Le bourbier oriental par Georges FELTIN-TRACOL

Dans quelques décennies, l’historien des relations internationales intéressé par la guerre entre Israël et le Hezbollah de l’été 2006,  relèvera certainement son caractère atypique puisqu’il concerna deux belligérants, l’État d’Israël et le parti libanais d’Allah, et une victime, le Liban. Il resituera cet affrontement majeur dans un ensemble régional troublé et instable marqué par au moins six foyers de tension, de la Méditerranée aux contreforts de l’Himalaya (Palestine, Kurdistan, Irak, Afghanistan, Pakistan en butte aux talibans des zones tribales et à la rébellion du Balouchistan, Cachemire), surplombés par les incertitudes de la politique intérieure libanaise et la crise du nucléaire iranien. Il comprendra finalement que la « question d’Orient » qui empoisonna les diplomaties européennes aux XVIIIe et XIXe siècles, suscite toujours des crises en ces premières années du troisième millénaire.

Spécialistes et médias français parlent souvent du « Moyen-Orient » et du « Proche-Orient » comme si ces termes étaient synonymes. Regardé depuis le rivage européen, le Proche-Orient regroupe les États côtiers de la Méditerranée orientale, à savoir Israël, la Palestine, le Liban et la Syrie auxquels on peut inclure l’Égypte, la Turquie et la Jordanie. Le Moyen-Orient rassemble les États pétroliers d’Irak, du Koweït, d’Arabie Saoudite, du Qatar, de Bahreïn, des Émirats arabes unis et, si l’on veut, l’Iran. Cette distinction géographique n’a qu’une portée conventionnelle et ne serait être rigide.

Carrefour des axes Est – Ouest euro-asiatique et Nord – Sud afro-asiatique, les Proche- et Moyen-Orients servent de terrain habituel de confrontations provoquées par la présence de vastes gisements d’hydrocarbures, l’action intéressée des grands puissances du moment et une mosaïque de peuples et de religions.

Permanence du tragique

L’âpreté des affrontements choqua les Européens et pas seulement pour leur lot atroce de victimes et de destructions. On eut vite l’impression que les Européens regrettaient que soldats israéliens et Hezbollahi conservassent – en luttant – une conception tragique de l’histoire, opposant ainsi leur vitalité à la léthargie mortifère des Occidentaux. Les belligérants vivent dans un autre temps. Pour les chiites, « Karbala, c’est ici et maintenant. Une histoire qui se répète, encore et toujours, et qui n’aura de cesse qu’avec le retour du Mahdi, l’imam attendu, qui reviendra pour rétablir la justice sur terre (1) ». Cet héroïsme tragique se retrouve chez les soldats de Tsahal. Les Israéliens savent que leur survie dépend de leur courage puisque le Hezbollah prône la fin d’Israël. Or le gouvernement israélien a réaffirmé qu’il utiliserait tous les moyens pour garantir la sécurité de ses citoyens et la pérennité de l’État. Les deux parties ont montré une détermination si forte qu’elle annule tout dialogue cher à l’Union européenne décadente.

Certes, l’armée israélienne vient de connaître son premier échec militaire qui révèle que cette guerre a été mal préparée, mal dirigée et souvent improvisée. Les fameux services secrets ont fourni des renseignements peu fiables; l’état-major qui se fiait à la sotte théorie étatsunienne du « zéro mort », a privilégié pour une stratégie d’attaques aériennes massives pour occulter une impréparation tactique patente; l’intendance a attribué aux troupes du matériel démodé pour cause de restrictions budgétaires importantes. Quant au gouvernement israélien, sa responsabilité est complète dans ce semi-fiasco. Il a montré son inexpérience, étant donné que le Premier ministre, Ehud Olmert, et le ministre de la Défense, Amir Peretz, n’ont aucun passé militaire prestigieux. On a même craint un instant que l’état-major réalise une sorte de coup d’État… La résistance vigoureuse et inattendue des Hezbollahi a aussi déstabilisé le haut-commandement. Sous-estimant leur psychologie militante, il a cru que les chiites agiraient comme les Palestiniens avant de comprendre trop tard sa grave erreur. Pour la première fois, la ténacité israélienne rencontra un ennemi coriace.

