Louis Quiévreux (1902 – 1969). Bruxellois et Européen par Daniel COLOGNE

Au XIXe siècle, Bruxelles s’industrialise, se dote d’un port de mer et est désormais traversé du Nord au Sud par un canal, dont le tronçon Bruxelles – Charleroi vient compléter la liaison Anvers – Bruxelles datant de Charles Quint.

À la frontière d’un quartier surnommé le « Petit Manchester » et d’un autre appelé « Bruxelles-Maritime », une modeste corsetière met au monde un petit Louis le 15 mai 1902. Militaire de carrière, capitaine d’infanterie, Joseph Quiévreux n’assiste pas à la naissance de son fils.

Francophones, les parents inscrivent Louis dans une école primaire où l’enseignement est dispensé en néerlandais. De cette époque date l’aisance avec laquelle Louis Quiévreux abordera, tout au long de sa carrière littéraire, le savoureux mélange que constitue le dialecte bruxellois. Celui-ci s’accompagne d’un folklore et d’une littérature, notamment théâtrale (1), qui reflètent la truculence et la bonhomie du substrat populaire « au temps où Bruxelles brusselait » (Jacques Brel).

Louis Quiévreux sort de l’École Normale, mais son cursus d’instituteur est bref (1921 – 1924). Il s’oriente vers le journalisme (La Dernière Heure, puis La Lanterne à partir de 1946). Pour ce dernier quotidien (2), il couvre le procès de Nuremberg. Il consacre ses loisirs à la collection acharnée de tout ce qui se rapporte à l’histoire et au folklore bruxellois.

Correspondant européen de la National Broadcasting Corporation de New York (1937 – 1940), Louis Quiévreux pourrait passer à première vue pour un european reporter inféodé à l’atlantisme. Un de ses livres s’intitule L’Île anglaise et ses institutions. Mais il est aussi fasciné par l’Angleterre de Shakespeare, dont il publie des pages choisies (The best extracts from Shakespeare). Sa connaissance de l’allemand lui permet de collaborer à Radio-Munich. Son inlassable curiosité artistique l’autorise à s’affirmer comme l’un des meilleurs érudits en matière de flamenco et de guitare espagnole. Il se fait construire à Uccle (faubourg Sud-Est de Bruxellois) un chalet suisse dont le jardin est occupé en son centre par un impressionnant tilleul au pied duquel il trouve l’inspiration. Résistant dès 1940, Louis Quiévreux devient un écrivain prolifique à partir de 1947.

Parmi sa douzaine d’ouvrages, il faut épingler son Anthologie de Courouble et rappeler que Léopold Courouble (1861 – 1937) est le fondateur du roman bruxellois inscrit dans la veine régionaliste de la littérature des terroirs (La Famille Kaekebroeck, 1902).

La chronique de Quiévreux, Ce jour qui passe, n’est pas sans préfigurer celle de Jean d’Ormesson dans Le Figaro (Chronique du temps qui passe). Dans les billets quotidiens donnés à La Lanterne, Quiévreux évoque des souvenirs d’école ou des témoignages sur les trains à vapeur. La nostalgie de l’enfance et le regret d’un passé révolu s’y mêlent à la « hantise du Temps » (3) également observable chez des polygraphes comme Grégoire Le Roy (1862 – 1941), Sander Pierron (1872 – 1945), Constant Burniaux (1892 – 1975), ou chez un poète parnassien comme Georges Angelroth (1873 – 1938) : tous Bruxellois de naissance ou d’adoption.

Louis Quiévreux s’éteint le 19 octobre 1969, par un beau dimanche ensoleillé d’automne. Le lendemain lundi paraît son ultime « papier ». Il s’intitule « Au revoir, petite maison ». Il s’agit de la fermette familiale de Frasnes-lez-Buissenal, dans le Hainaut.

Louis Quiévreux y avait des racines liées à son père, comme il en avait dans le Bruxelles populaire d’où sa mère était issue. Ce germaniste polyglotte, cet amoureux de l’Andalousie, ce grand Européen n’a jamais renié les « patries charnelles » où il a puisé une large part de sa faconde littéraire.

Daniel Cologne

Notes

1 : Citons par exemple Le Mariage de Mademoiselle Beulemans (1910) et Bossemans et Coppenolle (1938). Cette dernière pièce connaît un grand succès à Paris. La critique compare l’accent bruxellois à celui de Marseille et le ventripotent acteur Gustave Libeau (alias Bossemans) est surnommé le « Raimu belge ».

2 : Ce journal s’appelle aujourd’hui La Capitale.

3 : L’expression est utilisée par David Scheinert (1916 – 1996) dans son essai sur la poésie de Constant Burniaux.