la France, la monarchique et la républicaine. Déjà, Napoléon se présentait en conciliateur en déclarant : « Je suis national ». Plus au fait de l’actualité que ses contemporains français, le chef du second Empire aurait souhaité importer en France une conception réformatrice pondérée et conservatrice éclairée dans les relations politiques. Faute d’une longue durée effective, la greffe d’une pratique politique de type anglais ne prend pas.

Les deux Napoléon sont des Européens. En instaurant un nouvel empire, Napoléon Ier s’est-il approprié le rêve impérial dans ses variantes romaine et carolingienne ? L’usage de termes juridiques directement sortis de l’antique République (consulat, sénat, tribunat, empereur), la répétition quasi-fidèle du passage de la Res Publica au principat avec les étapes du consulat décennal, puis héréditaire à vie, et le caractère militaire du régime dont le nouvel empereur doit sa popularité à ses expéditions victorieuses en Italie et en Égypte, grâce à ses grognards (modernes légionnaires), prouvent l’influence de Rome. Ce goût pour l’Antiquité n’est pas dû à Napoléon. Dès 1789, les révolutionnaires se réfèrent à la Ville éternelle. Quant au caractère carolingien de l’Empire, il se manifeste par le couronnement du 2 décembre : se couronner soi-même au lieu de recevoir la couronne des mains du pape – fut-il simple auxiliaire de Dieu – ne traduit-il pas le refus de répéter le couronnement de Charlemagne à Noël 800 et la reprise de la querelle du Sacerdoce et de l’Empire ? Cela fait-il de Napoléon le continuateur de la deuxième dynastie franque ? « L’ancêtre dont se réclame le nouvel empereur est Charlemagne,  personnage qui a fasciné Bonaparte au temps où il lisait les Observations sur l’histoire de la France de Mably, observe Jean Tulard. L’alibi carolingien est fort commode au demeurant : l’éloignement dans le temps et l’obscurité qui l’entoure le rendent sans danger. Les armes de Napoléon y font référence : Charlemagne avait pris une aigle d’or sur champ d’azur : l’aigle orne le blason impérial. Les grands dignitaires se réclament également des temps carolingiens; l’archichancelier d’Empire, l’architrésorier, etc. (1) » Comme pour Carolus Magnus, Napoléon ceint la couronne de fer du royaume d’Italie le 17 mars 1805 ! Cela avertit, souligne Frédéric Bluche, que « l’idée d’empire en France n’était pas morte avec les Carolingiens. De      Philippe III le Hardi à Louis XIV en passant par François Ier, jusqu’au projet de faire de Louis XVI un empereur des Français, l’idée renaissait périodiquement dans le royaume. Le mérite de Napoléon sera de trancher le nœud gordien. Il ne sera pas question pour ce soldat parvenu de briguer la couronne du Saint-Empire romain germanique. Il créera un nouvel empire d’occident, qui provoquera la ruine du précédent et le remplacera dans l’esprit des observateurs de l’équilibre européen. Allant d’ailleurs plus loin, il restaurera l’idée en son sens plein, liée à l’impérialisme géographique de l’Empire universel (2) ». En effet, ajoute Jean Tulard, « l’Empire invoque, dans sa forme géographique comme dans ses références historiques, le précédent de Charlemagne. Les Bonaparte se réclament des Carolingiens. Par la propagande officielle l’imberbe Napoléon est l’héritier de “ l’empereur à la barbe fleurie ”. Mais, en 1807, on ne répudie pas l’héritage révolutionnaire. L’Empire, c’est la Grande Nation consolidée à l’intérieur comme à l’extérieur (3) ».