Israël demeure une jeune nation armée, un État dont tous les citoyens non arabes, de l’adolescence au troisième âge, participent à l’effort de guerre. Ce civisme militarisé n’implique pas un quelconque caporalisme (il faut entendre les critiques virulentes des réservistes sur la conduite désastreuse des opérations). Il assure au contraire la primauté de l’efficacité sur le paraître (on reste d’ailleurs ébahi par la tenue des conscrits aux cheveux longs ou à la barbe mal rasée montant en première ligne). Ce civisme militaire sert d’ultime valeur commune à une société en voie de dislocation. Outre le traditionnel antagonisme entre Séfarades et Ashkénazes, la rivalité politique droite – gauche et l’opposition virulente entre laïques et religieux, Israël intègre difficilement ses Falasha (juifs noirs d’Éthiopie), s’irrite du poids croissant des russophones et se lasse de la corruption endémique de sa classe politique (sans parler du récent scandale sexuel qui atteint le président de l’État). Sans la menace que fait peser sur elle le monde arabo-musulman, la société israélienne éclaterait en mille communautés antagonistes. La guerre maintient donc une cohésion nationale minimale. De leur côté, les dirigeants du Hezbollah ont étudié attentivement les défaites arabes précédentes, ce qui leur a permis d’élaborer une tactique reposant à la fois sur un maillage strict du terrain (guérilla), une culture du secret (guerre secrète) et un rôle accru des médias (guerre psychologique).

En plaçant ces événements sur la longue durée, l’historien s’apercevra enfin qu’ils sont les dernières séquelles des traités stupides et meurtriers de la Première Guerre mondiale.

Une conséquence de 1918

Dans son récent et brillant essai Le siècle de 1914 (2), Dominique Venner rappelle avec raison que le déclin de l’Europe remonte à la Grande Guerre. Il omet cependant d’évoquer les effets catastrophiques qu’elle provoqua aux Proche- et Moyen-Orients. Avant 1914, la zone relevait à l’Empire ottoman, allié aux Empires centraux. Désireux à la fois de soumettre un partenaire de l’Allemagne et de contrôler les ressources pétrolières qu’on commençait à exploiter, les Britanniques soulevèrent les Arabes contre l’« occupant » turc en leur promettant un royaume unifié (c’était l’épisode célèbre de Lawrence d’Arabie). En 1917, en quête de nouveaux appuis financiers, le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté négocia avec les milieux sionistes et accepta le principe de l’établissement d’un foyer national juif dans la région (la « Déclaration Balfour »). Or, un an auparavant, Français, Britanniques et Russes s’étaient partagé par anticipation les dépouilles de La Sublime Porte sans se soucier de l’arabisme et du sionisme. Les Britanniques se jugeaient forts de les manipuler et de les contrôler…

L’après-guerre vit le triomphe insolent du Colonial Office aux Proche- et Moyen-Orient. Manœuvrant l’anglophile Clemenceau, les Britanniques cantonnèrent la France aux mandats sur la Syrie et le Liban tout en obtenant l’intégration de Mossoul dans le futur Irak. Se croyant plus rouée que les Romains, l’ignominieuse diplomatie londonienne forma alors des entités étatiques artificielles (Irak, Jordanie, Koweït, etc.), plaquant un préjugé occidental et stato-national sur des mentalités qui ne connaissaient que les structures claniques, tribales et califales. Fidèle caniche de Londres, la IIIe République défaillante créa à son tour deux États factices (la Syrie et le Liban) bien qu’elle envisageât un instant concevoir des États à base confessionnelle plus réalistes (chrétien, druze, alaouite, sunnite …). L’implantation du modèle de l’État-nation n’empêcha pas les mentalités de continuer à se mouvoir dans un monde régi par des structures traditionnelles, d’où le caractère artificiel de ces États qui, pour se maintenir, eurent alors recours aux solutions autoritaires.

