Les non-conformistes des années 70 (entretien avec Daniel Cologne)

« Une droite inconnue qui attendait son heure »

Philippe Baillet

Synergies européennes : Daniel Cologne, vous avez collaboré au Cahier de l’Herne sur René Guénon (en 1986). On a vu votre signature, il y a plus de vingt ans, dans la revue de Georges Gondinet, Totalité; on l’a retrouvée ensuite dans Vers la Tradition de Roland Goffin. Mais jamais vous n’avez révélé les origines de vos démarches, les débuts de votre trajectoire intellectuelle. Pouvez-vous nous en parler aujourd’hui ?

Daniel Cologne : Je suis né en 1946 et j’ai fait mes études à l’Université Libre de Bruxelles, à la faculté de philosophie et lettres, section « philologie romane ». Je suis sorti en 1969. En 1970, je pars en Suisse, où des places d’enseignants sont vacantes. Je garde toutefois mes attaches et mes contacts en Belgique, où je reviens toujours pour les vacances. En 1972, j’ai collaboré ainsi au journal belge La Relève, organe des jeunes sociaux-chrétiens. Mon premier article s’intitulait « La critique littéraire à l’Université de Genève », où j’ai évoqué la figure du Professeur Jean Starobinsky, spécialiste de Rousseau. Mon deuxième article était consacré à David Scheinert. À Genève, un théâtre venait de jouer une de ses pièces, L’homme qui allait à Götterwald. J’en ai fait un compte-rendu. Et puis j’ai rencontré David Scheinert, qui habitait Bruxelles, à un jet de pierre de la Basilique de Koekelberg. Je me suis toujours intéressé au théâtre puisque j’ai rédigé mon mémoire de fin d’études sur trois dramaturges français: Jean Anouilh, Jean Giraudoux et Gabriel Marcel. À propos de cet engouement pour le théâtre, je voudrais vous raconter une petite anecdote : ma mère est au fond une actrice ratée; son désir de jeune fille était de monter sur les planches, mais son milieu social, très puritain, l’en a empêchée. Est-ce une explication de mon engouement personnel, qui se serait transmis de mère à fils ? Je me suis ensuite intéressé à l’œuvre théâtrale de Félicien Marceau et de Michel de Ghelderode, auxquels j’ai consacré des articles dans Les Écrits de Paris et dans Défense de l’Occident.

Mais revenons à la pièce de Scheinert jouée à Genève. Elle tournait autour de la thématique de l’échec, thématique que j’avais déjà abordée dans mon étude sur Anouilh, Giraudoux et Marcel. Il s’agissait plus exactement de l’échec du couple, préfiguration d’un échec de la vie. Dans L’homme qui allait à Götterwald, Scheinert met en scène l’histoire de Jérôme, personnage qui a effectivement tout raté dans sa vie. Le musicien Marcel Mortier avait justement composé pour David Scheinert une complainte, « La complainte du pauvre Jérôme », dont je me rappelle les paroles : « Plaignez, plaignez le pauvre Jérôme, il n’a jamais été heureux, pas un succès, pas un diplôme, rien que la mort devant les yeux ». L’ambiance du théâtre de Scheinert est un sombre pessimisme, même si par ailleurs le dramaturge mettait sa plume au service de la gauche et de son euphorie progressiste.

S.E. : La personnalité de David Scheinert semble vous avoir profondément marqué.

D.C. : En un certain sens, oui. Cette personnalité est en tout cas fort intéressante. Il est né en 1916 et est décédé en 1996. David Scheinert était originaire de Pologne, issu d’une famille juive de Tschenstochau/Czestochowa. Il arrive en Belgique à l’âge de huit ans. Homme de gauche engagé, il est devenu plus tard critique littéraire du journal communiste Le Drapeau rouge, sous le pseudonyme de « Vingtras ». Il m’a fasciné pour deux raisons : premièrement, il défendait la qualité de la littérature belge d’expression française et s’engageait ainsi contre le parisianisme littéraire; deuxièmement, d’une manière très objective, il reconnaissait le talent littéraire de certains écrivains collaborationnistes, surtout trois d’entre eux : Pierre Hubermont, René Verboom et Constant Malva. René Verboom était un ami de Michel de Ghelderode. Félicien Marceau en parle dans ses mémoires, Les années courtes. Verboom était un personnage haut en couleurs, une grande gueule de Bruxellois. Il est actuellement réhabilité et figure enfin dans l’Anthologie de la littérature belge francophone de Michel Joiret. Constant Malva est également réhabilité, comme pionnier de la littérature prolétarienne. Hubermont est réédité dans la collection « Espace Nord », notamment son roman prolétarien Treize hommes dans la mine. Ainsi, le pronostic formulé par Scheinert, concernant la réhabilitation de ces auteurs, s’est avéré exact. Il était audacieux pour l’époque. Nous étions en 1974.

S.E. : Mais en dépit de tout cela, vous restiez beaucoup plus attiré par les écrivains de droite que par les écrivains de gauche, fussent-ils des écrivains prolétariens passés à la collaboration. En fait, quel déclic, ou quel hasard, a fait de vous un traditionaliste ?