Il en découle logiquement une pratique carolingienne du pouvoir puisque « l’Empereur est le suzerain des rois de l’Europe. Le système familial s’intègre sans problème à cette conception carolingienne de l’empire (4) ». Par ailleurs, aussi surprenant que cela puisse nous paraître, « contrairement à ce que l’on a parfois écrit, Napoléon a toujours évité de briser les particularismes locaux, il a respecté la langue, la religion et les traditions des pays passés sous son influence; il s’est efforcé de séduire les élites indigènes, il n’a souhaité porter atteinte en aucune manière à l’identité des peuples entrés dans la mouvance française. Nul génocide, nul impérialisme intellectuel, nul mépris pour les vaincus ne caractérisent la domination napoléonienne. Seules obligations : l’adoption des institutions et de la législation française, dont le Code civil, pour les territoires annexés (5) » si bien qu’« en 1807, s’esquissait […] une communauté politique européenne où les autres nations auraient progressivement copié les institutions françaises, où le Code civil serait devenu le fondement de la nouvelle société continentale, où le réseau routier en étoile de Paris aurait apporté une unification des mœurs et des contours tout en respectant les particularismes locaux et notamment la langue (6) ».

Le tournant monarchique de 1808

Cette pratique policée est probablement due au fait qu’« à l’exception de quelques foyers de résistance dans les pays récemment annexés et dans les provinces de l’Ouest, c’est un ensemble relativement homogène que celui de la France de 1803 : mêmes divisions administratives, unification juridique en cours, entité douanière, langue commune pour les actes de l’administration, une seule capitale : Paris (7) ». On oublie que les constitutions impériales stipulent que la République française est confiée à un empereur et que jusqu’en 1808, la monnaie porte les mentions « République française » et « Napoléon empereur ». « Tous les historiens, d’Albert Sorel à Georges Lefebvre, écrit Jean Tulard, ont noté la brusque évolution vers 1808 de l’Empire de style fédératif hérité de la Grande Nation vers un système dynastique. Napoléon abandonne le modèle carolingien pour l’exemple romain, il répudie l’héritage républicain pour fonder une dynastie qu’il veut durable (8). » C’est cette année-là que Napoléon crée une noblesse d’Empire. Il souhaite contribuer à l’apparition d’une nouvelle aristocratie dont le critère d’admission reposerait sur les qualités individuelles suivantes : le mérite, le courage, l’intelligence et le dévouement. C’est une nette récusation des valeurs révolutionnaires tout en entérinant leur fondement individualiste. Dès lors, Pierre Béhar a peut-être raison quand il observe que « de l’Empire romain, [l’Empire napoléonien] reprend bien nombre de gestes et de titres. Mais cette moderne version de l’Empire de Charlemagne – fondée à Paris et non à Rome, et où Hambourg et Rome ne sont que des chefs-lieux de départements – semble être plus une hypertrophie de l’État-nation français issu de la Révolution […] que de la réalisation d’une idéologie impériale par essence supranationale. Au reste, cet empire mourut de cette contradiction fondamentale et ne subsista pas même onze ans (9) ».

Sans cesse en évolution, « le système napoléonien constitue à la fois un empire au sens institutionnel (forme de gouvernement et titre impérial), variante de la monocratie, et une grande puissance tendant à l’hégémonie. C’est un empire continental, centralisé et bureaucratique, et un “ grand empire ” tendant à la domination universelle (10) ». Faut-il cependant considérer que Napoléon est « européaniste » ? Il a compris – ou il a l’intuition – que « l’Europe des temps modernes ne peut se concevoir que comme l’atelier originel d’une politique des maxima : en tant que telle, l’Europe reste la mère de la modernité (11) ». Des indices concordent sur ce point. Il y a l’ordre impérial de la Réunion fondé le 18 octobre 1811, dont les premiers titulaires sont surtout des Hollandais et des Italiens. Cet ordre multinational va bientôt compter deux cents grand-croix, mille commandeurs et dix mille chevaliers. Le système de Blocus continental, ensuite, paraît être une préfiguration imparfaite du Marché commun, car « arme de guerre contre l’Angleterre, le Blocus continental est aussi un puissant facteur d’unité douanière (12) ». Napoléon ne dit-il pas dans un raisonnement typiquement géocratique hostile au jeu thalassocratique : « Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre » ?

