La leçon des cantonales (entretien avec Pierre Le Vigan)

Jean-Marie Soustrade : Quel bilan des cantonales ?

Pierre Le Vigan : Au terme des scrutins des 20 et 27 mars 2011, la gauche gagne deux conseils généraux de province et en perd un, le Val d’Oise, un département peuplé. La gauche gagne des sièges mais son gain en termes de pouvoirs locaux est donc réel mais modeste. De même l’U.M.P. s’effondre mais pas les divers droites. Au second tour, il y eu comme au premier 55 % d’abstention. Cela pose la question du vote obligatoire, qui serait une bonne chose, à condition d’instaurer la reconnaissance du vote blanc.

J.-M.S. : Et le Front national ?

P.L.V. : Plus de 15 % au premier tour et en fait plus de 19 % si on ne tient compte que des cantons où il était présent (mais par définition le F.N. n’avait pas choisi d’être présent dans les cantons où il était le plus faible) : c’est un score très élevé. Mais au second tour le bilan est contrasté. Le Front a pu se maintenir, compte tenu de la règle par rapport au pourcentage du nombre d’inscrits, monté à 12,5 % au lieu de 10 % auparavant, dans environ quatre cents cantons. Il était dans ceux-ci non à 19 %, qui n’était que la moyenne de ses mille cinq cents candidats, mais bien au-dessus, à 23 % en moyenne. Or la moyenne des candidats frontistes au second tour est à 35,5 %, soit un gain de 12 ou 13 %. Le F.N. passe de 600 000 à 900 000 voix entre les deux tours alors qu’il n’est présent au second tour que dans quatre cents cantons au lieu de mille cinq cents.

J.-M.S. : C’est donc un grand succès du F.N. Pourquoi parlez-vous de bilan contrasté ?

P.L.V. : Parce que ce succès ne débouche pas sur des élus. Il n’y a que deux conseillers généraux F.N., sur deux mille cantons renouvelables (et quatre mille au total). Alors que le F.N. obtient beaucoup plus de voix à toutes les élections que le P.C.F. allié au Front de Gauche, et que les écologistes (Europe Écologie – Les Verts), contrairement à eux, il n’obtient pas d’élus locaux.

J.-M.S. : Pourquoi ?

P.L.V. : Parce que le F.N. n’est pas dans une coalition. Beaucoup de gens et un peu partout – c’est ce que l’on appelle la « nationalisation » du vote – votent F.N. mais il n’y a pratiquement aucune portion du territoire national où 50 % des gens veulent un élu F.N. Sur les bases des cantonales, le F.N. n’aura pas d’élus aux prochaines législatives ou un ou deux comme dans toute son histoire (Yann Piat en 1988, Marie-France Stirbois en 1989, Jean Marie Le Chevallier en 1997…). Sur ce plan, rien n’a changé.

J.-M.S. : Le F.N. espérait mieux. Pourquoi s’est-il trompé ?

P.L.V. : Louis Aliot avait espéré entre dix et cinquante élus au second tour des cantonales. Compte tenu des très bons résultats du premier tour, dix élus était un objectif effectivement possible sur le papier. Il était difficile de prévoir que, au fond, il y a toujours un profond « blocage mental » au vote F.N., avec peut-être la crainte d’avoir des élus qui ne servent à rien localement car ils seraient totalement marginalisés donc pas de subvention aux projets locaux, etc. La révolution Marine est en marche, à savoir le changement profond de l’image du Front, mais elle n’est pas encore aboutie. Il est certain que la défolklorisation y a sa part, et que cette part est nécessaire. D’autres gestes, comme un voyage en Israël, y contribueront sans doute. Cela pèsera plus vis-à-vis des élites que vis-à-vis du peuple au demeurant. Toute la difficulté est de devenir un parti normal tout en restant non-aligné face au nouvel ordre mondial. Pour l’instant, le F.N. manque encore singulièrement de cadres de valeur pour mener cette politique. Mais nous n’en sommes qu’au début d’un processus et le succès appelle les talents – mais aussi les carriéristes, avec ou sans talent ! C’est donc une période délicate pour la nouvelle patronne du Front.

J.-M.S. : Comment le blocage du Front au second tour peut-il  changer ? Comment peut-il avoir des élus ?

P.L.V. : Par la décomposition, fort possible, de l’U.M.P. et l’éclatement des droites. On peut imaginer un bloc à vocation majoritaire dont le F.N. serait le pivot. La difficulté, c’est que les raisons du succès du F.N. au premier tour des élections sont les mêmes que les raisons de son échec au second. C’est parce que le F.N. est « seul contre tous » qu’il monte haut au premier tour, c’est parce qu’il est seul contre tous qu’il ne franchit qu’exceptionnellement le second tour en vainqueur. L’exemple italien est intéressant. Il y a eu un moment où Alliance nationale (l’ex-M.S.I.) a fait de bons résultats, de l’ordre de 15 % tout en étant associé à Berlusconi, vers 1995. Puis les électeurs ont cessé de bien percevoir à quoi servait Alliance nationale, assimilé à la coalition berlusconienne. Quitte à soutenir Berlusconi, autant le faire à fond et directement plutôt que de soutenir un parti qui ensuite soutient à fond Berlusconi. Au final Gianfranco Fini (le patron d’Alliance nationale) a fondu son parti dans le parti unique de la droite italienne, le Parti du Peuple de la Liberté. Pour se retrouver ensuite en désaccord avec Berlusconi. Mais assez démuni politiquement. Avec une trentaine de députés au lieu de cent auparavant. Et tenter de refonder un nouveau parti (Futur et Liberté pour l’Italie). Cela montre qu’abandonner trop vite sa spécificité peut être désastreux. Des accords minimum de gestion locale sont certainement préférables. À noter que la Ligue du Nord, justement en Italie, a toujours maintenu une distance avec Berlusconi et échappe ainsi à son naufrage.

J.-M.S. : Au fait, à quoi servirait des élus F.N. ?

P.L.V. : Ils sont indispensables pour être crédibles. Le travail de terrain, ce sont des cadres, et une école de formation de cadres.  Des incarnations des idées, des façons de confronter sa doctrine au réel. Il n’y a pas d’avenir pour un parti sans des élus locaux. Quelques députés européens ne suffisent absolument pas. De bons résultats aux présidentielles peuvent être illusoires aussi. Ce sont des mairies qu’il faut gagner si on veut exister vraiment quand on est dans la situation du Front, c’est-à-dire sur une dynamique de conquête et non de simple « témoignage » de l’ordre de « maintenir la flamme », attitude de la vieille droite anti-mariniste, et de ceux qui préfèrent être « entre eux » à 3 % (et encore…) plutôt que d’être confrontés à des gens nouveaux, aux motivations parfois nouvelles, aux itinéraires déroutants. Et alors ? La vie c’est aussi l’irruption du nouveau.

J.-M.S. : Des itinéraires déroutants ? Vous faites allusion par exemple à cette candidate F.N. dans le Nord qui aurait été escort girl en Belgique ?

P.L.V. : Si la diversité des horizons se limitait à cela, ce serait voir les choses par le petit bout de la lorgnette, mais toutefois, dans le cas que vous évoquez, je ne vois pas où serait le problème, quoi qu’il en soit du fond de cette histoire. Je suis pour la liberté de faire ce qu’on veut de son corps et d’avoir en même temps les idées politiques que l’on souhaite. Et sans que l’un invalide l’autre.

• Propos recueillis par Jean-Marie Soustrade, le 2 avril 2011.