Dans cet environnement mouvementé, le Liban se distingue par son originalité. Créé en 1943, il abrite dix-sept communautés confessionnelle. Longtemps fictive, l’identité nationale libanaise s’est cristallisé et prit une densité historique certaine pendant les quinze ans de guerre civile (1975 – 1990). Le « pays du Cèdre » serait-il en train de devenir une nation (au sens européen du mot) ? Certains faits viendraient l’attester. Le départ des troupes syriennes a stimulé la fierté libanaise, terminé l’après-guerre et favorisé le retour d’exil du général Michel Aoun. L’accord du 6 février 2006 entre le Courant patriotique libre de ce dernier et le Hezbollah traduit le net rapprochement de forces politiques qui récusent la « wahhabitisation » du Liban. Ce « dégel » politique provient surtout de l’attentat qui élimina l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, et de l’unanimisme médiatique préparé par des officines (la « révolution des cèdres » fut une « révolution orange » exotique) qui en découla. Or, malgré une « enquête » internationale qui piétine la souveraineté étatique, on n’a toujours pas identifié les vrais coupables. Il est vrai que la France et l’O.N.U. ont dès le départ désigné l’instigateur du meurtre. La Syrie serait-elle le coupable parfait ? Il existe pourtant d’autres pistes plausibles. Le Mossad aurait très bien pu commanditer cet assassinat afin de déstabiliser le Liban et de l’empêcher de devenir à terme un rival économique dangereux. On peut aussi avancer les hypothèses (non exclusives) d’un règlement de compte de type maffieux ou une vengeance de créanciers. Grand ami de Chirac – ce qui dénote déjà d’une probité certaine -, Hariri était l’homme de main des Saoudiens au Liban. Première fortune du pays, ce Libanais, sujet du roi d’Arabie Saoudite, généralisa sous son ministère l’affairisme. Son gouvernement fut « une gestion caractérisée par l’omniprésence des réseaux d’influence et de la corruption, assurée par les anciens chefs de milices de guerre qui se sont reconvertis dans les affaires après avoir pratiqué le pillage durant la guerre, ou par les milliardaires du pétrole qui ont investi l’État, manipulé les élections et monopolisé les médias à leur profit et celui de leurs protecteurs étrangers. […] Beyrouth était devenu “ Dallas-sur-Mer ” (3) ». Le système Hariri a pillé le Liban et il perdure encore sans se soucier de l’intérêt national libanais. « La majorité actuelle est fictive, c’est une kleptocratie », dénonce le général Aoun (4).

Le grief majeur des chancelleries occidentales ne concerne pas la clique politicienne corrompue, mais plutôt le parti de Dieu qui serait un État dans l’État, menaçant ainsi la concorde nationale, la paix régionale et l’harmonie mondiale. Les Occidentaux devraient plutôt condamner la politique conduite par Hariri et ses sbires. Celle-ci n’a fait qu’accroître l’incompétence de l’administration et aggraver la corruption. Le parti d’Allah s’est servi de son indéniable fibre sociale pour assister les plus pauvres. Toutefois, « le Hezbollah n’est pas l’État dans l’État que l’on décrit, affirme Georges Corm. Il occupe la place que l’État libanais lui laisse occuper. Il a toujours travaillé en coopération avec l’État, ses services de sécurité, ses institutions sociales et judiciaires (5) ». Déjà estimé du fait de son engagement social, le Hezbollah a accru sa popularité en résistant à Tsahal. Les chiites sortent renforcer de l’épreuve contre Israël. Longtemps persécutés, opprimés, négligés, bafoués, les chiites sont en passe désormais d’assumer la direction du monde arabo-musulman. Le retournement est considérable.

Vers un « croissant chiite » ?

