Léviathan versus Béhémoth par Thierry DUROLLE

Carl Schmitt est un juriste allemand, riche d’une œuvre qui fait autorité en matière de droit et de géopolitique aux côtés des Ratzel, Mahan, Mackinder et autres Haushofe. Son remarquable essai Terre et Mer vient enfin d’être réédité.

Cette réédition se voit accompagnée d’une introduction d’Alain de Benoist et une postface de Julien Freund. L’influence de Carl Schmitt sur ces deux penseurs est indéniable. De Benoist nous gratifie donc d’une préface de plus de soixante pages. La première partie se focalise sur la genèse de cet essai; elle revêt un caractère plus historique et parfois plus anecdotique. La suite est consacrée aux idées majeurs développées dans Terre et Mer. Néanmoins, le célèbre préfacier ne manque pas de souligner les liens qui existe entre le domaine de la Mer et le libéralisme : « Adam Smith, lui aussi, dans sa Richesse des nations, salue l’avènement d’un système commercial mondial fondé sur la communication interocéanique. » Alain de Benoist insiste sur le lien entre la liquéfaction du monde (au sens où l’entend Zygmunt Bauman) et la Mer en tant qu’environnement naturelle du capitalisme et par extension de la mondialisation. Il remarque que « l’uniformité que réalise la globalisation et le commerce relèvent de cette même logique de type “ maritime ” : le monothéisme spirituel est fils du désert, le monothéisme du marché est fils de la mer, et ce n’est pas un hasard si le capitalisme s’apparente avant tout à de la piraterie. Le monde liquide est un monde où tout peut être liquidé ».

Terre-et-mer

Terre et Mer condense l’opposition historique entre ces deux conceptions spatiales que sont la terre et le monde marin. Quelques notions juridiques sont bien évidemment évoquées mais nous n’avons pas affaire à proprement parler à un ouvrage de droit aux termes techniques ardues. La lecture de l’ouvrage demeure donc facile d’accès pour les néophytes. Schmitt observe trois phases de développement dans les civilisations qui prennent le large. Observations qu’il reprend d’ailleurs du géographe Ernst Kapp. Tout d’abord une phase « potamique » en lien avec les grands fleuves, puis une phase « thalassique » c’est-à-dire qui se concentre sur les mers « fermées » et enfin une dernière phase dite « océanique » qui embrasse les grands espaces maritimes. L’évolution se fait également à travers les progrès techniques. En effet impossible de parler stricto sensu de batailles navales puisque les équipages s’affrontent en réalité comme sur la terre ferme. Il faudra attendre le XVIe siècle pour parler de batailles navales. À la mer, Carl Schmitt lui oppose donc la terre : « Parler de la constitution d’un pays où d’un continent, c’est parler de son ordre fondamental, de son nomos. Or, l’ordre fondamental, le vrai, l’authentique, repose essentiellement sur certaines limites spatiales, il suppose une délimitation, une dimension, une certaine répartition de la terre. »

Avec Terre et Mer, Carl Schmitt apporte un éclairage intéressant sur cette opposition spatiale. L’élément aquatique apparaît comme l’élément idéal du libéralisme – sa logique, ses moyens, ses buts, etc. Néanmoins l’auteur pointe du doigt que « de nos jours, un amateur sait (en temps de paix), de jour en jour et d’heure en heure, en quel point de l’océan se trouve son navire. Ce qui implique que par rapport à l’âge des voiliers, le monde de la mer s’est radicalement transformé pour l’homme. Or, s’il en est ainsi, la distinction terre-mer, sur laquelle reposait jusqu’ici le lien entre la domination des mers et suprématie mondiale, devient caduque. Comme devient caduque […] le nomos que le globe a connu jusqu’ici ». Cet essai est-il par conséquent dépassé ? Nullement, car son objectif ne veut pas prédire l’avenir mais comprendre les rapports de forces actuels entre les différents États du globe, et plus particulièrement les rapports de force entre la thalassocratie anglo-saxonne et les forces du Heartland eurasiatique.

Thierry Durolle

Carl Schmitt, Terre et Mer. Un point de vue sur l’histoire du monde, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 228 p., 23,90 €.