D.C. : J’ai d’abord découvert Julius Evola à travers Les Hommes au milieu des ruines, ouvrage paru aux Sept Couleurs, une petite structure éditoriale dirigée par Maurice Bardèche. C’est une recension de ce livre, parue dans Rivarol, qui a attiré mon attention, provoqué le déclic. J’étais un lecteur de Rivarol, par attirance pour les idées de droite, une attirance qui s’était renforcée au cours des années 73 et 74, à cause du terrorisme intellectuel qui sévissait dans l’enseignement. À Genève, ville de tradition calviniste et puritaine, bon nombre d’enseignants viraient au gauchisme ultra-permissif : comme en Hollande à la même époque, le balancier passait de l’autre côté, sans juste mesure. On passait du rigorisme moral le plus strict à la promiscuité la plus débridée. Par réaction, mes tendances se confirmaient. Pendant mes études universitaires, comme je viens de vous le dire, j’avais choisi de travailler sur trois dramaturges qui étaient loin d’être des « progressistes ». Chez Anouilh, je suis tombé sur une idée importante, qui anticipait un peu sur la notion de « race de l’esprit » que j’allais découvrir plus tard chez Evola.

Dans l’œuvre théâtrale d’Anouilh, nous rencontrons des couples, des jeunes gens et des jeunes filles donc, qui n’arrivent pas à l’harmonisation à cause de leurs différences sociales. Cet état de choses peut déboucher sur des situations comiques comme dans Le rendez-vous de Senlis, où le jeune homme pauvre invite sa riche fiancée dans une villa luxueuse qu’il a louée, pour faire croire que c’est la sienne, et engage des acteurs pour jouer le rôle de ses parents. Mais il y a aussi, dans les « pièces noires » d’Anouilh, le tragique de cet échec du couple. Le jeune homme pauvre se dépeint « comme un homme auquel les femmes ne sourient pas, qui ne sait pas parler aux maîtres d’hôtel et pour qui chaque geste naturel est une étude ». Cette réplique reflète une situation socio-économique en termes psychologiques. Ou encore : « Nous sommes pauvres, c’est pour nous qu’on a écrit les livres de morale ». Un communiste aussi aurait pu écrire cela (par exemple Aragon dans Les beaux quartiers). Anouilh apparaît parfois comme un « révolté sans bannière », mais une pièce comme Les poissons rouges, par exemple, le situe en fin de compte parmi les anarchistes de droite. Ironie, distance, détachement : tels sont les traits d’Antoine de Saint-Flour, un hobereau qui prend tout à la légère, alors que son ami, l’homme du peuple, râle constamment et revendique de manière stérile. La pièce a été magistralement interprétée par Marielle et Galabru. La sympathie d’Anouilh va manifestement au personnage incarné par Marielle.

S.E. : Et Giraudoux, que vous a-t-il apporté dans le cadre de votre travail ?

D.C. : Giraudoux est tout d’abord un magicien du verbe, un maître apollinien de la belle apparence. Ensuite, au-delà de toute considération philologique, Giraudoux fut aussi un artisan du rapprochement franco-allemand. Personnellement, j’ai été élevé dans la défiance de l’Allemagne, à deux doigts de la haine que l’on a cultivée à l’Ouest contre ce pays. Fait prisonnier lors de la campagne des dix-huit jours de mai 1940, mon père avait été en captivité Outre-Rhin, et n’avait pas gardé un bon souvenir de cette période noire. Ses sympathies allaient au Général De Gaulle plutôt qu’aux puissances anglo-saxonnes et, quand j’ai eu seize ans, en 1962, j’ai entendu le discours du Général, le 9 septembre, appelant à la réconciliation franco-allemande avec Adenauer. Le vainqueur idéalisé faisait le premier pas de l’amitié européenne retrouvée. En fait, De Gaulle réalisait au niveau politique ce que Giraudoux avait réclamé en filigrane dans ses créations littéraires.

Dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, Giraudoux met également en scène un personnage professant l’égalité et la démocratie, Demokos, qu’il place sous un jour peu sympathique. Il tient des propos démagogiques, il fait figure d’illuminé, de chef de secte. Giraudoux, c’était clair, se défiait, de ce genre de discours. Dans Ondine, que j’ai mieux étudiée puisqu’il s’agit de l’histoire d’un couple, thème de mon mémoire de fin d’études, il exprime ses idées personnelles sur la nécessaire réconciliation franco-allemande. Ondine est la nymphe, la divinité aquatique, symbolisant la légèreté française. Hans, son amour, est un chevalier sérieux, fidèle, qui représente l’esprit germanique tout en étant quelques fois balourd. Dans cette présentation des caractères de ses personnages, Giraudoux reste français, colle aux clichés que les Français s’attribuent et attribuent aux Allemands. Sa germanophilie est donc une germanophilie française : il exprime sa sympathie pour la germanité, sans abandonner son image très idéalisée de la France.

S.E. : Et le dernier des dramaturges que vous avez étudiés, Gabriel Marcel, que vous a-t-il apporté ?