Minorité de l’islam avec 15 % de fidèles, le chiisme incarne un légitimisme révolutionnaire. Dominé  dans l’histoire par le sunnisme, le chiisme se divise lui-même en tendances rivales. Sa montée en puissance date d’une quarantaine d’années. La révolution islamique de l’ayatollah Khomeiny en Iran en 1979 le rendit visible. Il fut ensuite difficilement contenu par l’Irak baasiste pendant la sanglante guerre entre 1980 et 1988. La décennie 1990 connut à Téhéran une espèce de thermidorisme avec le triomphe des modérés de Khatami. L’Iran islamiste allait sortir de sa période post-révolutionnaire quand l’Amérique hégémonique de Bush lui débarrassa de deux menaces : l’Afghanistan talibane et l’Irak de Saddam Hussein. La chute du régime nationaliste de Bagdad donna à la majorité chiite les clés du pouvoir à Bagdad. Dans le même temps, fatigué par la corruption de ses dirigeants et de son alignement sur le mondialisme, le peuple iranien élit Mahmoud Ahmadinejad. Son arrivée-surprise à la présidence de la République sonna le réveil définitif du chiisme.

L’Iran des mollah poursuit le vieux dessein du chah de devenir une grande puissance régionale. Outre la manne pétrolière, Téhéran détient d’autres atouts non négligeables : une position géographique particulière, à la charnière du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du Caucase et du monde indo-pakistanais, une population nombreuse et bien formée et de vieilles solidarités avec leurs coreligionnaires arabes. Comme le signifie Sabrina Mervin, « Libanais, Irakiens et Iraniens entretiennent des liens qui font partie de l’histoire du chiisme et de ses oulémas, depuis la dynastie safavide. Ce sont des alliances matrimoniales entre familles de clercs qui se tissent jusqu’au plus haut niveau des élites, religieuses et politiques. Ce sont aussi des liens de maître à élève, entre étudiants qui suivent le même cursus ardu, pendant des années, ou bien entre enseignants. À ce tissage […], entre les grands centres chiites, se superposent les affiliations et les parcours  politiques (6) ».

Les islamologues évoquent maintenant la formation possible d’un « croissant chiite » qui irait de l’Iran au Liban, comprenant l’Irak et la Syrie. Bien sûr, la Syrie est à dominante sunnite. Mais depuis 1970 et la prise du pouvoir par Hafez el-Assad, le pays est sous le contrôle des alaouites, une branche dissidente, syncrétisante et marginale du chiisme considérée comme « païenne » (ou impie) par les sunnites les plus rigoristes. Cependant, présenter ce « croissant chiite » comme la manifestation la plus tangible d’une nouvelle « Sainte-Alliance » musulmane ou, pis, islamiste, serait erroné. « L’axe Liban/Hezbollah – Syrie – Iran […], s’il a des soubassements religieux, est complètement politique, et se présente comme un nouveau front du refus de la politique américaine (7). »

Les lois du politique et les permanences géopolitiques dépassent – et de loin ! – le seul sentiment religieux. C’est une réaction obligée aux inconséquences dramatiques de l’action criminelle des États-Unis d’Amérique dans la région. Politique insensée que renforce son soutien inconditionnel à Israël. Plus que jamais, les U.S.A. sont soumis de puissants groupes de pression pro-israéliens qui font de Washington une banlieue de Tel-Aviv. L’unité des chiites face à la collusion étatsunio-israélienne n’empêche pas de profondes divergences internes. C’est « un monde solidaire face à l’extérieur, mais parcouru de débats et de polémiques internes (8) ». Un journaliste iranien le confirme. Sait-on par exemple que « Fadlallah, qui est le guide religieux [du Hezbollah], privilégie une approche politique de l’islam (9) » ? « Né à Nadjaf et passé également par Qom, en Iran, il n’hésite pas à critiquer certaines pratiques religieuses propres aux chiites, de même que l’actuel fonctionnement de l’enseignement traditionnel chiite, lui reprochant son manque d’ouverture vers l’extérieur. Dans ce contexte, les chiites libanais, par le biais du Hezbollah, mais aussi du mouvement Amal et du Conseil supérieur des chiites du Liban, incarnent une forme d’islam résolument moderne. […] L’ancien président réformateur iranien Mohammad Khatami jouit d’ailleurs d’une forte popularité chez les chiites libanais (10). » Contrairement à l’islam sunnite qui s’est fermé à la novation intellectuelle au milieu du Moyen Âge, le chiisme poursuit l’ijtihâd (ou « effort de réflexion », c.a.d. trouver une solution à l’application de la loi coranique), d’où ces nombreuses « disputes » (dans leur acception médiévale) qui parcourent le chiisme et qu’on ignore en Occident.

