Le Mouvement Normand prend date par Maximilien MALIROIS

Le 3 février 2007, en plein cœur de la Normandie, à Bernay, se tenaient les instances du Mouvement Normand (M.N.). Créé en 1969 et présidé par Didier Patte, le M.N. – qui s’achemine vers sa quarantième année d’existence – veut réunifier les entités administratives « Haute- » et « Basse-Normandie » en une seule et même région normande. Mais cet attachement à ce combat fondamental ne doit pas réduire le M.N. en groupe d’intérêts uniquement locaux.

Régionaliste sans bombe, ni fracas, partisan d’une politique enfin pensée et active d’aménagement du territoire, le M.N. est, à notre connaissance, le seul exemple de groupe d’influence réussi. Qu’on ne lui cherche donc pas des slogans de campagne, car sa vocation n’est pas électorale ou politicienne et, contrairement à Alsace d’abord de Robert Spieler, à la Ligue savoisienne de Patrice Abeille ou à l’Union démocratique bretonne de Christian Guyonvarc’h, le M.N. n’est pas une formation politique. Il cherche plutôt à influencer les décideurs, travailler les esprits, attirer l’attention sur les retards de la Normandie, bref, à pratiquer la métapolitique au quotidien. Il serait par conséquent vain de vouloir le situer politiquement; disons qu’il ne se considère ni de droite, ni de gauche, mais surtout… normand !

La proximité d’échéances capitales pour la France (les élections présidentielles et législatives) incita la direction du M.N. à faire le point sur un certain nombre de dossiers concernant en priorité la Normandie morcelée. Ce travail a aboutit grâce à une réorganisation interne qui répartit les différents sujets entre les divers organes de réflexion spécialisés créés : les directorats.

Actuellement au nombre de huit, ces directorats colorés couvrent l’ensemble des activités humaines de la Normandie et, aussi, de la France, car, rappelons-le, les militants du M.N. ne sont pas des séparatistes et n’ont pas l’intention de fomenter de quelconques nuits bleues à Caen, Cherbourg ou Rouen… Ces Normands-là se sentent pleinement Français et Européens ! Le directorat rouge traite des questions politiques, institutionnelles, régionalistes et décentralisatrices tandis que le directorat brun s’occupe des problèmes économiques et sociaux, le directorat vert de l’agriculture, de l’agro-alimentaire, de l’environnement, de l’écologie et des énergies, le directorat gris de la formation initiale et continue, de l’enseignement, de l’université et de la recherche, le directorat bleu des problèmes maritimes, fluviaux, balnéaires et de gestion de l’eau, le directorat pourpre de la culture, du patrimoine et des arts, le directorat orange des problèmes d’infrastructures, de communications et de transports. Enfin, le directorat noir se charge de l’insécurité sociale et sanitaire, des services publics, des médias et de la communication du M.N.

La réunion de Bernay a permis à chaque directorat de débattre avec les autres directorats et les adhérents présents. De toutes ces discussions est sorti un document important : le Forum de discussion au sein des instances du Mouvement Normand. Sa lecture en est à la fois passionnante, plaisante et édifiante parce que le non-Normand découvre les méfaits considérables de la division de la Normandie en deux parties tronquées. On découvre que la S.N.C.F. ne réagit pas à l’éventualité d’une thrombose ferroviaire dans la vallée de la Seine entre Le Havre, Rouen et Paris. On y apprend que faute d’une politique ambitieuse de maintien des services publics de plus en plus contestés par le libéralisme oligarchique de Bruxelles, la désertification des campagnes se poursuit sans susciter l’alarme des autorités. La brochure donne d’autres exemples tout aussi éclairants sur la déshérence actuelle de la Normandie. Nous préférons cependant nous concentrer que sur quelques propositions faites par Didier Patte et ses amis.

Le M.N. soutient que « l’émergence des agro-carburants – que d’aucuns nomment bio-carburants – peut constituer une diversification pérenne et sûre de la production agricole […] Les agro-carburants […] peuvent assurer une indépendance énergétique de la profession agricole (avec la bio-masse, le solaire, le petit éolien) ». Cette prise de position justifiée ne signifie pas le rejet du nucléaire, bien au contraire, puisque le M.N. est favorable à l’E.P.R. Le cas intéressant de l’énergie montre que le M.N. se défie de tous les intégrismes (vert ou du tout-nucléaire) et réclame la complémentarité des sources énergiques renouvelables et atomique.

