Maurice Georges Dantec par Georges FELTIN-TRACOL

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Maurice Georges Dantec naît à Grenoble en juin 1959 dans une famille communiste. Grandissant en banlieue parisienne alors véritable « Ceinture rouge » du PCF, il découvre en bibliothèque municipale la science-fiction soviétique. Jeune adulte, il participe à quelques groupes de rock avant de travailler dans la publicité en tant que concepteur-rédacteur.

En 1993, il écrit dans la prestigieuse collection « La Série noire » La Sirène rouge. Son style trouve vite son public avec Les Racines du mal publié deux ans plus tard. Toutefois, Dantec ne se contente pas du seul polar. Il bifurque en 1999 vers un mélange audacieux de science-fiction et d’intrigue policière avec Babylone Babies.

Sa personnalité et ses prises de position commencent par ailleurs à agacer le milieu rance des Lettres hexagonales. Cet ancien partisan de la cause bosniaque dans les années 1990 correspond en 2004 avec le Bloc Identitaire sur une base anti-islam. Le petit milieu germanopratin va bientôt lui reprocher un essai en trois volumes, Le théâtre des opérations. Journal métaphysique et polémique 1999. Manuel de survie en territoire zéro (Gallimard, 2000), Le théâtre des opérations 2000 – 2001. Laboratoire de catastrophe générale (Gallimard, 2001) et Le théâtre des opérations 2002 – 2006. American Black Box (Albin Michel, 2007). « En trois livres, j’ai pu constater à quel point les journalistes – et les professeurs d’université ! – sont dans l’incapacité de lire un texte qui ne coïncide pas avec les préconceptions clownesques de ce qu’ils osent nommer leur “ pensée ” (American…, p. 20). »

Maurice G. Dantec y déploie sur 2096 pages des réflexions néo-conservatrices dévastatrices. Ce préfacier du Désespéré de Léon Bloy se convertit à un catholicisme viril, solaire et traditionnel. « Je suis un Catholique. Un Catholique du futur. Je suis un Catholique de la Fin des Temps (American…, p. 568). » Soutien de Philippe de Villiers lors de la présidentielle de 2007, cet admirateur inconditionnel de George W. Bush et de l’OTAN refuse le Traité constitutionnel européen au nom de l’idée européenne qu’il porte en lui.

Dantec Livre

« Oser enfin se demander comment faire de l’Europe une entité géopolitique viable au XXIe siècle (Laboratoire…, p. 413). » Interrogation fondamentale d’autant que « les morales nihilistes ont conduit l’Europe à la dislocation politique et ethnique et au déclin économique et culturel (Le théâtre…, p. 23) ». Maurice G. Dantec ne conçoit pas l’Europe en espace ouvert aux quatre vents. Bien au contraire. « Je ne crois pas en un monde sans frontières. Le monde lui-même en est une. Sans parler de l’homme. Les frontières sont des lieux de passage où s’exerce la loi de la sélection naturelle. Ce sont des interfaces paradoxales, pouvant laisser le passage, ou l’interdire. Ce sont les frontières nationales qui sont mortes, ou en train de mourir (Le théâtre…, p. 100). » Il éprouve une réelle attirance pour l’exemple impérial. Ce lecteur assidu de Pierre Drieu La Rochelle imagine « un instant l’Europe du traité de Verdun (843), soit la France, l’Allemagne et l’Italie actuelles, s’unifier en un seul État fédératif, impérial et chrétien, à la fois unitaire et multinational, et comprendre que, même avec l’ajout plus tardif de l’Angleterre et de l’Espagne, la France aurait conservé son rôle central de pont entre le monde grécolatin méditerranéen et le monde germanique centreuropéen, sur un ancestral fond celtique qui traçait les frontières d’un continent s’étendant des hautes terres d’Écosse au Bosphore, de Gibraltar à la Baltique, destin toujours en suspens à l’orée du XXIe siècle ! (Le théâtre, p. 642) ».

Il estime par conséquent indispensable de retrouver cette unité perdue. « L’Eurofédération, note-t-il dans Le théâtre des opérations, est la seule configuration susceptible d’assurer le saut quantique nécessaire à ce que l’ensemble de ces vieilles nations usées par quinze siècles de divisions depuis la chute de Rome atteigne la masse critique pour en faire quelque chose au XXIe siècle. L’autre issue, c’est le déclin nationaliste, et à court terme régionaliste, avec une intensification des forces centrifuges et des conflits inter-ethniques. Les États-nations d’Europe ont le choix entre la dissolution vers plus de puissance – la Fédération – et la dissolution vers l’effondrement ethno-autarcique : Zéropa-Land (p. 52). » Il y a même urgence à ses yeux, car il pense qu’« avant même que l’Europe se fasse, la Russie aura rejoint les États-Unis dans une nouvelle alliance impériale (American…, p. 157) ». Plus loin que l’« Europe boréale » avancée par Jean-Marie Le Pen, Dantec envisage un nouvel axe du monde autour des peuples chrétiens d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Eurasie. Il craint néanmoins que l’Europe – c’est-à-dire d’après lui une « Quatrième Rome » – rate le rendez-vous géopolitique et historique crucial pour son avenir.

« La civilisation européenne ne pouvait fatalement s’édifier que sur les cendres de l’ONU (Le théâtre, p. 105) », prévient-il en 2000. Mais dès l’année suivante, « encore faudrait-il qu’une civilisation européenne soit capable de se constituer, gronde-t-il ! Encore faudrait-il que ce continent soit doté d’une quelconque volonté, de la plus petite puissance ! (Laboratoire…, p. 363) » Il déplore l’absence de toute politique continentale, fut-elle embryonnaire. « L’Europe aura donc été une magnifique possibilité, morte avant d’avoir vécu, ange avorté pour lequel il m’est difficile de ne pas ressentir le poids d’un chagrin lesté de toutes ces civilisations en vain (American…, p. 81) ».

Cette immense déception explique-t-elle son installation à Montréal au Québec dès 1998 ? Maurice G. Dantec y obtiendra la nationalité canadienne, nouveau paradoxe quand on sait que le Canada a élevé le multiculturalisme en idéologie officielle afin de nier les revendications légitimes des Canadiens-Français du Québec, d’Acadie et de l’Ouest.

De santé fragile, ce fumeur invétéré et consommateur de diverses substances illicites ne verra pas la victoire de Donald Trump qu’il aurait certainement apprécié. Maurice G. Dantec décède à Montréal d’une crise cardiaque en juin 2016, laissant une œuvre dense et singulière.

Au revoir et dans quatre semaines !

Georges Feltin-Tracol

Chronique n° 16, « Les grandes figures identitaires européennes », lue le 24 avril 2018 à Radio-Courtoisie au « Libre-Journal des Européens » de Thomas Ferrier.