La prédominance croissante des chiites en Islam attise la colère des sunnites fanatisés qui réagissent en intensifiant la violence anti-chiite en Irak et au Pakistan. Il faut s’interroger sur une possible manipulation de quelques groupes extrémistes sunnites par de certains services spéciaux. Al-Qaida n’est-elle pas à l’origine un produit de la C.I.A. et Ben Laden l’auxiliaire doué de la Maison Blanche ?

Le danger sunnite

Pour l’heure, la menace musulmane pour l’Europe se nomme le sunnisme, n’en déplaise aux soi-disant « croisés de l’Occident » incapables de la moindre réflexion originale. Pour ces gens-là, l’islam est LE danger et tout musulman un ennemi. Confondant situation intérieure préoccupante et contexte international chaotique, ils font objectivement le jeu des ennemis de l’identité européenne, au premier rang desquels se placent les États-Unis, l’O.N.U. et l’O.T.A.N. L’idée que l’Iran dispose de l’arme nucléaire enflamment ces « nationaux-atlantistes ». Mais pourquoi donc l’Iran n’aurait-il pas accès à l’énergie nucléaire et, a fortiori, à la Bombe ? L’Iran eût été bouddhiste, chamaniste ou athée, les mêmes l’auraient quand même vilipendé, car le projet ambitieux de Téhéran chagrine certaines multinationales de l’énergie qui parient sur l’épuisement prochain du pétrole et cherchent déjà à assujettir le peuple iranien à leur Diktat. Dans un précédent éditorial, nous soutenions le droit de tous les États, y compris l’Iran, de posséder l’arme atomique. Nous maintenons notre affirmation. Et si la France de Chirac veut vraiment désarmer, qu’elle montre l’exemple et qu’elle abandonne donc son arsenal nucléaire (ce qui serait une vraie folie) ! Qu’on ne cherche pas à nous accuser d’être contradictoire. Nous adoptons une posture capétienne ou, si l’on préfère, « richelienne ». Le Grand Cardinal ne combattait-il pas les huguenots de La Rochelle tout en s’alliant aux princes protestants allemands ? On peut tout à la fois s’opposer à l’islamisation de l’Europe et approuver la résistance de l’Iran, du Venezuela, de la Biélorussie, voire de la Corée du Nord, au « Nouvel Ordre mondial totalitaire ». Défions-nous de tout simplisme manichéen.