À tous ceux qui penseraient que le M.N. se complaît dans l’analyse « normandocentrée », signalons-leur que, fidèle aux Vikings fondateurs, le directorat bleu n’oublie pas que le domaine maritime français est, grâce à ses onze millions de kilomètres-carré, l’un des premiers au monde. Il aimerait par conséquent que Paris réaffirme « la puissance politique de la France sur des territoires contestés (comme l’îlot-atoll de Clipperton) et, surtout, [soit] présente comme puissance maritime majeure (d’où l’importance du programme Barracuda, assurant à Cherbourg un plan de charge de plusieurs décennies) ».

Dans une approche voisine, le directorat pourpre souhaiterait « que la Normandie prenne la tête d’une action vigoureuse en faveur de la promotion des langues d’oïl, de la défense de la langue française et de la francophonie. À côté du français officiel subsistent les langues régionales qui ont contribué à former la langue académique. Nos relations privilégiées avec le Québec, celles que nous pourrions avoir avec la Wallonie, nos affinités avec le picard et le gallo, nous placent dans une position favorable pour jouer le rôle qui revient à la Normandie ». Le directorat distingue par ailleurs fort excellemment les langues enracinées (le breton, le corse, l’occitan, etc.) qui sont des langues françaises des langues communautaires issues de l’immigration (arabe, chinois, kabyle…). Or la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ignore cette distinction essentielle, d’où l’approbation du M.N. que la France ne la ratifie pas.

Par l’intermédiaire du directorat rouge, on s’aperçoit que le M.N. défend une ligne réformiste au sujet de la carte administrative territoriale. « Le M.N., présentement, ne veut pas la suppression des départements. Ils sont légitimes pour les fonctions sociales qui sont leur spécialité et ils rassemblent des élus de proximité. À l’inverse, nous concevions fort bien que les cantons ruraux disparaissent et que la circonscription de désignation des conseillers généraux soit la communauté de communes, dont le président serait justement le conseiller général. Il faudrait que le secteur urbaine conserve le système actuel des cantons. » Que les membres du M.N. nous pardonnent d’être en désaccord avec cette analyse, car la France souffre à la fois d’un trop grand nombre de communes dont certaines ne comptent que trois électeurs (Leménil-Mitry en Meurthe-et-Moselle), six habitants (Ourdon dans les Hautes-Pyrénées) ou qui ont une trop petite superficie (Castelmoron-d’Albret en Gironde avec 650 ha), et d’un empilement aujourd’hui inopérant de niveaux administratifs (communes, intercommunalités, cantons, pays, arrondissements, départements, régions). La révolution administrative passerait par la suppression des cantons, des arrondissements et des départements. Sait-on que Marseille est le territoire de France qui compte le plus d’échelons puisque ses dix-huit arrondissements urbains forment, deux par deux, des secteurs dotés d’une mairie, et sont partagés en cantons sans que leurs tracés respectifs ne coïncident ? Le département est voué à la disparition. Déjà, à partir de 2008, les nouvelles plaques d’immatriculation ne comporteront plus le numéro du département.

Dans les zones rurales, le pays (ou district) remplacerait les communautés de communes et le canton. Il garantirait une répartition équilibrée des activités : dans ce village, l’école primaire; dans ce bourg, le collège à quatre cents élèves. Dans les zones urbaines, une intercommunalité enfin respectueuse de l’histoire des communes se substituerait avantageusement aux actuelles agglomérations et autres régions urbaines. En Île-de-France, la disparition des départements permettrait la formation d’un « Grand Paris » englobant l’Île-de-France. Mais nous comprenons fort bien que le M.N., engagé dans son combat pour unifier la Normandie, souhaite avoir le soutien des puissants élus départementaux.