D.C. : Gabriel Marcel m’a surtout fait prendre conscience de l’opposition entre Être et Avoir, avant-goût – j’y reviendrai – de l’opposition guénonienne entre qualité et quantité. Dans ses pièces où l’échec d’un couple est mis en scène, Gabriel Marcel nous livre un message constant: ne pas objectiver le partenaire, ne pas transformer le partenaire en objet, comme s’il était quelque chose que l’on possède. L’idée de la femme-objet lui était insupportable. En ce sens, Gabriel Marcel n’était nullement le réactionnaire que l’on a parfois dépeint. Il était en quelque sorte un féministe avant la lettre. En 1977, j’ai publié dans Écrits de Paris, un article sur cette problématique du théâtre marcellien : « Gabriel Marcel, aspects d’un anti-conformiste méconnu ». J’ai voulu montrer que Gabriel Marcel était loin d’être ce réactionnaire figé dans son passéisme et dans un catholicisme conformiste. C’est évidemment la dernière image que l’on a de lui. Cet homme, d’origine juive, passé au protestantisme puis à l’intégrisme catholique de Saint-Nicolas du Chardonnet, a toujours été un anti-conformiste. En 1919, dans Un homme de Dieu, il nous narre l’histoire d’un pasteur protestant, marié et dont le couple va à l’échec. Gabriel Marcel critique justement l’objectivation de la femme, dont ce pasteur se rend coupable. La trajectoire de Gabriel Marcel nous enseigne que les clivages ne sont jamais nets, les étiquettes sont collées sur le dos des écrivains de manière totalement arbitraire. Je pense, depuis ma pratique de Gabriel Marcel, qu’il faut toujours aller aux textes pour voir ce que sont réellement les écrivains.

S.E. : Vous nous dites que la distinction de Gabriel Marcel entre Être et Avoir vous a donné un avant-goût de la distinction opérée par Guénon entre qualité et quantité. Mais comment avez-vous découvert Guénon ?

D.C. : Je vais sans doute vous étonner, mais j’ai découvert Guénon par un livre de Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade ? Ce livre est composé de plusieurs essais, dont un sur Sade. Mais il y en avait un autre, intitulé « La pensée de droite aujourd’hui », texte qui date des années 50. Cet essai est d’une violence rarement égalée et d’une mauvaise foi patente. Simone de Beauvoir traîne dans la boue toute la génération des Hussards. Elle s’en prend à Jules Monnerot et à Paul Sérant, et ce dernier a d’ailleurs riposté avec « La Droite de cette dame », article paru dans La Parisienne. Mais Simone de Beauvoir attaque également Guénon. D’après elle, la droite se pense comme une classe décadente à travers les idées de Guénon. La bourgeoisie, poursuit-elle, a besoin de croire au déclin de l’Occident et à la fin du monde pour justifier ou cacher son propre déclin. Par réaction, cela m’a donné envie d’en savoir plus sur Guénon. Je me suis procuré La crise du monde moderne. Mais ce ne sera que quelques années plus tard que je lirai Le règne de la quantité, qui me marquera profondément. Il est important de noter cette distance de quelques années dans mon itinéraire, car c’est à ce moment que commence pour moi une aventure, celle du journal Le Huron.

S.E. : En effet, qu’est-ce que Le Huron ?

D.C. : Georges Neri et moi-même fondons Le Huron à Genève en 1974. Huit numéros sont parus. Le titre est tiré d’une nouvelle de Voltaire. Nous voulions jeter sur le monde un regard analogue à celui du Huron de Voltaire sur le Paris du XVIIIe siècle. Le Huron était un journal satirique et polémique. Nous écrivions au vitriol. Nous proposions à nos lecteurs un mélange de polémique, parfois de bas étage, je l’avoue, et de réflexion métapolitique. L’idée était de se servir d’Evola et de Guénon pour donner à la droite de nouvelles assises philosophiques, d’éviter de faire du « réchauffé », du « néo ». Je ne prétends pas que nous avons réussi. Nous voulions aussi dépasser les insuffisances du N.O.S. (Nouvel Ordre social), un mouvement d’extrême droite genevois qui se réclamait de Georges Oltramare. À l’époque, le N.O.S. volait très bas. Nous voulions lui donner des bases doctrinales plus solides, attirer ces jeunes vers Guénon et Evola. Dans cette démarche, il est évident que nous avons tous deux commis des   erreurs : notamment de trop axer nos réflexions sur l’anti-égalitarisme. Parallèlement au Huron, nous avons créé le C.C.L. (Cercle Culture et Liberté), qui organisait des cycles de conférences; ainsi, en 1976, nous avons invité Édouard Labin, époux de Suzanne Labin, qui a prononcé un exposé sur la problématique du Q.I. (quotient intellectuel). C’était dans l’air du temps. Louis Pauwels, dans la foulée de ce culte du génie, venait de publier Blumroch l’admirable. L’ensemble de nos conférenciers présentait un éventail très éclectique. Nous avons également obtenu l’accord de Maître Gérard Hupin, de Bruxelles, qui est venu prononcer une conférence intitulée « Allons-nous vers la troisième guerre mondiale ? ». Les Soviétiques, prétendait-il, étaient sur le point de nous envahir, tandis que nous basculions, avec l’idéologie permissive de mai 68, dans les « paradis artificiels de la drogue et du sexe ». Après son passage, j’ai pu écrire quelques articles dans son journal, La Nation belge.

