Le phénomène Zemmour et le retour au réel par Pierre LE VIGAN

Certaines idées sont en France « radio-actives » c’est-à-dire sulfureuses, depuis quelques trente ans : l’idée qu’il puisse exister une identité nationale, qu’une distinction entre les nationaux et les étrangers puisse exister, qu’être français devrait être un acte de volonté et devrait se mériter. Bref, il ne s’agit pas d’idées « ultra-nationalistes » mais tout simplement d’idées qui étaient le fond commun de la droite et de la gauche jusqu’en 1960.

Or il se trouve que ces idées radio-actives sont en train de passer dans un « sas de décontamination », au grand dam de ceux qui se trouvent fort bien dans la pensée unique, dont la principale vertu reposante est… de ne pas être une pensée mais une somme de réflexes confortables. Ce sas trouve son origine, paradoxalement, sans doute en 2002, quand Le Pen (le père) est arrivé au second tour des présidentielles. Ce qui a eu plusieurs conséquences : à court terme une désillusion et un tassement du F.N. (11 % aux législatives de 2002 après les 16,8 % de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle), mais à moyen terme une exaspération de beaucoup devant l’antifascisme absurde de la gauche mais aussi de la droite et du patronat, exaspération dont se sont faits alors l’écho Élisabeth Lévy avec son fameux article « L’antifascisme ne passera pas » (1). Ou encore Michel del Castillo, toujours en 2002 avec « Le Pen, une démission collective » (2).

La décontamination continue. Plus fort que jamais. C’est la même Élisabeth Lévy, huit ans plus tard, ne trouvant pas « moralement choquante » l’idée de « réserver certains droits aux nationaux ». À tel point que Marine Le Pen n’aurait plus qu’à tendre ce qu’Ariane Chemin appelle son « tablier brun » (sic) pour récolter les fruits des nouveaux intellectuels de droite. Une vision instrumentale et politicienne.

Mais ce qui est vrai, et beaucoup plus intéressant que les fantasmes, c’est que le paysage intellectuel a effectivement changé. La gauche intellectuelle reste très forte, mais elle n’est plus omniprésente.

La nouvelle donne, c’est aussi toute la critique de l’angélisme par le regretté Philippe Muray, critique qui n’en finit pas de manifester sa pertinence et son actualité. C’est encore l’aveu que fit Lionel Jospin comme quoi le F.N. n’avait jamais représenté un danger « fasciste » en France. Ce pseudo-danger a donc été instrumentalisé, aussi bien par la droite que par la gauche, mais surtout par la gauche pour empêcher la droite de s’ouvrir « sur sa droite » et de gouverner « à droite », notamment en ce qui concerne l’immigration.

La nouvelle donne, c’est au plan philosophique la critique de fond de l’optimisme des idéologies du progrès, et donc des Lumières, par Alain Finkielkraut (voir ses livres mais aussi écouter sa fameuse émission Répliques), et c’est aussi sa réhabilitation de la mesure aristotélicienne, où il retrouve Jean-François Mattei, voire Pierre Manent. C’est aussi la critique par Finkielkraut de la vision irénique des immigrés, nouvelle classe rédemptrice selon certains, et du mythe de la belle France « black-blanc-beur », et accessoirement de la rédemption par le sport (cf. le « Mondial de 1998 »).

C’est encore, sur un plan plus médiatique, la place de plus en plus grande prise par Éric Zemmour, homme de talent, invité régulier de la télé, et sa critique de l’idéologie de l’excuse, du communautarisme, de l’immigration de masse voulue par le grand capital, et de la naïveté sans-papiériste, qui n’a pour objet réel que de faire baisser le coût du travail et d’entretenir des conflits inter-ethniques à la place de vrais conflits sociaux.

C’est aussi le spectacle pathétique de certains intellectuels « de gauche », qui continuent de nier imperturbablement le réel en dénonçant la « construction médiatique d’un lien entre insécurité et immigration, entre immigration et chômage, immigration et échec scolaire, etc. ». Comme si la réalité n’existait pas et relevait d’un complot xénophobe.

Le nouveau paysage intellectuel, c’est aussi Max Gallo (par ailleurs si décevant à d’autres égards) reconnaissant que les élites ont abandonné les valeurs nationales au Front national. C’est tout récemment Robert Ménard, ancien de Reporters sans frontières, se déclarant scandalisé que les 15 % d’électeurs du F.N. n’aient au final quasiment pas de conseillers généraux élus suite au barrage dit « républicain », de M.A.M. à Jean-Noël Guérini, deux exemples assurés de totale probité républicaine. C’est encore Marianne2, de Philippe Cohen, relayant les préoccupations populaires tant sur l’immigration, le libre échange mondialiste que sur l’euro et la baisse du pouvoir d’achat qu’on peut légitimement lui imputer au moins en partie. Ce sont encore des écrivains très anti-F.N. tel que Emmanuel Todd prônant le protectionnisme (3).