Napoléon, père de l’Europe ?

Nietzsche voit en Napoléon l’exemple même du « Bon Européen ». Le préambule de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire du 22 avril 1815 stipule clairement : « Nous avions alors pour but d’organiser un grand système fédératif européen, que nous avions adopté comme conforme à l’esprit du siècle, et favorable aux progrès de la civilisation. » Dans Le Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon justifie ses conquêtes par le désir de réorganiser, une fois la guerre gagnée, la carte politique du continent en appliquant les principes du libéralisme et des nationalités. Quand il évoque ses souvenirs à Las Cases, veut-il donner à la postérité l’image de l’initiateur des États-Unis d’Europe à venir ? « À Sainte-Hélène, répond Jean Tulard, Napoléon dira qu’il a simplement voulu donner une nouvelle impulsion à l’idée d’unité européenne. Mais on ne trouve aucune allusion à un tel projet dans les textes impériaux de 1810 à 1812. L’unification impériale vise surtout en 1811 deux objectifs pratiques : améliorer les rentrées d’impôts et favoriser les levées d’hommes (13). »

Peut-on alors décemment considérer Napoléon Ier comme un précurseur de la construction européenne ? Certes, il restaure en partie la Pologne, germanise définitivement l’aire allemande en abolissant le Saint-Empire, favorise une certaine unité de la péninsule italienne tout en maintenant trois ensembles principaux, conscient de la différence de tempérament entre les Lombards, les Romains et les Napolitains. Son intention est avant tout d’imposer une Europe française. Les atermoiements dans sa jeunesse entre un avenir corse aux côtés des paolistes et un destin français en ralliant les jacobins, montrent qu’il a minutieusement soupesé sa décision. Successeur du « Babbu » Paoli, Napoléon aurait-il pu réaliser la même ambition en prenant la Corse comme le point de départ ?

Si les conquêtes napoléoniennes exportent les idées de la Révolution, le Code Napoléon et le système métrique, elles suscitent en réaction l’éclosion des sentiments nationaux, ce qui aboutira aux conflits massifs du siècle suivant. De cette cristallisation nationalitaire mortifère pour les peuples d’Europe, Napoléon III en porte lui aussi une grande responsabilité. Son soutien permanent aux nationalités engendre un tel désordre que l’actuelle construction européenne n’a toujours pas pu y remédier. Malgré l’anachronisme osé du rapprochement, Louis-Napoléon est une sorte de Wilson français qui cherche à appliquer aveuglément le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec cette circonstance aggravante qu’il connaissait bien l’Europe, pas Wilson. Le second empereur des Français pense-t-il à un ensemble fédératif européen constitué d’États nationaux homogènes sur le plan de la population, et subjugués par la France ? En promouvant sur tout le continent l’idéal de l’État-nation, il sous-estime l’inextricable coexistence ethno-territoriale de l’Europe centrale et orientale. Associé au rêve universaliste de domination impérialiste, le raisonnement jacobin a donc entraîné la France et l’Europe dans un déclin dont l’aboutissement n’est pas encore terminé. Or pourquoi Napoléon et son successeur dynastique se sont-ils attachés à l’idée d’empire ? Ils sont en quête – finalement tragique – de la puissance, d’où leur attitude faustienne. Peter Sloterdijk remarque qu’« une Europe qui ne serait pas puissance mondiale relèverait du cas impossible. Le principe de la puissance mondiale se situe déjà, en tant que tel, à la racine de l’Europe, et cela vaut de deux manières différentes : dans la vieille Europe, comme transposition de l’Empire romain aux nations du Nord-Ouest, et dans la nouvelle Europe, comme système du maximalisme économique, scientifique et vitaliste (14) ». Sous une apparence ancienne énoncée dans la terminologie et les institutions se cache en fait un dessein éminemment moderne. Cela nous oblige à examiner l’influence de l’idée impériale sur les deux Bonaparte.