S.E. : Y a-t-il eu d’autres conférenciers à Genève ?

D.C. : Bien sûr. Je me rappelle surtout de Jean-Gilles Malliarakis et d’Yves Bataille. Quand Malliarakis est venu, nous avons eu une bagarre homérique avec des trotskistes genevois envoyés par Jean Ziegler, actuellement collaborateur occasionnel de Krisis, le nouvel organe d’Alain de Benoist. C’était en décembre 1976. Chauffés à blanc par Ziegler, ces garçons d’extrême-gauche ont attaqué le service d’ordre du N.O.S. qui protégeait la salle. Le lendemain, en relatant l’événement, la presse genevoise a révélé que cette même salle Saint-Germain avait accueilli en 1904, une conférence d’un certain Benito Mussolini et que, parmi les auditeurs les plus attentifs, figurait Vladimir Illitch Oulianov, le futur Lénine.

Le titre de la conférence d’Yves Bataille était tout un programme : « Ni Washington ni Moscou ». Il n’y a pas eu de bagarre mais de simples menaces sans suite. Nous avions entre-temps adhéré aux G.N.R. (Groupes nationalistes-révolutionnaires), structurés par François Duprat. Nous voulions constituer un G.N.R. pour la Suisse romande et la Haute-Savoie. Nous avions préparé minutieusement la venue de Bataille, pour éviter toute réédition des incidents survenus lors du passage de Malliarakis. Nous disions : « On prépare la conférence de Bataille et la bataille de la conférence ».

Dans le cadre du C.C.L., j’ai fait la connaissance de Georges Gondinet, lecteur de mes articles dans Le Huron. Une sorte de synergie s’est opérée alors : Gondinet était attiré à cette époque par les idées de Bataille; ensemble, ils organisaient à Paris des séances de travail, où ils confrontaient leurs points de vue. Ainsi, en janvier 1978, Gondinet, Bataille, Vatré et moi-même avons discuté des « groupes géopolitiques » de l’Armée rouge autour d’une succulente galette des Rois ! Bataille voulait infléchir le nationalisme révolutionnaire de Duprat (qui vivait encore) vers un national-communisme, qu’il exprimait déjà dans un bulletin, Correspondance européenne. Bataille était influencé par Jean Parvulesco et par Jean Thiriart. Il a également attiré notre attention sur la personnalité de Philippe Baillet. Pendant ces années 75, 76 et 77, nous étions dans l’indétermination, prêts à mordre à n’importe quel hameçon, pour sortir de l’ornière des vieilles droites. Avec Gondinet, Neri et moi-même restions sur des positions évoliennes. Pour Georges Gondinet, le niveau d’exigence traditionnel d’Evola était plus élevé que celui de Guénon, parce qu’il réclamait l’action et refusait la pure contemplation. C’est en fait la fameuse distinction entre le Guerrier (le kshatriya) et le brahmane. Evola se voulait kshatriya. Et Guénon, brahmane. C’est à cette époque que nous avons également connu la nouvelle droite autour d’Alain de Benoist, où l’on spéculait également sur cette orientation héroïco-guerrière de la psyché européenne. Des portraits de Mishima et de Montherlant ornaient la tribune lors des colloques du G.R.E.C.E.; et la N.D. venait également de sortir un ouvrage d’initiation à la pensée d’Evola, Le visionnaire foudroyé.

Gondinet travaillait à l’époque à Défense de l’Occident, au sein de l’équipe de Maurice Bardèche. Il voulait donner un coup de jeunesse aux thématiques abordées dans la revue et, surtout, sortir du « romantisme du souvenir », très présent chez Bardèche à cause des liens familiaux qui l’avaient uni à Brasillach. Le titre Défense de l’Occident ne plaisait pas à Gondinet. Celui estimait à juste titre que l’Occident devait être défendu avant tout contre lui-même. Il voulait faire glisser le discours vers l’idée d’Europe et même de « Plus Grande Europe », notion héritée, via Bataille, de Jean Parvulesco et de Jean Thiriart, auteur d’un livre qui l’avait enthousiasmé, L’Europe, un Empire de 400 millions d’hommes.

Nous fréquentions aussi, à l’époque, l’équipe d’Horizons européens, animée par Fabien Régnier. Lui aussi défendait l’idée d’une plus grande Europe, élargie à l’Est, mais dans une perspective fédéraliste, proche des idéaux d’Alexandre Marc, de Guy Héraud et de Yann Fouéré. Je me souviens aussi de Jean-Paul Rebattet, celtisant farouche, et de Patrice Faget, homme de terrain.

S.E. : Quel était le dénominateur entre tous ces hommes, car, finalement, leurs options respectives sont dissonantes sinon divergentes? Comment avez-vous réussi à harmoniser cet ensemble en apparence hétéroclite ?

