Le petit livre noir par Rémi TREMBLAY

La semaine dernière, j’admettais mon inculture par rapport à Jacques Ploncard d’Assac et à son œuvre. Mais, mes lacunes ne se limitent malheureusement pas à ce penseur et touchaient jusqu’à tout récemment Julius Evola, un personnage clef qui est devenu une référence incontournable, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. Les catholiques le détestent, nos opposants politiques également, mais malgré cette animosité il connaît un regain d’intérêt tant en Russie avec Alexandre Douguine, qu’aux États-Unis avec l’Alt-Right et Steve Bannon qu’on accusa de s’en inspirer. Et puis, il y a tous ces memes avec des citations évoliennes qui circulent sur les réseaux sociaux, rajeunissant ainsi le penseur italien qui est en vogue dans certains cercles non-conformistes. Curieux destin que de susciter un tel engouement près de 50 ans après son trépas. Peu de philosophes peuvent se targuer d’un tel accomplissement.

Les éditions Lohengrin viennent tout juste de marquer leurs débuts en publiant Le petit livre noir d’Evola, l’occasion parfaite pour pouvoir enfin comprendre l’œuvre tantôt applaudie, tantôt décriée de cet infréquentable. Dans cet ouvrage originellement paru en 1972, Giovanni Volpe, fils du célèbre historien Gioacchino Volpe, a réuni de nombreuses citations permettant aux jeunes ou lecteurs débordés de comprendre la pensée d’Evola en moins de deux cents pages. Dans ce « best of », on ne présente point une série d’aphorismes, mais des passages explicatifs qui se suffisent et donnent une synthèse facile d’approche de la pensée traditionaliste de Julius Evola. Qu’on se rassure tout de suite, la partie ésotérisme, magie et gnosticisme ne représente qu’une part infime de ce livre qui met l’emphase sur l’aspect plus politique de sa pensée ainsi que la sur la place de l’homme dans ce monde.

Evola

Comme on le sait, Evola fut d’abord et avant tout le chantre de la Tradition. D’un point de vue catholique, on peut regretter qu’il s’inspirât, pour retrouver une tradition universelle fantasmée, des spiritualités orientales. Mais force est de constater que sa vision de la société représente une alternative à méditer. En politique, tant pour sa critique du monde moderne que pour l’alternative qu’il propose, il mérite d’être lu et je regrette de ne pas l’avoir fait avant.

Les problèmes qu’il mettait en avant au milieu du siècle dernier, soit le nivellement par le bas et le règne de la médiocrité tel que promu par les démocraties modernes ne sont pas réglés, mais plutôt exacerbés. Déjà, il dénonçait l’absence de spiritualité et de transcendance, ainsi que le refus de toute autorité, dans un monde matérialiste dominé par les besoins physiques : le sexe et l’argent. Notre société crée sans cesse de nouveaux besoins et impose le superflu, l’inutile, suscitant un manque impossible à assouvir.

Et malheureusement, nous ne pouvons espérer de salut par l’Église catholique moderne, comme il l’entrevoyait dans les années 60, celle-ci est en train de se fondre dans le moule du conformisme, plutôt que de tenter d’en extraire les fidèles. L’Église aurait dû éviter de suivre les protestants qui avec la Réforme pavèrent la voie pour le libéralisme matérialiste, mais par manque de courage et de clairvoyance, les catholiques décidèrent d’emprunter cette même voie sans issue avec Vatican II.

Comment donc lutter contre le règne de l’avoir et du paraître pour rétablir l’être et le faire ?

Il n’y a pas que dans ce domaine qu’il fut particulièrement clairvoyant. Il prévoyait qu’avec le féminisme, l’homme et la femme finiraient par être interchangeables. Non plus complémentaires, mais indistincts. La théorie du genre est la suite logique des dérives du siècle passé.

Pour renverser cet ordre malsain, il faut se débarrasser de la démocratie. Même les populistes de droite ne sont pas une alternative, puisque pour pouvoir espérer gouverner, ils se doivent de chercher à plaire aux masses et s’abaissent ainsi pour obtenir du bas leur légitimité. Mais Evola est confiant, ce monde ne peut courir qu’à sa perte. Voilà peut-être ce que je reproche le plus à ce philosophe, hormis ses tergiversations ésotériques et gnostiques, soit de présenter la fin de notre monde comme un phénomène inévitable, ce qui est pour le moins démobilisateur.

Rémi Tremblay

Julius Evola, Le petit livre noir, préface de Gianfranco de Turris, Éditions Lohengrin, 2019, 175 p., 18 €.

D’abord mis en ligne, le 12 juillet 2012, sur EuroLibertés.