La réactualisation d’un vieux mythe politique

Le concept d’une romanité impériale pérenne parce que se métamorphosant au fil des temps en investissant différents cadres étatiques, est un paramètre incontournable pour qui veut comprendre les empires européens. On constate que les Byzantins, les Carolingiens et les Germains du Saint-Empire revendiquent l’héritage romain puisque tous les monarques reprennent la titulature impériale des Augustes et des Césars, avec toujours de subtiles différences : les premiers sont grecs et orthodoxes, les deuxièmes catholiques et francs, les troisièmes germaniques et pagano-chrétiens. Héritière de Byzance, la Russie impériale se veut aussi romaine et de constitution steppique. Mais ce n’est pas tout ! Dès la prise de Constantinople en 1453, le sultan ottoman revendique lui aussi la filiation romaine. de ce point de vue, on peut définir l’Empire ottoman comme un empire romain et musulman ! Si les événements ne leur sont pas à terme défavorables, les États-Unis pourraient entrer dans quelques décennies dans cette classification en tant qu’empire romain à composante américaine… Dire alors que l’Empire napoléonien est romain, carolingien et jacobin, n’est pas contradictoire, ni paradoxal. L’idée impériale européenne est d’une étonnante plasticité historique et d’une surprenante tonicité politique. Peter Sloterdijk a fort bien décrit ce processus. « Les puissances européennes majeurs ont toujours mené de nouvelles tentatives pour reproduire un Empire qui demeurerait lié, comme un inéluctable paradigme, à leur imagination politique. On pourrait donc dire, littéralement, qu’est européen celui qui est impliqué dans un transfert de l’Empire. Cela vaut particulièrement pour les Allemands, les Autrichiens, les Espagnols, les Anglais et les Français, mais aussi, à maints points de vue, pour les Italiens et les Russes. L’expression translatio Imperii n’est donc pas seulement une idée fixe médiévale (15). » Selon lui, ce phénomène est consubstantiel à l’esprit de l’Europe. « La fonction quintessencielle de la constitution de l’Europe tient dans un mécanisme de transfert de l’Empire. L’Europe se met en marche et reste en mouvement dans la mesure où elle parvient à revendiquer l’Empire qui existait avant elle, et à le transformer. L’Europe est ainsi un théâtre pour les métamorphoses de l’Empire; l’idée directrice de son imagination politique est une sorte de métempsycose de l’Empire romain à travers les peuples européens déterminants et susceptibles de faire l’histoire (16). »

En-dehors de la fascination inconsciente des Européens pour l’idée impériale, l’attrait du public pour Napoléon Ier révèle aussi une nostalgie de la virilité et de la vitalité. Nos contemporains le pressentent indistinctement. Verraient-ils en Napoléon un modèle de bâtisseur d’empire, apte à conseiller la conduite à venir des Européens face aux inévitables défis qu’ils auront à relever ? En histoire, l’inattendu est le seul fait attendu. Lui seul dira s’il y a encore ici des « professeurs d’énergie »…

Maximilien Malirois

Notes

1 : Jean Tulard, Le Grand Empire, Albin Michel, 1982, p. 25.

2 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme. Aux origines de la droite autoritaire (1800 – 1850), Nouvelles Éditions latines, 1980, p. 76.

3 : Jean Tulard, op. cit., p. 104.

4 : Idem, p. 189.

5 : Id., p. 188.

6 : Id., p. 318.

7 : Id., p. 50.

8 : Id., p. 39.

9 : Pierre Béhar, Vestiges d’empires, Éditions Desjonquères, 1999, pp. 167 – 168.

10 : Frédéric Bluche, op. cit., p. 82.

11 : Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille, Mille et une nuits, 2003, p. 42.

12 : Jean Tulard, op. cit., p. 190.

13 : Idem, pp. 189 – 190.

14 : Peter Sloterdijk, op. cit., pp. 42 – 43.

15 : Idem, pp. 52 – 53.

16 : Peter Sloterdijk, op. cit., p. 52.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 13, hiver 2004 – 2005.