C’est encore Jacques Sapir reconnaissant la communauté, sinon de thèse du moins d’angle de vue entre sa critique du libre échangisme et celle de la droite nationale (4). C’est le même Jacques Sapir pour qui « Marine Le Pen reprend des thèmes de gauche, voire d’extrême gauche » (5), appelant à lutter contre le F.N. mais en rompant avec le monétarisme et en pratiquant un protectionnisme mesuré.

C’est donc tout un groupe d’intellectuels qui demandent de  rompre avec une certaine façon de (soi-disant) « faire l’Europe », consistant à la faire contre les nations et non « à partir des nations et avec les nations », comme le prônent les plus perspicaces des souverainistes tels Paul-Marie Coûteaux, et des non-conformistes proches de la droite nationale. Il ne manque à certains, venus de la gauche, que la préférence nationale et européenne pour camper sur des positions « nationalistes ».

C’est encore Rony Brauman ancien président de Médecins sans frontières critiquant notre oubli de la « Realpolitik » a propos notamment de la Libye et expliquant : « À quel moment, on va pouvoir dire “ mission accomplie ” ? […] Comme il n’y en a pas [des objectifs], ça n’arrivera pas ».

Ce qui se passe est donc à la fois une levée des tabous et un retour au réel. C’est le réel sans tabous. Exemple : le sociologue Tarik Yildiz, Français d’origine turc, explique le phénomène du racisme anti-blanc, – tout en précisant qu’il provient d’une minorité d’immigrés -, dans son essai Ne pas en parler: un déni de réalité (6).

Nous en sommes là. Ce qui se produit, loin d’être réductible à un boulevard offert au Front national, pour l’heure rarement en mesure de dépasser le tiers des voix à une élection, est bien moins politicien que certains le disent : c’est tout simplement le retour du réel refoulé.

Un certain nombre d’intellectuels osent maintenant dire ce qui est l’évidence quotidienne : oui, l’immigration a un rapport qui mérite d’être étudié avec l’insécurité et les violences urbaines, parce que le déracinement est une pathologie; oui, l’immigration, c’est l’armée de réserve du capital qu’évoquait Marx; oui, elle met en danger la civilisation française en tant qu’ensemble de mœurs qui ne peut s’accommoder de tout et n’importe quoi. Oui, le droit à la différence des autres ne doit pas aller jusqu’au mépris de notre propre identité et du droit de maintenir la différence propre de la civilisation européenne. Surtout quand il s’agit de son territoire historique, de son terreau même.

Ce débat passe notamment actuellement par Marine Le Pen, parce qu’elle a du talent, parce qu’elle est à l’aise face à des médias qui pourtant ne la ménagent pas, mais au-delà, ce débat pose les questions du maintien de la France comme unité de vie politique, et des causes réelles et profondes des dissociations de notre société : le mondialisme capitaliste, et la trahison de nos élites qui s’y sont ralliées. Que cela intéresse des intellectuels, qu’ils retournent au réel et à son examen, aussi loin des slogans xénophobes sommaires que de la pensée « bisounours », voilà qui est assez nouveau et – pour une fois qu’il y a une bonne nouvelle –, voilà qui est parfaitement réjouissant.

Pierre Le Vigan

Notes

1 : Élisabeth Lévy, « L’antifascisme ne passera pas », Le Monde, 22 avril 2002.

2 : Michel del Castillo, « Le Pen, une démission collective », Le Monde, 26 avril 2002.

3 : Emmanuel Todd, « Deux concepts zombies : le libre échange et l’euro », en ligne sur Agora Vox, 2 avril 2011.

4 : Jacques Sapir, « Marine Le Pen surfe sur l’échec de l’euro », en ligne sur Marianne2, 7 mars 2011.

5 : Jacques Sapir, in Challenges, 11 mars 2011.

6 : Tarik Yildiz, Ne pas en parler: un déni de réalité, Les Éditions du Puits de Roulle, 9, chemin du Puits de Roulle, F – 30900 Nîmes, 8 €.

• Paru dans Flash, n° 63, 7 avril 2011, et modifié pour Europe Maxima.