L’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine par Georges FELTIN-TRACOL

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Né à Reichenau an der Rax en Autriche le 20 novembre 1912 et décédé à Pöcking en Bavière le 4 juillet 2011, l’archiduc Otto est le fils aîné du dernier souverain impérial et royal d’Autriche-Hongrie, Charles de Habsbourg-Lorraine. Par sa mère, l’impératrice Zita de Bourbon-Parme, il unit les deux plus prestigieuses dynasties d’Europe. Suite à l’éclatement de la double – monarchie danubienne en 1918, il connaît très tôt l’exil. Se souvenant être duc de Lorraine et de Bar, il épouse à Nancy en 1951 la princesse Regina de Saxe – Meiningen avec qui il aura sept enfants. Il pratique le journalisme avant d’enchaîner quatre mandats consécutifs de député bavarois au Parlement européen pour la CSU de 1979 à 1999. Il assume volontiers le qualificatif de « conservateur ». Il explique dans L’idée impériale (Histoire et avenir d’un ordre supranational, préface de Pierre Chaunu, Presses universitaires de Nancy, coll. « Diagonales », 1989) qu’on est conservateur « quand on ne juge pas tout à l’aune des idéologies de la Révolution française (p. 201) ».

Membre de l’Ordre de Malte, Otto de Habsbourg-Lorraine appartient dès 1948 – 1949 à la Société du Mont-Pèlerin, l’association internationale des libéraux. Le prince se sent autant proche de l’école néo-libérale autrichienne que de l’ordo-libéralisme. Il s’engage à la Ligue anti-communiste mondiale (WACL), fait partie du comité de patronage du Cercle Renaissance de Michel de Rostolan et contribue en 1992 à un Annuaire de la désinformation. Auteur de nombreux ouvrages dont une biographie de son aïeul Charles Quint (Hachette, 1967), l’archiduc Otto décline au début des années 1970 le trône d’Espagne. Il qualifie dans Mémoires d’Europe (Entretiens avec Jean-Paul Picaper, préface d’Alain Lamassoure, Critérion, 1993) le Caudillo de « centralisateur d’origine israélite galicienne… (p. 198) ». En 1991, malgré l’insistance des partis démocrate-chrétien, paysan et de la minorité tzigane, il refuse de se porter candidat à la présidence de la République hongroise. En revanche, en 1937 – 1938, il tente en vain auprès du chancelier Schuschnigg d’accéder à la présidence de la République fédérale d’Autriche afin d’empêcher l’AnschluB par le Reich hitlérien.

Otto de Habsbourg-Lorraine détient les nationalités autrichienne, hongroise, croate et allemande. En tant que chef d’une dynastie multiséculaire et multinationale, il défend une idée certaine de l’Europe. Une rencontre décisive en 1926 avec le comte Richard Coudenhove-Kalergi, auteur de Paneurope, renforce ses convictions européennes. L’archiduc préside de 1973 à 2004 l’Union paneuropéenne internationale, soit l’expression eurocentrée conservatrice et droitière du cosmopolitisme. À ses trois langues maternelles (l’allemand, le hongrois et le français), il maîtrise l’anglais, l’italien, l’espagnol, le latin, voire le croate. Par son propre exemple, il estime, toujours dans Mémoires d’Europe, que « notre plurilinguisme est un atout. […] La multiplicité linguistique vous donne une flexibilité de l’esprit qui sera de plus en plus indispensable dans un commerce pratiqué à l’échelle mondiale (p. 78) ». Il réclame en revanche l’emploi de la langue de Molière, de Balzac et de Montherlant comme langue véhiculaire du continent européen via le GEDULF (Groupe d’étude pour le développement et l’usage de la langue française du Parlement européen) qu’il anime pendant des années.

Otto de Habsbourg

Ce lointain successeur de l’idée bourguignonne estime encore dans Mémoires d’Europe, que « les ducs de Bourgogne ont donné la première définition moderne de l’État en créant un ordre de chevalerie unique en son genre : la Toison d’Or (p. 189) ». Dans Le nouveau défi européen (Conversations avec Jean-Paul Picaper, Fayard, coll. « Témoignage pour l’Histoire », 2007), il voit dans les ensembles conjoints bourguignon et hispanique « une culture européenne qui transcende les langues et les nationalités bien que celles-ci en soient les fondements (p. 472) ». Il est patent qu’à ses yeux, l’idée d’Empire soit un principe transcendant. « L’enracinement de l’Europe future dans la tradition impériale est incontestable (p. 10) », écrit-il dans L’idée impériale dont la première partie est franchement traditionaliste. « La fonction d’empereur consacre l’alliance du chevalier et du prêtre (p. 32). » Bien que préoccupé par l’immigration allogène en Europe, il ajoute même que « face au matérialisme, totalitaire ou rampant, notre allié naturel, c’est l’islam (p. 209) ».

