Maurice Allais par Georges FELTIN-TRACOL

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Né le 31 mai 1911 à Paris et décédé à Saint-Cloud le 9 octobre 2010, Maurice Allais présente la particularité d’avoir été la cible de diverses coteries malfaisantes. Récipiendaire du Prix Nobel d’économie en 1988, ce membre fondateur de la Société du Mont-Pèlerin en 1947 avec Friedrich Hayek, Wilhelm Röpke et Karl Popper détonne par ses propositions hétérodoxes, ce qui lui valent la hargne tenace de certains libéraux. Ces derniers n’apprécient pas que ce « libéral socialiste » (ou « libéral utilitariste ») conteste le dogme immaculé de libre-échange mondial.

Polytechnicien, professeur à l’École des mines de Paris et universitaire réputé, Maurice Allais s’intéresse aussi à la physique. Ses recherches dans cette science ont aussi agacé bien des physiciens officiels jaloux. Ce disciple de Vilfredo Pareto et de Ludwig von Mises a toujours été un franc-tireur et a trop souvent connu la marginalité médiatique. Jusqu’au début des années 2000, Le Figaro acceptait ses tribunes libres avant de l’ignorer superbement. Lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE) en 2005, il doit publier un article pour le « non » dans… L’Humanité !

Farouche opposant à Maastricht en 1992 et au TCE, Maurice Allais n’en demeure pas moins un ardent défenseur de l’idée fédéraliste européenne. Pupille de la nation parce que son père meurt en 1915, Maurice Allais s’est toujours considéré comme un Européen convaincu. Certes, dans les années 1940, il milita – tropisme libéral oblige – aux côtés de Clarence Streit en faveur d’une union transatlantique entre l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. En 1991, dans L’Europe face à son avenir : que faire ? (Robert Laffont – Clément Juglar), il souhaitait encore le maintien de la France dans l’OTAN.

L’Europe reste toutefois l’engagement de sa vie. Il conçoit un ensemble européen, ordonné par le principe de subsidiarité, nommé la « Communauté politique européenne » (CPE). Cette CPE doit fonder à terme la « Nation européenne ». Ainsi écrit-il dans Combats pour l’Europe 1992 – 1994 (Clément Juglar, 1994) que « les Européens d’aujourd’hui veulent vivre ensemble. C’est là une réalité fondamentale qui se superpose aux liens très puissants qui se sont tissés au cours des siècles à l’intérieur de chaque Communauté nationale. […] Autant toute tentative tendant à dissoudre aujourd’hui les Nations européennes dans je ne sais quel ensemble de nature totalitaire est fondamentalement inacceptable, autant l’émergence progressive, dans les décennies qui s’approchent, d’une Nation européenne au sens d’Ernest Renan rassemblant dans une organisation décentralisée les Nations européennes et préservant leur identité ne saurait être obstinément refusée. En fait, il n’est pas du tout impossible qu’à la fin du XXIe siècle apparaisse une Nation européenne, démocratique et décentralisée, d’autant plus forte qu’elle aurait réussi à maintenir les différentes Nations qui la constituent dans leur propre identité et leur propre culture. Mais ce ne peut être là qu’un objectif éloigné. Il ne suffit pas de vouloir vivre ensemble. Il faut encore s’en donner les moyens (p. 89) ».

MAllais

La CPE s’organiserait par conséquent à partir d’une Charte communautaire. Par ce document majeur, « le principe fondamental serait que tout domaine de compétence relèverait des États membres et que seuls seraient délégués à l’Autorité européenne les pouvoirs dont la délégation serait approuvée par référendum dans chaque État membre (p. 77) ». À partir de cette base fondatrice, il imagine un Parlement constitué de l’actuelle Assemblée européenne et d’une Chambre des États (ou Sénat européen), et un président, indépendant du Conseil européen, élu par le Parlement, qui nommerait les membres d’une Autorité politique communautaire remplaçant la Commission de Bruxelles. Le Conseil européen et les conseils ministériels seraient maintenus plus ou moins à brève échéance. Les parlements des États-membres détiendraient en outre d’un droit de veto. Enfin, « la volonté politique des pays membres de la Communauté européenne de vivre ensemble devrait se matérialiser par la constitution d’un Territoire communautaire où seraient regroupées les différentes institutions européennes (Combats pour l’Europe, op. cit., p. 90) ». Il s’agirait d’« un Territoire fédéral qui soit propre à la Communauté européenne et qui soit indépendant de tout pays membre. Ce territoire devrait être constitué par des zones contiguës attribuées à la Communauté européenne par certains de ses membres, et la Communauté européenne y exercerait sa souveraineté (L’Europe face à son avenir : que faire ?, p. 66) ». Appelé Europa dans L’Europe face à son avenir : que faire ?, ce territoire pourrait s’implanter soit sur « trois zones contiguës situées actuellement en Allemagne, en France et au Luxembourg sur les bords de la Moselle et incluant notamment les trois villes de Perl, de Sierck-les-Bains et de Burmerange, qui actuellement sont respectivement allemande, française et luxembourgeoise », soit « sur une longueur d’environ 20 km le long de la Lauter et sur une profondeur d’environ 10 km de part et d’autre de la frontière actuelle, aurait l’inconvénient de n’engager que la France et l’Allemagne, mais elle aurait l’avantage d’être, relativement peu peuplée, située sur un terrain plat, avec la possibilité d’installer facilement un aéroport plus important que celui du Luxembourg, et d’être près de Karlsruhe et de Strasbourg (p. 67) ».

Cependant, « la condition préalable pour la réalisation de toute Communauté européenne réelle, note encore Maurice Allais dans Combats pour l’Europe, c’est l’émergence d’un esprit européen véritable, et cette émergence elle-même est subordonnée à la possibilité pour les Européens de se comprendre mutuellement (pp. 284 – 285). » Partisan d’une Communauté culturelle européenne complémentaire à la CPE, pragmatique, Maurice Allais soutient le plurilinguisme ou, en tout cas, un trilinguisme capable de limiter et de contrecarrer l’influence de l’anglais. Il évoque le français, l’allemand, l’espagnol et l’italien. Si cette CPE encourage un marché intérieur concurrentiel, elle entend se protéger du libre échange mondialisé par un solide protectionnisme comme le pratiquait le traité de Rome en 1957 jusqu’à l’Acte unique européen en 1986.

Estimant toujours dans L’Europe face à son avenir : que faire ? que « l’immigration ne peut que constituer un immense danger (p. 32) », ce détracteur implacable des lois liberticides déplore le rôle délétère croissant de la télévision dans l’abrutissement massive de la population ainsi que la « régression générale des valeurs morales (p. 33) ». Il s’inquiète des progrès constants de la démagogie. « La sélection des hommes politiques par la démagogie conduit à une sélection à rebours (idem). »

Maurice Allais a vraiment travaillé un projet politique, économique et culturel viable d’unité européenne à qui il a manqué l’indispensable élan politique. Cela ne l’empêche pas d’être l’un des plus grands penseurs de l’Idée européenne au XXe siècle.

Au revoir et dans quatre semaines !

Georges Feltin-Tracol

Chronique n° 29, « Les grandes figures identitaires européennes », lue le 8 octobre 2019 à Radio-Courtoisie au « Libre-Journal des Européens » de Thomas Ferrier.