Un fait est rarement rappelé par les nostalgiques incurables des ratonnades. Quel État finance principalement la construction de mosquées en France ? Est-ce l’Iran, la Syrie, le Hezbollah ? Non, ce sont l’Arabie Saoudite, l’Algérie, le Maroc et la Turquie. N’appréciant pas la montée en puissance du chiisme qui, en liaison avec une Europe européenne puissante enfin désoccidentalisée, l’encerclerait, le monde sunnite cherche à islamiser au plus vite notre continent afin d’utiliser ensuite contre l’Iran les millions de nouveaux convertis européens. Les sunnites les plus exaltés s’inquiètent dès à présent de l’ascendant pris par le Hezbollah parmi les masses arabes et s’interrogent sur la conduite à tenir. Christophe Ayat signale que « la mouvance salafiste jihadiste, proche d’Al-Qaida, débat même sur le Web pour savoir s’il faut soutenir le meilleur ennemi d’Israël ou vouer aux gémonies ce tenant de “ l’hérésie ” chiite, dont les “ frères ” ont pris le pouvoir en Irak à la faveur de l’invasion américaine (11) ». Le 18 août dernier, « un haut responsable religieux saoudien, Salik El Luhaydan, membre du très officiel Conseil supérieur des oulémas, a émis une fatwa (décret religieux) rendant le Hezbollah responsable de la guerre. Selon ce cheikh, le mouvement chiite est le “ parti de Satan ” et “ fait partie de l’Iran ”. Il ne faut pas l’aider, avertit-il : “ Dieu interdit de les soutenir ” (12) ». Peut-on encore évoquer sans rire le fantasme d’un bloc musulman monolithique comme le crient quelques auteurs hexagonaux ? Bruno Tertrais confirme cette analyse. « L’islamisme militant n’a pas réussi à faire l’unité du monde musulman autour de lui, écrit-il. L’internationale djihadiste reste parcourue de multiples fractures. Le “ grand débat ” interne à Al-Qaida, qui opposait Ayman al-Zawahiri à Abou Moussab al-Zarkaoui (faut-il s’attaquer aux chiites ou privilégier la lutte contre l’Occident ?) tourne pour l’heure à l’avantage du second : la violence en Irak oppose tout autant les chiites aux sunnites que les seconds aux forces américaines. (13) » On peut même imaginer qu’à moyen terme, l’Occident américanocentré s’allie de nouveau avec Ben Laden et consorts afin de briser l’« arc chiite ».

La réalité écrase toujours les généralisations simplistes des chantres du « Meilleur des Mondes ». D’autres ignorent les violentes divisions qui fracturent l’Islam. Ainsi, Louis Chagnon qui eut le courage d’enseigner à ses élèves collégiens l’histoire exacte de Mahomet et subit pour cela d’inqualifiables persécutions, s’égare quand il considère que « l’Iran se veut et devient une puissance incontournable, ce qui serait tout à fait légitime pour ce grand pays s’il n’était pas gouverné par des terroristes fondamentalistes musulmans (14) ». Emporté par une inquiétude légitime, Louis Chagnon ne voit pas que l’Iran aspire à l’hégémonie régionale comme jadis la France gaullienne en Europe. « Si on oublie la diabolisation de l’Iran et les images de femmes en noir, souligne avec raison Emmanuel Todd, on réalise que les Iraniens sont dans une logique de non-alignement, proche du gaullisme. Le gaullisme est d’ailleurs une idéologie de puissance de second rang comme l’Iran aujourd’hui. (15) »

Le péril ne vient pas de l’Iran, à moins qu’on veuille se ranger du côté du mondialisme actuellement incarné par George W. Bush. Emmanuel Todd pense qu’après avoir déstabilisé durablement l’Irak, « l’objectif suivant était l’Iran, pays situé dans le périmètre de sécurité de l’Europe. L’intérêt des Européens serait de le protéger activement contre l’agression américaine, dans la mesure où l’Iran représente une autre source d’approvisionnement pétrolier permettant de devenir plus indépendant vis-à-vis de la Russie. Les valeurs universelles sont une chose. Mais une bonne politique internationale doit s’efforcer de les concilier avec la défense d’intérêts nationaux ou continentaux si on élargit à l’Europe (16) ». E. Todd adopte lui aussi une attitude capétienne ou « richelienne ». L’Arabie Saoudite et le Pakistan sont nos véritables ennemis. Le Pakistan est une puissance nucléaire bien plus dangereuse que ne le serait l’Iran. Le régime pakistanais est beaucoup plus instable que la polycratie iranienne qui « n’est pas une démocratie parfaite, sa révolution, ses débats politiques internes et ses élections incessantes témoignent d’un tempérament nettement plus démocratique que la Turquie qui reste une démocratie sous contrôle militaire (17) ». Ces remarques de bon sens géopolitique n’émeuvent pas des Occidentaux emportés par leur délire persophobe. Au lieu d’envahir l’Irak et de menacer l’Iran, Washington aurait mieux fait de s’en prendre à Ryad et à Islamabad. Les GI’s nous auraient débarrassé de deux vrais nids de l’islamisme radical terroriste. Bush et ses comparses cherchent-ils vraiment à éradiquer ce mal ? La carte issue de l’article de Ralph Peters (18) qui matérialiserait le projet de « Grand Moyen-Orient » est révélateur des sinistres intentions de l’administration Bush. En redessinant les frontières et en créant autour de La Mecque et de Medine un « État sacré musulman », l’actuel gouvernement étatsunien propose de balkaniser la région et de l’islamiser à outrance afin de s’assurer du contrôle des zones d’hydrocarbures. Loin de défendre les intérêts légitimes des États-Unis, les néo-conservateurs œuvrent pour les intérêts financiers et le mondialisme. Les États-Unis ne sont pas le rempart du « monde libre », mais les plus sûrs fourriers de l’islamisme wahhabite, djihadiste et salafiste.