D.C. : L’ensemble ne s’est jamais vraiment harmonisé. Nous formions une nébuleuse anti-égalitariste. Notre dénominateur commun se définissait par la négative : l’hostilité au nivellement par le bas, le rejet de la médiocratie post-soixante-huitarde. Éric Vatré de Mercy, futur biographe de Maurras, de Daudet et de Rochefort, futur auteur d’un essai sur Montherlant, était maurrassien. Georges Gondinet était évolien. Bataille travaillait dans le sillage de Parvulesco et de Thiriart. Fabien Régnier était un européiste fédéraliste venu de la gauche. Bernard Dubant, qui deviendra un spécialiste des Sioux et des Amérindiens du Nord en général, avait été stalinien avant d’occuper Saint-Nicolas du Chardonnet avec les intégristes. Parmi nous, dans des circonstances très diverses, on remarquait souvent la présence de Jean-François Mayer, étudiant fribourgeois, qui deviendra historien des sectes, mais dont la personnalité se laissait à l’époque difficilement cernée. C’était une sorte de caméléon donnant l’impression d’avoir le don d’ubiquité. Il y avait enfin Bernard Paqueteau, un jeune Niçois très attachant, fils de militaire de carrière, admirateur de Berdiaev et de Dostoïevski, auteur du premier mémoire universitaire en langue française sur Evola.

S.E. : Tous ces gens sont donc encore en activité aujourd’hui ?

D.C. : Presque tous. Malheureusement, quelques-uns nous ont quitté prématurément. Je rends hommage à trois d’entre eux que je n’ai pas connus. Jean-Claude Cuin animait avec Bernard Dubant la revue catholique ésoterique Narthex. Il est mort à 32 ans. Adriano Romualdi s’est tué dans un accident d’auto en 1973, la même année et de la même façon que Jef Vercauteren. Avec ce dernier, nous pouvons aborder la question des Centres d’études Julius Evola, car Evola était le seul noyau doctrinal dur par delà l’écorce très hétéroclite de notre mouvement.

En Italie, le Centre était dirigé par Renato del Ponte, l’homme qui avait porté les cendres d’Evola au sommet du Monte Rosa, selon les dispositions testamentaires du défunt. En Belgique, le relais de Vercauteren a été pris par Marc. Eemans. En France, le responsable était un certain Léon Colas, mais c’était Philippe Baillet qui se chargeait de la majeure partie des tâches. Baillet était d’une intelligence remarquable et avait un énorme volume de travail. Il s’était brouillé avec Colas, car quand nous demandions à Colas comment contacter Baillet, Colas nous répondait : « Baillet s’est complètement garé des voitures » (sic !). Nous en étions désolés. Mais voilà que Bataille vient démentir cette affirmation.

En 1977, nous décidons d’organiser un colloque sur l’anarchisme de droite à Paris. À la tribune : Gondinet, Vatré de Mercy, Dubant, Colas et moi. Le colloque étant fixé un samedi, nous décidons de tenir une réunion préparatoire le jeudi, où nous convions Baillet, qui répond présent. Colas n’était pas content, mais n’a rien dit.

Baillet a eu la courtoisie de ne pas monter à la tribune, afin de ne pas embarrasser Colas. Lors du débat, il est intervenu de manière particulièrement brillante. Son argumentation était de tendance nationale-communiste, comme celle de Bataille qui, lui aussi, était dans la salle. Baillet nous disait – nous étions en 1977 – que le Tupamaro d’Amérique latine ou le combattant du Vietcong étaient les modèles auxquels nous devions nous référer, si nous voulions véritablement « chevaucher le Tigre ». On sentait clairement l’influence de l’Italien Franco Giorgio Freda. Chevaucher le tigre d’Evola était paru en version originale italienne en 1958. Freda est l’homme qui a fait le lien entre les idées qu’Evola avait développées dans ce livre – la volonté d’être actif dans un sens traditionnel, même dans une époque de déclin et au milieu des ruines – et les groupes activistes nationaux révolutionnaires de la péninsule italique dans les années 70.

Donc, au-delà de la dispute qui venait d’opposer Baillet à Colas, ce colloque nous a apporté une nouvelle piste idéologique importante, grâce à l’intervention dans le débat de Philippe Baillet.

S.E. : Cette nouvelle piste idéologique était-elle l’apanage de votre petit groupe ou d’autres la suivaient-ils également ?

D.C. : En Suisse aussi, dans le N.O.S. et les G.N.R., il y avait des garçons qui faisaient l’éloge de la « troisième voie libyenne » de Khadafi. Gilbert Duart, un des plus sympathiques membres des G.N.R., s’engageait à fond dans la ligne de Thiriart, Parvulesco et Bataille. À Lausanne, dans la même mouvance, Daniel Bättig animait des journaux comme L’Insurgé et Lutte du peuple.

