Le Soleil s’est couché sur les jardins d’Aranjuez par Daniel COLOGNE

Dans une confidence faite à Caulaincourt (1), Napoléon Ier avoue l’importance de ses lectures historiques de jeunesse. Forgerons de sa destinée, les souvenirs d’Alexandre, de César et de Charlemagne l’ont hanté durant la campagne d’Égypte, la grisante période du Consulat où il goûte l’euphorie supplémentaire d’être « épargné par le poignard de Brutus » (2), et sous les voûtes de Notre-Dame de Paris, en ce 2 décembre 1804 qui le sacre nouvel empereur d’Occident.

En 1806, Napoléon abolit le Saint-Empire romain germanique. L’abaissement des Habsbourg : telle est la constante ambition de la politique extérieure française depuis le XVIe siècle. Louis XIII, par Richelieu interposé, et Louis XIV prolongent la géopolitique de François Ier, souverain catholique signataire d’un traité avec le sultan turco-musulman contre Charles Quint, le plus illustre des Habsbourg.

Dans les obscurs replis du « grand dessein » napoléonien se cache l’espoir d’un vaste ensemble de territoires comparable aux possessions de la dynastie catholique et austro-espagnole, que Napoléon déteste, mais qui le fascine. L’Empereur rêve secrètement d’un empire où « le soleil ne se couche jamais ».

En 1795, la France annexe les Pays-Bas autrichiens, c’est-à-dire grosso modo les actuelles Belgique et Hollande. Napoléon n’est encore que le général Bonaparte, avec pour embryon de légitimité sa victoire sur les Anglais à Toulon (1793).

Une fois parvenu au pouvoir, Napoléon tient aux plats pays comme à la prunelle de ses yeux. En 1814 encore, il confie à ses maréchaux que, s’il accepte volontiers de rétrocéder une partie du terrain conquis par lui-même, rendre la France plus petite qu’il l’a trouvée lui est une perspective insupportable.

Cet indéfectible attachement à la zone septentrionale de l’Empire, dans la conquête de laquelle Napoléon n’est pour rien, invite à la comparaison avec les Habsbourg à la fois haïs et admirés, et notamment avec Charles Quint, qui naît à Gand en 1500 et fait de Bruxelles sa capitale.

Les successeurs habsbourgeois de Charles Quint dotent Anvers d’un statut stratégique que la cité portuaire flamande retrouve en 1806, comme pièce maîtresse de la politique napoléonienne anti-anglaise (le Blocus continentale).

Philippe II, fils de Charles Quint, concrétise pendant six décennies (1580 – 1640) le projet d’une péninsule ibérique unifiée, rassemblant le Portugal et l’Espagne en un seul royaume. Telle est aussi la vision de Napoléon. L’Empereur expédie Junot (3) en terre lusitanienne en 1807. La Grande Armée s’y enlise, comme dans l’Espagne voisine. En 1811, consécutivement à l’intervention de Wellesley (4), entre-temps devenu ministre britannique des Affaires étrangères, le Portugal est placé sous le contrôle militaire de l’Angleterre tandis que des émeutes anti-françaises éclatent à Madrid, Séville et Cadix.

Regardons une carte d’Europe de 1811. L’Empire français est dans sa plus grande expansion. On observe aisément que « la longueur de ses côtes dépasse celle des frontières terrestres » (5). Napoléon tente de contenir la Russie par le traité de Tilsit de 1807 et l’Autriche par son mariage avec Marie-Louise de Habsbourg en 1810, après la répudiation de Joséphine. L’Italie lui appartient. Il envisage même de transférer le Saint-Siège à Paris. Selon le mot de Chateaubriand, « un pape payé sur sa liste civile l’aurait charmé » (6).

Le triomphe de Napoléon serait complet s’il pouvait mettre la main sur la péninsule ibérique et ipso facto sur les colonies portugaises et espagnoles. Seuls le Paraguay et l’Argentine se sont déjà émancipés de la tutelle hispanique. Mais c’est en Espagne que, Trafalgar excepté (1805), Napoléon va connaître ses premiers grands revers et voir la roue de la fortune commencer à tourner en sa défaveur. Infléchis vers l’océan dans la géographie symbolique de l’Europe, le Portugal et l’espagne sont les incontournables bastions d’une thalassocratie mondiale telle que la rêve l’Empereur. À Madrid, la dynastie régnante des Bourbons est en crise. Sous-estimant le sentiment national espagnol et sa capacité d’alimenter une guerilla d’usure (7), Napoléon est de plus en plus tenté d’intervenir dans le pays instable où le roi Charles IV ne fait plus autorité.