Une avancée du mondialisme

Revenons à la complexité confuse du Liban et au déploiement d’une force internationale qui complète et modifie le rôle de la fort bien nommée « Finulle ». On peut supposer, comme le fait Emmanuel Todd, que « la France, puissance de second rang, peut parfaitement accepter qu’une autre puissance de second rang, l’Iran, protège la communauté chiite du Liban comme la France protège sa communauté chrétienne (19) ». Il faut néanmoins déplorer que Paris s’aventure une nouvelle fois sans se rendre compte que ses bonnes intentions militaro-humanitaires épuisent son armée. Jamais dans son histoire, les forces françaises n’ont été autant éparpillées sur la planète. Et pour quel bénéfice ? Celui vital de la France ? À force de jouer les médiateurs sociaux anti-serbes au Kossovo et en Bosnie, d’empêcher la juste réorganisation des territoires en Afrique selon des critères ethniques et tribaux (Côte d’Ivoire, Ruanda), de s’enferrer dans le bourbier afghan (les forces spéciales seraient toutefois sur le départ) et, maintenant, de jouer les supplétifs au Liban, l’armée française se transforme en supplétive de l’O.N.U. Et que penser des sommes considérables débloquées pour ses opérations ? La France serait-elle donc si riche pour se permettre une telle politique de présence intercontinentale ? Aurions-nous donc des excédents budgétaires à gaspiller ? L’Élysée et Matignon penseraient-ils que le sort des Libanais et des Israéliens importe plus que celui des Français ? L’intervention militaire occidentale au Liban rappelle celle de 2002 en Afghanistan. Aujourd’hui, l’O.T.A.N. affronte une véritable guerre menée par les talibans. Le gouvernement afghan fantoche se fourvoie dans le clientélisme et l’impéritie. Pendant ce temps, la culture de la drogue – interdite sous peine de mort du temps de l’émirat du « mollah » Omar – prend une ampleur sans précédent. Serait-il inopportun d’envisager qu’à côté du lobby pétrolier texan, un puissant narco-lobby influence le Bureau oval ?

L’arrivée en nombre de nouveaux Casques bleus relance enfin l’idée farfelue de constituer une armée internationale dirigé par le secrétaire général de l’O.N.U. et le Conseil de sécurité. Ne doutons-pas qu’une telle armée deviendrait vite l’auxiliaire zélé de l’inacceptable Cour pénale internationale. Les événements du Sud-Liban servent donc de prétexte pour avancer un peu plus dans le projet irréaliste d’État mondial. Le mondialisme et ses cénacles, souvent opposés les uns aux autres, misent de plus en plus sur une situation internationale et, pourquoi pas, environnementale si désordonnée que les Occidentaux, désorientés et effrayés, réclameront des mesures d’urgence exceptionnelles à leurs pâles pantins dirigeants, favorables aux « espérances planétariennes » (20).

