Le Mont Athos : un lieu de légende par Daniel COLOGNE

Le mot « légende » vient du neutre pluriel latin legenda : les choses qui doivent être lues. Ainsi, une des légendes liées au mont Athos, avant qu’il devienne un centre spirituel de l’Église orthodoxe, veut que la nymphe Daphné y trouve refuge pour échapper à la convoitise d’Apollon. Pour s’être vanté d’avoir tué le serpent Python, Apollon fut pris pour cible par Cupidon et son amour pour Daphné est une punition infligée par les dieux à son orgueil. Le message fondamental de cette légende est donc la condamnation de l’orgueil, que l’on croit souvent et à tort l’apanage des religions de la soumission et de l’humilité (christianisme, islam), mais qui était aussi une règle de base de la sagesse hellénique.

Eschyle et Homère présentent le mont Athos comme le « premier Olympe », tandis que l’arche de Deucalion, l’équivalent du Noé biblique, y aborde après un déluge qui semble correspondre à l’engloutissement de l’Atlantide, il y a environ 12 000 ans.

Athos est un titan qui aurait donné son nom au rocher sous lequel il aurait été écrasé par le dieu Poséidon. Une autre version affirme qu’Athos lui-même aurait lancé ce rocher en direction de Poséidon depuis l’Asie.

Dans une récente livraison de Vers la Tradition (1), l’éditeur italien Lorenzo Casadei tente de défricher le corpus légendaire de ce haut lieu de la Grèce antique. Préface d’un livre de Renato d’Antiga, son texte fourmille de remarques du plus haut intérêt.  Il est recommandé au lecteur de lire très attentivement les notes infrapaginales presque aussi abondantes que le texte lui-même et parsemées de références à des auteurs italiens.  Tout cela donne de prime abord l’impression d’un « parcours du labyrinthe », pour paraphraser le titre de l’autobiographie d’Alain Daniélou, mais Lorenzo Casadei nous tend un fil d’Ariane que je vais essayer de dérouler encore davantage.

De nombreuses hypothèses ont été émises quant à la localisation de l’Atlantide, dont Casadei rappelle que la première syllabe est étymologiquement associée à l’Occident, comme dans Atlas et même dans Italie. Maghreb ne désigne pas autre chose que le couchant.  Rien d’étonnant, donc, à ce que de multiples auteurs situent des Atlantides en Méditerranée (Santorin, Sardaigne) ou sur son rivage nord-africain.  Goethe l’imagine en Chalcidique, région du mont Athos.

Casadei glisse opportunément en note : « Il convient de ne pas écarter l’hypothèse d’une localisation subarctique » (p. 70). L’origine de la « Tradition Primordiale » (selon Guénon et Evola) est en effet le Pôle Nord, toit du monde et prototype de toutes les montagnes sacrées des traditions dérivées (comme le mont Athos dans la tradition grecque).

Pour user du langage mathématique, la Tradition des origines peut être qualifiée d’intégrale. Les traditions ultérieures sont alors vraiment dérivées, ce qui suppose qu’elles peuvent connaître des dérives. Une de ces dérives est l’orgueilleuse prétention de s’arroger le monopole de la clôture d’un cycle et de l’ouverture du nouvel âge suivant.  Roland Goffin le rappelle : « Aucune forme confessionnelle ne peut en tant que telle et à l’exclusion de quelque autre prétendre à la gloire de la terminalité » (p. 10).

Ce qui vaut pour les religions (formes confessionnelles) est a fortiori valable pour les mantiques, et il serait outrecuidant de confier la direction spirituelle de l’Arche à l’astrologie, dans son état actuel, après trois siècles et demi de marginalisation par rapport à la recherche universitaire.

Il est en revanche probable que l’astrologie tienne une place centrale dans la doctrine des origines et certaines composantes des rituels ancestraux sont indéniablement liées aux constellations.

Casadei écrit qu’« il est curieux de noter que, dans le Critias, Platon décrit le sacrifice du Taureau comme un usage originairement typique des Atlantes » (p. 77).

Il n’y a là rien de « curieux ». Tout au plus peut-on être surpris qu’il soit question du taureau « originairement », c’est-à-dire au plus tard vers le dixième millénaire avant Jésus-Christ, et non aux alentours de 4 000 av. J.-C., où « l’ère du Taureau » est habituellement située par ceux qui, comme Lorenzo Casadei, se fondent sur « l’inexorable horloge de la précession » (p. 73).

Le mouvement précessionnel ne concerne pas uniquement le « point vernal », le degré zéro du Bélier associé à l’équinoxe de printemps dans l’hémisphère Nord, point voyageant dans le Zodiaque sidéral en 26 000 ans environ.