Pays et agglomérations seraient subordonnés aux régions auprès desquelles ils seraient représentés par des sénats régionaux composés de délégués de ces deux collectivités. Les attributions sociales des départements reviendraient principalement aux pays et aux agglomérations. Pays, agglomérations et régions seraient administrés par des présidents élus au suffrage universel direct qui dirigeraient des conseils exécutifs indépendants des assemblées (de pays, d’agglomération et régionales) qui les contrôleraient néanmoins. Il ne s’agit ici que de généraliser les institutions en vigueur en Corse. Dans cette perspective d’autonomie, l’adoption d’un statut de l’élu local serait nécessaire afin de lui permettre d’exercer pleinement ses responsabilités. Bien entendu, le mandat serait unique (à l’exception des « sénateurs » régionaux déjà élus des assemblées de pays ou d’agglomération) et les citoyens auraient le droit de proposition référendaire. Pour l’élection de l’assemblée régionale, peut-être garderait-on la circonscription départementale ? C’est une possibilité parmi d’autres.

L’enseignement est un domaine primordial, d’autant que le M.N. veut promouvoir de nouvelles élites normandes. Outre la création d’une « Université de Normandie » qui réunirait les universités de Rouen et de Caen, le directorat gris « suggère la création d’un Campus anglo-américain en Normandie, ayant pour mission d’accueillir des étudiants anglais et américains y suivant une étape de leur cursus et des étudiants français » parce qu’on oublie trop souvent que « la Normandie est la matrice du monde anglo-saxon ». Plus que la décentralisation de l’Éducation nationale, le M.N. demande sa régionalisation, « y compris dans la gestion des personnels. Si l’État doit rester le garant (sourcilleux) de la qualité et de la délivrance des diplômes et de la collation des grades universitaires, l’heure est venue de confier aux régions la gestion complète de l’enseignement, y compris supérieur, et de la recherche ». Soit, mais cela implique au préalable la révision complète des modes de recrutement des enseignants du secondaire et du supérieur. Quel avenir en effet pour le caractère national des concours du C.A.P.E.S. (Certificat d’aptitude professionnelle à l’enseignement secondaire) du C.A.F.E.P. (le « C.A.P.E.S. » pour l’enseignement privé), des P.L.P. (professeurs en lycée professionnel) et de l’Agrégation ? Ces concours se régionaliseraient-ils comme le sont actuellement les concours des professeurs des écoles du primaire ? Comment gérer l’excédent de professeurs dans telle matière dans cette région (ou dans cette académie) et la pénurie dans une autre ? Les mutations inter-académiques seraient-elles finies ? La régionalisation condamnerait-elle le jeune professeur tout juste titularisé de Provence qui se retrouve en Z.E.P. au Val-Fourré à Mantes-la-Jolie à y enseigner toute sa carrière alors que son collègue, plus chanceux, enseignerait, lui, à   Henri-IV ? La régionalisation souhaitable doit dans ce domaine se montrer d’une très grande souplesse. En revanche, on ne peut qu’approuver ce directorat quand il exige « l’organisation d’un véritable enseignement de la culture normande, dès le primaire, dans le premier et second degré du secondaire, dans l’enseignement supérieur ».

Le Forum de discussion au sein des instances du Mouvement Normand montre la grande vitalité du M.N. qui s’exprime, dans le domaine de la communication, par une presse dynamique dont le fer de lance est l’excellent mensuel politique L’Unité normande. Le M.N. dispose maintenant sur la Toile un site fort bien fait. Tout est entrepris afin de « promouvoir une opinion publique normande ». L’enjeu va bien au-delà puisqu’il s’agit aussi « de libérer la parole dans un pays où la liberté d’expression est de plus en plus formatée et politiquement correcte. […] L’esprit conquérant procède toujours d’une volonté de transgression. De plus, nous pensons que des polémiques, des débats et des controverses, jailliront les idées et les consensus de demain ». Merci au M.N. de résister au formatage généralisé des esprits !

Grâce aux Éditions d’Héligoland, tous ceux qui s’intéressent au sort des régions françaises en général et à la Normandie en particulier, doivent consulter cette brochure remarquable qui indique la fécondité porteuse du débat régional.

Maximilien Malirois

• Le Forum de discussion au sein des instances du Mouvement Normand, Éditions d’Héligoland, 2007, 112 p., 15 €.