Le conflit persistant du Proche-Orient n’est pas du ressort des authentiques Européens qui se fichent éperdument de ces rivalités. Néanmoins, il se trouve dans le voisinage de l’Europe et on ne pourrait pas s’en détourner totalement. Il importe donc de jauger les événements orientaux à l’aune du seul bien commun français et européen. « Face à cela, les bons Européens ne doivent avoir en tête qu’un impératif : leur intérêt, écrit Pierre Vial. Or notre intérêt est de laisser fous d’Allah et nouveaux zélotes s’entretuer. Notre intérêt est d’avoir en tête pour seul impératif la libération de nos terres et de nos peuples. Libération par une lutte sans merci contre les envahisseurs venus du sud, pour qui l’islam est un alibi pseudo-religieux, un cheval de Troie. Et, de la même façon, libération par une lutte sans merci contre les groupes de pression au service de Tel-Aviv, installés chez nous, qui veulent nous entraîner dans une guerre qui n’est pas la nôtre en jouant sur notre refus des envahisseurs venus du sud. […] Ce positionnement est le seul qui soit conforme à la voie qui est la nôtre depuis toujours : la troisième voie, identitaire et ethnocommunautaire (21). »

« Les Israéliens ont des soucis de sécurité légitimes, juge pour sa part E. Todd. Mais les Européens doivent éviter une vision judéocentrée de la politique mondiale. L’attaque sur le Liban a révélé la permanence d’une Amérique agressive cherchant à entraîner ses alliés dans la guerre (22). » Si certains pensent que nous accepterons de mourir pour Allah ou pour Haïfa, ils se trompent. Jamais nous nous battrons pour le Proche-Orient, le mondialisme ou Wall Street !

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Sabrina Mervin, « Les chiites dans la guerre. Rencontres dans les rues de Beyrouth et de Damas », Le Monde, 4 août 2006.

2 : Dominique Venner, Le siècle de 1914. Utopies, guerres et révolutions en Europe au XXe siècle, Pygmalion, 2006.

3 : « Avec Hariri, Beyrouth, c’était Dallas-sur-Mer », entretien avec Georges Corm, Charlie-Hebdo, 23 août 2006.

4 : « Le Hezbollah a fait une gaffe mais Israël a fait une guerre », entretien avec Michel Aoun, Libération, 27 septembre 2006.

5 : Entretien avec Georges Corm, Charlie-Hebdo, art. cit.

6 : Sabrina Mervin, art. cit.

7 : Idem.

8 : Id.

9 : Mohammad Qouchani, Shargh (Téhéran), cité dans Courrier International, 3 – 23 août 2006.

10 : Idem.

11 : Christophe Ayad, « Nasrallah au panthéon de la cause arabe », Libération, 4 août 2006.

12 : Pierre Prier, « Guerre au Liban : l’Égypte et la Syrie s’accusent mutuellement de couardise », Le Figaro, 24 août 2006.

13 : Bruno Tertrais, « Bush n’a pas gagné, Ben Laden non plus », Le Monde, 9 septembre 2006.

14 : Louis Chagnon, « Seule solution durable au conflit, renverser le pouvoir islamiste iranien », Le Figaro, 1er août 2006.

15 : « Les États-Unis sont plus dangereux que l’Iran pour la paix », entretien avec Emmanuel Todd, Marianne, 7 – 13 octobre 2006. Un entretien remarquable, vif et percutant.

16 : Idem.

17 : Id.

18 : Cf. Ralph Peters, « Blood borders. How a better Middle East would  look », www.armedforcesjournal.com, juin 2006.

19 : Entretien avec Emmanuel Todd, art. cit.

20 : Cf. Hervé Ryssen, Les espérances planétariennes, Éditions Baskerville, 2005.

21 : Pierre Vial, « Ne pas tomber dans le piège », www.terreetpeuple.com, 31 juillet 2006.

22 : Entretien avec Emmanuel Todd, art. cit.