Otto de Habsbourg-Lorraine compare volontiers le projet européen à l’œuvre du Grand-Duché d’Occident. « Qu’est-ce que l’Europe de notre fin du XXe siècle, sinon la Bourgogne du Moyen Âge finissant ? Celle, qui sut concilier l’apport méditerranéen et le flamand, réaliser leur symbiose et l’appliquer à nombre d’ethnies différentes sans que jamais l’une prît le pas sur les autres (Mémoires d’Europe, op. cit., p. 196). » C’est la raison pour laquelle ce lecteur attentif des ouvrages du professeur Guy Héraud pense que « l’Europe des régions n’est pas morte, elle est bien enracinée (Le nouveau défi européen, p. 60) ». Il poursuit plus loin toujours dans le même ouvrage qu’« à la longue, le régionalisme sera la solution (p. 493) ». Dans L’Idée impériale, il rappelle qu’« une Europe établie uniquement sur des entités nationales et négligeant les autres communautés naturelles n’est qu’un super-État national (p. 153) ». C’est une évidence pour ce chantre de la subsidiarité que « l’Europe doit pousser par le bas et non pas être octroyée par le haut (Le nouveau défi européen, op. cit., p. 38) ».

Favorable à « la renaissance chrétienne de l’Europe (L’idée impériale, op. cit., p. 214) », il accuse « les temps dits modernes qui ont inventé les frontières, la xénophobie et fait de l’Europe une tour de Babel (Le nouveau défi européen, op. cit., p. 17) ». Pourquoi ne critique-t-il pas le processus eurocratique d’effacement des différences charnelles en cours ? Oublie-t-il aussi les ruptures dues à la controverse du filioque, au Grand Schisme d’Occident et aux thèses de Martin Luther ? En insistant sur « nos racines juives (L’idée impériale, op. cit., p. 210) » au détriment des racines celtes, scandinaves et slaves, il assène cependant dans Mémoires d’Europe que « les abandons de souveraineté nationale ne sont pas des abandons d’identité (p. 245) ». L’archiduc Otto dénonce par ailleurs l’emprise croissante du « politiquement correct[…] une violation grave de la liberté de pensée (Le nouveau défi européen, op. cit., p. 479) ». En bon parlementaire assidu, c’est sans surprise qu’il fait du Parlement européen le « moteur de l’unification (L’idée impériale, op. cit., p. 142) » sans remarquer que ses collègues parlementaires reflètent trop souvent la médiocrité profonde de leurs électeurs.

Très attaché à l’OTAN, il ne cache pas une vive serbophobie et témoigne d’une violente russophobie. Il se méfie de Vladimir Poutine, encourage l’indépendantisme tchétchène, soutient le séparatisme sibérien et incite l’Ukraine à rejoindre le giron commun de l’Union dite européenne et de l’Alliance Atlantique. Seulement consent-il à reconnaître dans Le nouveau défi européen que la Crimée est historiquement russe.

Favorable au traité de Maastricht en 1992 et au traité constitutionnel européen de 2005, Otto de Habsbourg-Lorraine se veut « europtimiste ». « Il ne manque pas de jeunes acquis à l’idée de l’Europe, déclare-t-il dans Le nouveau défi européen. Pour beaucoup d’entre eux, l’Europe est leur patrie (p. 33) ».

Homme d’esprit traditionnel à l’époque des États-nations et du choc planétaire des idéologies, l’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine ne parvient pas à distinguer clairement l’idée européenne salutaire de l’Occident contemporain, du catholicisme romain évanescent et de l’américanisme ultra-moderne corrupteur. Certes, il combat pour l’Europe, mais pour une Europe aux traits décatis d’une civilisation occidentale transatlantique désormais crépusculaire.

 

Georges Feltin-Tracol