Ce mouvement affecte aussi les trois autres points de la croix cosmique formée par les axes des équinoxes et des solstices. Durant les siècles qui précèdent la disparition de l’Atlantide, le solstice d’hiver (degré zéro du Capricorne dans l’hémisphère Nord) transite dans la constellation du Taureau. Et si c’était le solstice d’hiver, et non l’équinoxe de printemps, qui aurait servi de base à la cosmologie des Anciens ? Et si l’effondrement de l’Atlantide datait de la coïncidence de l’axe des solstices et de l’axe stellaire formé par Aldébaran (étoile du Taureau) et Antarès (étoile du Scorpion) ?

Tout ceci nous éloigne apparemment du mont Athos, mais nous pouvons y revenir rapidement en évoquant, après les Atlantides antédiluviennes (l’Atlantide « subarctique » suivie d’une Atlantide plus méridionale, mais toujours océanique), les colonies atlantéennes post-diluviennes, les centres spirituels fondés par les rescapés du cataclysme, les cités érigées sur tout le pourtour méditerranéen par ceux qui avaient peut-être prévu la catastrophe, grâce à leur savoir cosmologique, et choisi de s’exiler vers des terres plus sûres.

Une de ces terres semble avoir été la région du mont Athos, et d’autant plus que cette montagne sacrée gardait le souvenir de la victoire des dieux sur les titans (ou géants).

Casadei rappelle la généalogie des titans issus de l’union des dieux et des mortels, selon Platon, mais aussi d’après la Genèse biblique, où les « fils d’Élohim » s’accouplent avec les « filles des hommes » et en épousent un certain nombre. La redoutable descendance titanesque qui en résulte est ainsi souvent associée par les traditionalistes à l’Occident atlantéen.  Celui-ci est dès lors perçu comme « dégénéré » et comme nécessitant une rude répression, face à un Orient qui serait par contraste resté à l’abri de toute souillure.

La version mythologique du titan Athos, qui lance son rocher sur le dieu Poséidon depuis l’Asie, ne suffit évidemment pas pour soulever une objection majeure, et la présente recension n’a d’ailleurs aucune ambition de cet ordre.

Je voudrais néanmoins la conclure par quelques remarques qui tentent d’intégrer les observations de Casadei dans un ordre d’idées plus vaste et de démontrer qu’en filigrane du corpus légendaire occidental se profile, en tant que vision du monde, un non-dualisme dont l’Asie n’a pas le monopole.

Deucalion est le fils de Prométhée. Son épouse et cousine est la fille d’Épiméthée et de Pandore. La traversée des eaux du déluge et la restauration spirituelle, initiatrice d’un nouvel âge d’or, sont donc effectuées par des êtres issus d’une lignée problématique. Qui ne connaît le mythe de la boîte de Pandore, censée s’ouvrir pour déverser tous les maux de l’humanité ? Mais qui se souvient du très spécial « travail d’Héraklès (Hercule) » qui consiste à libérer Prométhée de ses chaînes ?

Avant que l’empereur Constantin ordonne la destruction des temples païens – opération qui, selon Casadei, a commencé dans la région du mont Athos, celui-ci paraît avoir été le réceptacle d’influences spirituelles majeures liées à un rétablissement de la Sagesse des origines : recherche d’harmonie et d’équilibre entre les contraires, entre Connaissance et Puissance. S’épanouissant à travers les années (per annos), celles-ci étant entendues au sens de cycles (ainsi parle-t-on de la précession de 26 000 ans comme d’une « grande année »), la Sagesse primordiale mérite davantage le nom de « pérennialisme » (repris dans l’ouvrage de Sedgwick) que celui de « traditionalisme », lourd de connotations réactionnaires. Tournons-nous vers le passé pour en projeter les clartés vers le futur, en concurrence loyale avec les « Lumières » modernes qui s’arrogent aujourd’hui le droit de clore l’Histoire.

Daniel Cologne

Note

1 : Vers la Tradition, numéro double 114-115, décembre 2008 – mai 2009, pages 69 à 78. Parmi les autres contributions, j’épingle l’article liminaire de Roland Goffin (pour le premier anniversaire de sa mort), le dossier sur l’émir Abd-el-Kader (pour le bicentenaire de sa naissance) et une recension qui met en garde contre la dérive d’un « ethno-traditionalisme à la Lovinescu » (p. 90). Sur le traditionalisme et ses dérives en Roumanie, et pour l’intérêt général de l’ouvrage, voir aussi Mark J. Sedgwick, Contre le monde moderne. Le traditionalisme et l’histoire intellectuelle secrète du XXe siècle, Éditions Dervy, 2008, pages 141 à 152.