Au printemps 1808, une violente insurrection éclate à Aranjuez. Bien connue pour sa résidence royale et ses jardins à la française, cette localité de la province de Madrid a inspiré à Joaquin Rodrigo (1901 – 1999) un célèbre concerto. Sur celui-ci, un chanteur à la mode des années soixante a mis des paroles. On pourrait, dit-il, prendre les roses d’Aranjuez

« Lorsque le soir descend

Pour des taches de sang »

Les événements d’Aranjuez accentuent la précarité du pouvoir de Charles IV. De surcroît, ce dernier doit affronter l’hostilité de son fils aîné Ferdinand VII, héritier du trône. Napoléon envisage de plus en plus sérieusement la substitution de la famille Bonaparte à la dynastie chancelante des Bourbons d’Espagne.

Mal renseigné par ses agents, abusé par le bon accueil que les Espagnols avaient réservé à Junot quand il traversait le pays pour faire  route vers le Portugal, sous-estimant le sentiment national ibérique et l’attachement des Espagnols à la monarchie bourbonienne, se croyant attendu comme une sorte de sauveur messianique dans un royaume rongé par la décrépitude et l’anarchie, Napoléon envoie Murat (8) comme lieutenant-général chargé de rétablir l’ordre dans la Péninsule.

Mais une rumeur insistante se met à circuler. Les Français auraient l’intention d’enlever les deux autres enfants de Charles IV. La révolte éclate avec violence le 2 mai 1808. Tout aussi terrible est la répression conduite, dès le lendemain, par Murat, dont les soldats laissent impitoyablement plusieurs centaines de morts sur les pavés de Madrid (9). Cette tragédie provoque l’abdication collective des Bourbons d’Espagne. Napoléon place son frère aîné Joseph Bonaparte sur le trône.

C’est le début de la politique dynastique de napoléon qui fait monter sur la plupart des trônes européens des membres de sa famille : ses frères Jérôme et Louis respectivement en Westphalie et en Hollande, sa sœur Élisa en Italie (10), et jusqu’à des parents par alliance comme Murat.

Toutefois, si les Bourbons d’Espagne ont cédé leurs droits sur la couronne, le peuple espagnol ne cède, quant à lui, pas le moindre pouce de terrain tout au long d’une guerilla dont l’issue est déjà préfigurée par la bataille de Bailén (22 juillet 1808). Le général français Dupont y subit une défaite analogue à celle que Junot essuya à Cintra, au Portugal, la même année.

En la personne de Ferdinand VII, les Bourbons sont rétablis sur le trône d’espagne en 1814. Les héros de la Grande Armée ne sont déjà plus, selon le mot d’Alfred de Vigny, que « les restes d’une race gigantesque » (11). La première grande erreur de Napoléon fut de ne pas prévoir que la péninsule ibérique pouvait se révéler une « gigantesque fosse dans laquelle tout – prestige, armée, gloire, sécurité, alliance et espérances de paix – allait se précipiter » (12). l’année 1808 marque, dans l’épopée militaire napoléonienne, le commencement de la fin. Les tragiques événements du printemps de Castille jettent dans le ciel de l’Empire français les premiers rougeoiements du crépuscule.

Daniel Cologne

Notes

1 : Armand de Caulaincourt (1773 – 1827) fut notamment ambassadeur en Russie de 1807 à 1811 et ministre des Affaires étrangères de 1813 à 1814 et en 1815.

2 : Le Songe de l’Empereur, numéro hors série du Figaro, 2002, p. 64.

3 : Jean-Andoche Junot (1771 – 1813). Aide de camp de Bonaparte en Italie en 1796, général en Égypte en 1799, il se tua dans un accès de folie après avoir dû capituler au Portugal.

4 : Richard Wellesley (1760 – 1842) étendit la suzeraineté britannique en Inde, dont il fut le gouverneur général de 1797 à 1805. Après la mort de Napoléon, il fut à deux reprises Lord-lieutenant d’Irlande entre 1821 et 1828 et 1833 – 1834. Il est le frère d’Arthur Wellesley (1769-1852), duc de Wellington, prince de Waterloo.

5 : Le Songe de l’Empereur, op. cit., p. 65.

6 : Chateaubriand, Vie de Napoléon, Le Livre de poche, 2002. Il s’agit de la réédition des livres XIX à XXIV des Mémoires d’outre-tombe, avec une préface de marc Fumaroli sur les relations de l’Empereur et de l’écrivain.

7 : L’origine du mot remonte à ces événements.

8 : Joachim Murat (1767 – 1815) épouse une des sœurs de Napoléon, Caroline Bonaparte en 1800 et devient roi de Naples en 1808 sous le nom de Joachim Ier.

9 : Ces sanglantes journées (Dos e Tres de Mayo) ont inspiré le peintre Francisco de Goya y Lucientes (Saragosse, 1746 – Bordeaux, 1828).

10 : Elle devient grande-duchesse de Toscane. Le grand-duché de Toscane est un remodelage napoléonien de l’ancien royaume d’Étrurie.

11 : Cité dans Jean-Claude Damamme, Les Soldats de la Grande Armée, Paris, Éditions Perrin, coll. « Tempus », 2002.

12 : Le Songe de l’Empereur, op. cit., p. 32.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 13, hiver 2004-2005.