Le 24 novembre 1976, Georges Gondinet et moi-même arrivons à Bruxelles, où nous vous rencontrons pour la première fois, ainsi que le regretté Alain Derriks (1952 – 1987), lors d’une soirée organisée dans les locaux du Helder, rue de Luxembourg, par Georges Hupin, le G.R.E.C.E. – Bruxelles, et quelques animateurs de La Nation Belge, dont Maître Gérard Hupin et son épouse. Le C.C.L. avait une antenne à Bruxelles, en la personne d’Alain Derriks, que vous alliez aider dans sa tâche, tout en poursuivant votre activité dans la rédaction de Pour une renaissance européenne de Georges Hupin. Le 27 novembre 1976, jour de mon trentième anniversaire, nous sommes invités à une émission télévisée hebdomadaire à Genève, « L’antenne est à vous ». Le C.C.L. recevait quinze minutes d’antenne pour exprimer ses idées, comme d’autre organisations ou cercles, chaque semaine. Gondinet est arrivé de Paris. Sur le plateau, outre Georges Gondinet, il y avait le futur avocat Pascal Junod, Duart et moi-même. Junod et Duart avaient été recrutés in extremis, car, normalement, c’était Régnier et Faget qui auraient dû prendre la parole, mais ils en ont été empêchés au dernier moment. La performance de Junod a été éblouissante. Il était très jeune, il avait 19 ans. Il avait juste eu le temps de lire une seule fois en vitesse son texte avant d’arriver sur le plateau, mais il l’a restitué avec le brio du futur membre du barreau.

S.E. : Cette émission fut donc le clou de votre carrière genevoise. Après commence votre période parisienne. Pouvez-vous nous en toucher un mot ?

D.C. : En 1978, je m’installe effectivement à Paris. J’avais donné ma démission d’enseignant à Genève. Avant de quitter les bords du lac Leman, j’avais travaillé pendant dix-huit mois dans un magazine grand public, Impact, organe de la droite libérale musclée, dans lequel j’essayais de faire passer des idées évoliennes ! À mes yeux, et rétrospectivement, le meilleur article que j’ai réussi à publier dans ce canard s’intitulait « L’Europe, patrie idéale ». C’était en octobre 1976. L’idée centrale de cet article venait de Georges Gondinet, qui développait à l’époque une théorie très séduisante, celle des « trois patries » et de leur hiérarchisation. Il y avait, à la base, la « patrie charnelle », qui constituait un socle, puis la « patrie historique » et, enfin, au sommet, la « patrie idéale », c’est-à-dire, pour nous, l’Europe. Dans cet article d’Impact, je n’avais fait que développer une conception de Georges Gondinet. Mais fin 1977, je suis viré d’Impact. N’ayant plus de ressources, étant marqué à l’extrême droite du fait de mes liens avec le N.O.S. et les G.N.R., je décide de partir à Paris, où j’avais davantage de relations. C’est ainsi que je suis devenu journaliste à Rivarol, du temps de Maurice Gaït, un ancien du cabinet de Jérôme Carcopino à Vichy. Tous les latinistes connaissent l’excellente introduction de Carcopino au monde de la Rome antique, La vie quotidienne à Rome. Gaït, pour avoir été le compagnon de route de cet ami de tous les latinistes, mais qui fut aussi un réprouvé, avait été déchu de ses droits d’enseigner. Comme j’avais volontairement abandonné un enseignement qui allait à vau-l’eau, il m’accordait volontiers sa sympathie, sorte de solidarité entre universitaires marginalisés par un pouvoir qui rejetait la culture.

S.E. : Dans votre période parisienne, vous avez aussi collaboré à L’Ère nouvelle de Pierre Lance, et vous avez connu le lancement des éditions Pardès.

D.C. : Effectivement, j’ai travaillé de 1980 à 1982 à L’Ère nouvelle de Pierre Lance. Celui-ci m’a fait découvrir l’astrologie, application de la doctrine guénonienne de l’espace-temps qualifié, dont je dirais quelques mots tout à l’heure. La démocratie de Pierre Lance était à mille lieues du jacobinisme, mais très proche de votre « démocratie organique », ou encore de la synthèse « archéofuturiste » d’un Guillaume Faye : alliance d’un vrai régime des libertés et des technologies de pointe. Il y avait matière à réflexion pour un anti-démocrate viscéral comme moi ! À L’Ère nouvelle, j’ai rencontré des jeunes intellectuels prometteurs et en pleine recherche : Pierre de la Crau, fasciné par le monde celtique, et Emmanuel Lévy, fils d’un historien juif [N.D.L.R. d’Europe Maxima : en fait, fils d’un médecin].

En 1982 et 1983, je fais un bref passage aux éditions Pardès qui démarrent à l’époque. Ce fut très enrichissant. Je suis rétrospectivement fier d’avoir travaillé au lancement d’une entreprise éditoriale qui est toujours présente en librairie aujourd’hui, plus florissante que jamais, avec des collections didactiques bien adaptées au public actuel comme les « B.A.-BA » et les « Qui suis-je? ». Depuis leurs débuts, les éditions Pardès ont changé, certes, mais elles sont restées fidèles au concept de la permanence de la Tradition, toujours présente même au cœur de la décadence, comme un providentiel flambeau dans l’épaisseur de la nuit.

Pendant ma « période Pardès », Gondinet et sa dynamique compagne Fabienne Pichard du Page ont publié une excellente Histoire des Vendéens. Ils ont présenté ce livre sur les ondes de Radio Alouette, où j’ai aussi été interviewé pendant une heure dans l’émission « L’invité au Pays » (6 juillet 1982). Cette station libre avait un directeur aujourd’hui bien connu : Philippe de Villiers. Malheureusement, Georges, Fabienne et moi, nous nous sommes brouillés. J’assume aujourd’hui l’entière responsabilité de cette brouille. Roland Goffin m’a alors contacté pour travailler avec lui à Vers la Tradition.

S.E. : Est-ce à cette époque que vous allez approfondir votre connaissance de l’œuvre de Guénon et développer, dans ce sillage, une critique de la N.D. française et de ses aspects modernes et prométhéens ?

D.C. : J’avais effectivement découvert Le Règne de la quantité, puis les autres livres de Guénon. En prenant connaissance de cette œuvre, je prends en effet la « nouvelle droite » en grippe. Ma réaction, qui fut polémique et épidermique, je l’avoue aujourd’hui, était comparable à celle que j’avais eue vis-à-vis du gauchisme à Genève au début de ma courte carrière de professeur. L’arrogance du discours de la « nouvelle droite » me semblait insupportable, j’estimais que c’était un élitisme à base d’orgueil dominateur. C’est sur de tels sentiments que se fondait ma réaction épidermique. Ensuite, ce qui m’a choqué également, c’est cette mise entre parenthèse systématique de la tradition judéo-chrétienne. Pour moi, la N.D. jetait sur le passé un regard myope, doublé d’une mauvaise foi, car il me semble toujours que la tradition biblique (l’Ancien et le Nouveau Testaments) présente un tel foisonnement et une telle diversité qu’elle ne permet pas un tel rejet total et manichéen. Par exemple, il n’y a pas de commune mesure entre un livre comme l’Ecclésiaste et les livres des prophètes Isaïe ou Jérémie. Chez Jérémie, par exemple, il y a un côté larmoyant et pleurnichard (d’où les « jérémiades ») qui me déplaît aussi. L’Ecclésiaste, en revanche, nous dit « qu’il y a un jour pour aimer, un jour pour haïr, un jour pour rire, un jour pour pleurer ». Ou nous inculque des vérités éternelles comme Nihil sub sole novi (Rien de nouveau sous le soleil) ou Vanitas vanitatum et omnia vanitas (Vanité des vanités et tout est vanité). Là transparaît une sagesse fort proche de celle de Lao Tseu. Accepter ou rejeter en bloc la tradition biblique me semble les deux faces d’une même erreur. En l’occurrence, le Janus Bifrons, ce sont d’un côté les sectes apocalyptiques et fondamentalistes, qui prennent la tradition biblique à la lettre, et de l’autre, un mouvement comme la N.D. qui la rejette en bloc, pour la remplacer par un paganisme caricatural et parodique, et surtout complètement artificiel. De ce fait, le rejet du réel par les fondamentalistes bibliques équivaut au rejet du réel par les païens parodiques. On peut aussi se demander s’il n’y a pas une sorte d’animation dialectique entre ces deux pôles, qui se renforceraient l’un l’autre.

En plus, la N.D. faisait dériver le communisme et le nazisme de la matrice judéo-chrétienne. Le Christ a certes dit : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ». Mais pour Alain de Benoist, cette parole était « le mot d’ordre de tous les totalitarismes ». Pour moi, c’est le genre de raccourci inacceptable. Je ne conteste pas que des gens sérieux développent la conception de l’Évangile poison hors de l’Église, ou encore la thèse que les idées de gauche sont « des idées chrétiennes devenues folles » (Chesterton). Mais dans l’anti-judéo-christianisme de la N.D., il y a une mauvaise foi, qui n’est peut-être pas tout à fait innocente, mais qui m’a incité à me distancier, en dépit de l’indéniable séduction de la N.D. Celle-ci m’a tenté jusqu’en 1978, surtout en raison de son anti-égalitarisme.

S.E. : Mais que vous a apporté la lecture du Règne de la quantité ?

D.C. : Quand j’ai lu Le Règne de la quantité de René Guénon, j’ai constaté que sa dénonciation du monde moderne va beaucoup plus loin que les analyses de type marxiste et que les critiques de la N.D. à l’encontre de la société marchande. Du côté marxiste, on oppose les prolétaires aux bourgeois; du côté de la N.D., les héros aux marchands (selon une terminologie héritée de Werner Sombart). Ces oppositions m’avaient toujours paru un peu simplistes en regard de la finesse d’analyse de Guénon, pour qui le problème tournait autour des pôles de la « qualité » et de la « quantité ». J’irai jusqu’à dire que la quantité ne peut se définir que négativement, que par l’absence de qualité, de sorte que la décadence moderne se définit comme une dé-qualification du monde. D’autres, comme Max Weber, parlent de                                   « désenchantement », terme plus poétique repris en Flandre et aux Pays-Bas par le néo-païen contemporain Koenraad Logghe. Ce dernier est de plus en plus inspiré par Guénon et se différencie ipso facto de la multitude des néo-païens de pacotille.

À partir de cette notion de « dé-qualification », je me suis surtout intéressé à la dé-qualification du temps. Le monde de la Tradition a connu un temps qualifié. Le monde moderne veut lui substituer un temps dé-qualifié. Ce qui revient à instaurer en quelque sorte l’égalitarisme de tous les instants qui composent la ligne du temps. On peut dire la même chose de l’espace. Du point de vue traditionnel, n’importe qui ne peut pas faire n’importe quoi, à n’importe quel moment et dans n’importe quel lieu.

L’homme qualifié doit agir dans un temps et dans un espace qualifié, d’où mon intérêt principal pour la doctrine des cycles et dans un second temps pour la géographie sacrée.

Mon étude de Guénon se limite en gros à la cyclologie, aux rapports brahmane / kshatriya (spiritualité/puissance) et à quelques considérations sur la « guerre occulte ». Je ne me permettrai pas de discourir sur l’initiation, car je n’ai franchi aucun « seuil » au sens initiatique du terme. Je ne suis pas un grand connaisseur de l’islam, qui est la tradition dans laquelle Guénon s’est installé à partir de 1930. Mais comme l’a très bien souligné Roland Goffin dans Vers la Tradition : être guénonien n’aboutit pas nécessairement à devenir musulman. Goffin parle de la Guerre sainte; il dit que la Grande Guerre Sainte doit toujours prévaloir sur la petite guerre sainte et il ajoute en substance : « Si tant est que la petite guerre sainte ait jamais eu une signification ». Le guénonisme ne peut pas être prétexte à une guerre de religion.

Ma rupture avec la nouvelle droite s’est consommée au fil des années sur la question du sens de l’histoire, qui me paraît fondamentale, parce qu’il faut répondre au progressisme linéaire, issu du libéralisme, qui est évidemment une aberration.

Il faut préciser, à ce niveau, que Guénon a aussi pris position contre Bergson et Teilhard de Chardin, pour lesquels l’histoire n’est pas bêtement linéaire mais est plutôt un mouvement de spirale ascendante, que l’on retrouve dans le New Age actuel. Ce mouvement de spirale ascendante postule une montée vers un Christ cosmique (Teilhard) ou vers un état de plénitude vitale (l’idée de croissance personnelle du New Age californien). Pour s’opposer à cela, il ne faut évidemment pas prendre stupidement le contre-pied des conceptions linéaires progressistes, car cela donne alors un décadentisme linéaire, une philosophie de l’histoire, débouchant sur un dépérissement catastrophique. La meilleure réponse réside dans une conception de l’histoire fondée sur une spirale descendante, allant de la Tradition primordiale aux parodies modernes, mais avec la possibilité récurrente d’un redressement (cf. la doctrine hindoue des avatars de Vishnu qui descend dans le monde pour atténuer les effets de la chute). Un exemple de réponse tout à fait inadéquate était, me semble-t-il, celle d’un Michel Marmin qui parlait de « non-sens » de l’histoire.

Pour résumer mes propos, il ne fallait pas, dans mon esprit, abandonner à la gauche libérale ou marxiste l’idée d’un sens de l’histoire et il ne fallait pas non plus lui abandonner les idéaux d’utopie et d’universalité. L’erreur de la droite a toujours été d’abandonner ces idées-là à la gauche, de s’enfoncer voire de s’enliser dans le particularisme, de prôner ce non-sens de l’histoire cher à Marmin, et de ne jamais imaginer une société idéale. J’ai vu dans la Tradition une sorte d’utopie non progressiste. Je me définirais volontiers comme un utopiste de droite.

S.E. : Une droite inconnue qui attendait son heure…

D.C. : On peut le dire ainsi. Baillet voulait intituler de la sorte un texte destiné à un ouvrage collectif des éditions Belfond. Mais grâce à Roland Goffin, j’ai appris à dépasser les clivages. En tête de son numéro double pour le cinquantième anniversaire de la mort de Guénon, il a judicieusement placé un texte du jeune Guénon. Nous sommes en 1910. Guénon a 24 ans. Il compare la Tradition primordiale à un tronc d’arbre au pied duquel poussent des végétations parasitaires qui se nourrissent du tronc mais finissent pas l’étouffer. Telles sont les formes traditionnelles particulières qui se succèdent dans l’histoire et dans lesquelles on ne retrouvent plus, au fil du temps, que des bribes de la doctrine universelles des origines. Concluons en toute honnêteté. Normalement, le rattachement à la Tradition universelle ésotérique doit s’accompagner de l’installation dans une tradition particulière exotérique. Guénon est formel sur ce point. Or, moi, je ne pratique aucune religion. Peut-être mon traditionalisme n’est-il inconsciemment qu’un agnosticisme qui n’ose pas dire son nom. Peut-être suis-je resté au fond de moi un libre-penseur issu de l’Université Libre de Bruxelles.

Mes professeurs se définissaient comme des « agnostiques à option (ou hypothèse de travail) athée ». Moi, je serais un agnostique à option (ou hypothèse de travail) traditionnelle ou guénonienne. Dans « agnosticisme », il y a l’alpha privatif. Un « agnostique » est d’abord un « privé de connaissance ». L’avoir compris constitue ma dette envers Guénon. Je lui dois d’avoir appris à distinguer le savoir rationnel, « lunaire » (sorte de « connaissance par reflet »), et la gnose véritable, l’intuition « solaire », l’intelligence du cœur (sans connotation sentimentale). La « libre pensée » a du mal a dépasser le stade « lunaire ». Quand elle en prend modestement conscience, elle devient une merveilleuse école d’humilité.

• Propos recueillis en juillet 2001 pour la revue Synergies européennes par Robert Steuckers et mis en ligne sur le site Vouloir ainsi que sur le site Vox N.R., le 12 juillet 2002.